Avenir des paiements et stablecoins : l'Europe larguée face aux Etats-Unis, le dollar va t-il concurrencer l'euro sur son propre sol? information fournie par Boursorama avec Media Services 29/08/2025 à 16:01
Adossées aux devises traditionnelles, les stablecoins promettent une baisse du coût des transactions financières et des paiements. Les géants américains de la tech ont déja lancé les grandes manoeuvres tandis que sur le Vieux continent, les projets patinent.
Avec l'essor des stablecoins, ces actifs numériques qui promettent de révolutionner les transactions monétaires en se passant des intermédiaires financiers traditionnels, le retard de l'Union européenne contraste avec le volontarisme hégémonique des Etats-Unis de Donald Trump.
Ces cryptomonnaies, dont la particularité est d'avoir une valeur stable, indexée sur de véritables devises, offrent la perspective de paiements à moindre frais, immédiats et sécurisés partout dans le monde. Mais elles sont actuellement à 99% basées sur le dollar.
Dans une note publiée cet été, Jürgen Schaaf, expert de la Banque centrale européenne (BCE), s'est inquiété d'"une menace potentielle pour la souveraineté de la politique monétaire" de l'institution, si l'usage se généralisait en zone euro.
Les craintes s'accroissent depuis l'adoption par les Etats-Unis cet été, du "Genius Act", favorisant la création de stablecoins en dollars, afin d'asseoir leur domination sur ce marché prometteur.
"Intérêts financiers américains"
Basés sur la "blockchain", registre numérique décentralisé permettant de se passer de l'intermédiation coûteuse des systèmes financiers classiques, les stablecoins promettent une baisse du coût des transactions financières et des paiements.
Dans l'univers des cryptomonnaies, ils ont longtemps joué le rôle d'actifs stables sur un marché où les prix font des montagnes russes. Mais leur usage s'élargit, avec une capitalisation atteignant 246 milliards de dollars, contre 20 milliards en 2020.
Elle pourrait représenter "2.000 milliards en 2028", selon des projections citées par la BCE.
Les stablecoins commencent "à s'imposer dans les paiements internationaux" où "ils réduisent les coûts drastiquement par rapport aux options existantes", indique à l'AFP Hubert de Vauplane, associé du cabinet d'avocats Morgan Lewis.
Ils sont de plus en plus utilisés par les travailleurs immigrés pour envoyer des fonds à leur famille dans leur pays d'origine.
Mais cette technologie sert "pour le moment les intérêts financiers américains", explique à l'AFP Victor Warhem, économiste du centre de réflexion européen Joint European Disruptive Initiative.
Les établissements émettant des stablecoins doivent détenir de vrais dollars, qu'ils placent notamment dans des bons du Trésor des Etats-Unis... finançant ainsi la dette américaine.
Cela explique la volonté de Donald Trump de favoriser ce marché. En 2024, Tether, principal émetteur de stablecoins dans le monde, a acheté 33,1 milliards de dollars d'obligations des Etats-Unis. Davantage que les institutions de certains pays, comme le Canada.
Faute de stablecoins en euro, "l'épargne des Européens financera donc toujours plus la dette américaine", explique à l'AFP Anne Maréchal, associée chez De Gaulle Fleurance, qui conseille Circle, un autre géant de l'émission de stablecoins.
Euro numérique ou stablecoins européens?
Les stablecoins intéressent les géants de la tech pour supprimer les intermédiaires, comme Visa ou Mastercard, dans le commerce en ligne.
Amazon, Uber ou Apple travailleraient à leur propre stablecoin en dollar, selon la presse américaine. Shopify, qui fournit des modèles de plateformes pour les entreprises d'e-commerce, accepte depuis juin les paiements en stablecoins dollars.
Si cela se généralisait, "le dollar pourrait concurrencer l'euro sur son sol" , s'inquiète Aurore Lalucq, députée européenne et présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, interrogée par l'AFP.
"Que des acteurs américains, déjà hégémoniques, puissent battre la monnaie, c'est un vrai recul démocratique", s'alarme-t-elle.
L'UE s'est dotée en 2024 d'un arsenal juridique limitant la fabrication et l'utilisation de stablecoins en dollars dans sa zone. Sans pour autant faire décoller les stablecoins en euro. Car les autorités restent sceptiques, face à ce qu'elles perçoivent comme une "privatisation" de la monnaie, selon la présidente de la BCE Christine Lagarde.
L'institution privilégie son projet d'euro numérique, alternative publique et accessible à tous les citoyens sur un compte à la BCE.
Mais le secteur bancaire freine: ces fonds ne seraient plus placés dans leurs comptes et ne leur offriraient pas de rendements. Contrairement aux stablecoins, où les titres détenus en garantie permettent de percevoir des intérêts.
Plusieurs établissements européens lancent donc des projets de stablecoins pour rattraper leur retard face aux émetteurs américains, comme Société Générale en France ou Deutsche Bank en Allemagne. Mais "sans un signal de la BCE en faveur du développement du stablecoin, on ne défendra pas notre souveraineté", assure Anne Maréchal.
"La monnaie est une institution d'intérêt général, et les décisions doivent être prises en ce sens", tranche Aurore Lalucq.