Avec le "Made in Europe", Bruxelles veut accélérer la lutte pour la réindustrialisation
information fournie par AFP 04/03/2026 à 17:48

Le vice-président de la Commission européenne Stéphane Séjourné, le 4 mars 2026 à Bruxelles ( AFP / Nicolas TUCAT )

Un changement de cap économique : Bruxelles a dévoilé mercredi des propositions en faveur du "Made in Europe", visant à réindustrialiser le continent et à mieux résister à la concurrence chinoise, après des mois de discussions animées au sein des 27.

La loi dite d'"accélération industrielle", portée par le vice-président de la Commission européenne, Stéphane Séjourné, vise à préserver et décarboner des filières clés qui, à l'image de l'automobile, craignent d'être balayées par la concurrence chinoise, alors qu'elles se débattent déjà avec la transition écologique et les prix élevés de l'énergie.

"C'est plus qu'un simple changement de mode opératoire, c'est un changement de doctrine encore impensable il y a seulement quelques mois", a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse.

"Notre objectif est clair: ramener l'industrie à 20% du PIB européen d'ici 2035, contre 14% aujourd'hui", a-t-il ajouté.

Cela va passer par l'instauration d'une "préférence européenne", une mesure longtemps restée taboue en Europe en raison de son caractère protectionniste.

- Âpres discussions -

Dans la pratique, il s'agit d'exiger des entreprises de secteurs jugés stratégiques "un nombre ou un pourcentage de composants critiques originaires d'Europe" lorsqu'elles bénéficient de fonds publics, a résumé M. Séjourné.

Les discussions ont été âpres au sein des 27 pour s'entendre sur cette mesure, conduisant à de multiples reports du texte. Mais l'urgence à agir a fini par convaincre les plus réticents, l'Allemagne et les pays nordiques, de se rallier à cette nouvelle doctrine économique défendue avec ardeur par la France, à condition qu'elle soit strictement ciblée.

L'exécutif européen a donc dû revoir ses ambitions à la baisse par rapport au projet initial en ce qui concerne la liste des filières concernées.

"L'introduction de la préférence européenne dans les secteurs industriels stratégiques est une rupture majeure", mais "ce n'est qu'un premier pas car le compte n'y est pas" pour la France, a réagi le ministère français de l'Economie, qui entend se battre pour "pour muscler le texte".

Le vice-président de la Commission européenne Stéphane Séjourné, le 4 mars 2026 à Bruxelles ( AFP / Nicolas TUCAT )

L'automobile fait bien faire partie des secteurs visés, de même que les technologies d'énergies décarbonées (panneaux solaires, batteries, pompes à chaleur, centrales nucléaires...).

Les industries lourdes sont également ciblées. Le BTP et les constructeurs automobiles bénéficiant de fonds publics devront ainsi se fournir en ciment et en aluminium "Made in EU". Mais à la grande déception des sidérurgistes, ils n'auront pas d'obligation d'utiliser de l'acier européen (la loi imposant seulement qu'il soit "bas carbone").

"C'est un bon début, mais il faut aller plus loin", a jugé l'organisation professionnelle du secteur, Eurofer.

La chimie devra quant à elle patienter, Bruxelles s'engageant à l'intégrer plus tard.

Sur l'insistance de Berlin et d'autres capitales, la Commission a par ailleurs accepté que les entreprises produisant dans certains pays partenaires ne soient pas exclues du dispositif.

- Investissements sous conditions -

Le but est d'éviter des représailles commerciales et une déstabilisation des chaînes de production européennes, mais au risque de diluer l'efficacité globale du dispositif.

Le but est d'éviter des représailles commerciales et une déstabilisation des chaînes de production européennes, mais au risque de diluer l'efficacité globale du dispositif ( AFP / Nicolas TUCAT )

Autrement dit, le "Made in Europe" (ou "Made in EU", terme privilégié par la Commission) pourra s'étendre à des contenus industriels fabriqués en dehors de l'UE. Une quarantaine de pays, dont des partenaires commerciaux majeurs comme le Royaume-Uni, le Canada ou le Japon, pourraient bénéficier de ce traitement de faveur, mais sous de strictes conditions.

"Les partenaires de confiance, c'est-à-dire ceux avec lesquels nous avons des engagements commerciaux seront intégrés au dispositif s'ils respectent leurs engagements en réciprocité", tandis que "ceux qui ne jouent pas le jeu" seront exclus, a assuré M. Séjourné.

Ces propositions "envoient un mauvais signal au monde en matière de politique commerciale", et risquent d'"aliéner" les relations avec les partenaires clés, a critiqué la Fédération de l'industrie manufacturière allemande (DIHK).

Le projet de loi, qui devra être approuvé par les Etats membres et le Parlement européen, veut aussi imposer des obligations de retombées locales, notamment en matière d'emploi et de recherche et développement, aux entreprises étrangères qui veulent réaliser certains investissements dans des filières clés en Europe.

Sur ce point, la Chine semble clairement ciblée, sans être explicitement nommée, au vu des critères figurant dans la loi.

Enfin, Bruxelles entend faciliter la construction ou l'extension d'usines, en simplifiant les procédures administratives, et en créant des "zones d'industrialisation prioritaire".