Après le départ des Émirats arabes unis, assiste‑t‑on à la fin de l’Opep ? Et faudra‑t‑il la regretter ?
information fournie par The Conversation 06/05/2026 à 14:28

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En annonçant qu'ils quittaient l'Organisation des pays exportateurs de pétrole, Opep, les Émirats arabes unis ont-ils porté le coup de grâce à cette structure née en septembre 1960 ? Ou n'ont-ils fait qu'entériner un changement de cadre géopolitique, rendant ce cartel moins efficient que par le passé ? Cette décision intervient dans un contexte où le marché pétrolier est ébranlé par les attaques des États-Unis et d'Israël sur l'Iran, et où la circulation par le détroit d'Ormuz reste incertaine…

Le 28 avril 2026, les Émirats arabes unis (EAU) ont annoncé leur retrait de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) avec effet dès le 1er mai. Ce départ est le plus lourd de conséquences depuis la création du cartel en 1960. Cette décision invite aussi à creuser une problématique qui monte en intensité depuis une décennie : l'Opep est-elle encore viable comme instrument de régulation collective du marché pétrolier mondial ?

Membres de l'Opep depuis 1967, les Émirats ont longtemps compté parmi les piliers de l'organisation. En annonçant leur retrait, les autorités émiriennes ont invoqué une vision de long terme et l'évolution de leur profil énergétique.

Le résultat d'années de friction

Derrière cette justification se lit cependant une frustration ancienne, nourrie par des années de frictions sur la marge de manœuvre laissée à Abou Dhabi dans sa politique pétrolière. Cette tension tient au décalage entre les capacités de production des EAU et les contraintes imposées par le cartel. Les Émirats ont massivement investi dans l'amont afin de porter leur capacité de production de 4 à 5 millions de barils par jour d'ici à 2027. Or, l'Opep a continué à privilégier les coupes, limitant la capacité du pays à valoriser pleinement ces investissements. Du point de vue émirien, la sortie de l'Opep vise donc à réaligne donc les intérêts économiques nationaux en redonnant au pays la liberté de mobiliser pleinement ses capacités.

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La guerre au Moyen-Orient, déclenchée au début de 2026, a servi de détonateur à une rupture que la logique économique préparait depuis longtemps. Les EAU nourrissaient déjà un ressentiment envers leurs partenaires régionaux, jugés trop passifs au moment où Abou Dhabi supportait l'essentiel du choc provoqué par les attaques iraniennes et pro-iraniennes, dans le prolongement d'épisodes intervenus dès 2022. Cette séquence a mis en lumière l'écart entre les discours de solidarité et la faiblesse du soutien apporté par les États arabes et du Golfe.

Les fondements du cartel

Pour mesurer la portée du départ des EAU, il faut revenir aux fondements économiques du cartel. L'Opep vise à maximiser la rente collective en régulant l'offre mondiale, afin de maintenir les prix à un niveau supérieur à celui qui résulterait d'une concurrence non coordonnée. Deux conditions sont nécessaires à cet objectif :

  • des capacités de production excédentaires mobilisables, les spare capacities,
  • et l'acceptation, par les membres, de sacrifices de court terme au profit de recettes plus prévisibles à moyen terme.

Sur le plan technique, les Émirats faisaient partie, avec l'Arabie saoudite, des très rares membres disposant de capacités excédentaires substantielles. Leur départ affaiblit donc mécaniquement la crédibilité opérationnelle de l'Opep. Libéré de la contrainte des quotas, Abou Dhabi pourra désormais se comporter comme n'importe quel producteur hors Opep, en maximisant son extraction. Cette production supplémentaire, potentiellement de 500 000 à 800 000 barils par jour à moyen terme, pourrait peser sur les prix et contraindre les membres restants à des arbitrages encore plus délicats entre discipline collective et intérêts nationaux.

Un atout nommé oléoduc de Habshan-Fujairah

Le contexte géopolitique rend cette défection plus problématique encore. Le conflit déclenché fin février 2026 entre Israël, les États-Unis et l'Iran a partiellement fermé le détroit d'Ormuz, par lequel transitaient habituellement près de 20 % des flux mondiaux de pétrole (et par ailleurs de gaz naturel liquéfié). Cela a mécaniquement accru la valeur stratégique des approvisionnements capables de contourner ce goulot d'étranglement.

Dans ce contexte, les Émirats disposent d'un atout important avec l'oléoduc Habshan-Fujairah, qui permet d'exporter une partie substantielle de leur brut hors Ormuz via le port de Fujairah, sur le golfe d'Oman. La demande en brut exportable sans astreinte à un passage via le détroit s'en trouve renforcée, ce qui rend d'autant plus attractif, pour Abou Dhabi, le choix d'une production libérée des astreintes de l'Opep. Cet avantage pourrait d'ailleurs perdurer au-delà du conflit, si une prime de risque durable continuait de peser sur le golfe Persique.

La fin d'une emprise de l'Opep

Il serait toutefois inexact de voir dans le retrait des EAU l'événement fondateur d'une crise entièrement nouvelle. La fragilisation de l'Opep est un processus ancien, perceptible depuis le contre-choc pétrolier du milieu des années 1980 et accéléré dans les années 2010 par la révolution du pétrole de schiste américain.

Au fil de la dernière décennie, les États-Unis sont devenus le premier producteur mondial de pétrole, devant l'Arabie saoudite et la Russie, portant leur production à plus de 13 millions de barils par jour en 2025. Cette évolution a réduit la capacité de l'Opep à contrôler les prix, car toute baisse de production du cartel peut être partiellement compensée par une hausse de l'offre américaine, non soumise à quotas. C'est précisément pourquoi l'organisation a dû former en 2016, avec la Russie et neuf autres pays, une alliance élargie, qualifiée d'Opep+, actant qu'elle ne disposait plus d'une emprise suffisante sur le marché, à elle seule.

La série des défections intervenues depuis confirme toutefois une érosion : Qatar en 2019, Équateur en 2020, puis Angola en 2024. À chaque départ, l'organisation a conservé sa structure formelle, mais sa capacité effective de coordination s'est réduite. En outre, sur les vingt-deux membres de l'Opep+, trois (l'Iran, le Venezuela et la Libye) étaient déjà exemptés de quotas en raison de leurs contraintes géopolitiques, ce qui limitait encore la portée des règles communes.

La variable Trump et la recomposition des alliances

À ces facteurs économiques et structurels s'ajoute une pression politique américaine renouvelée. Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche en janvier 2025, a activement cherché à fragiliser l'Opep par une stratégie combinant rhétorique anti-cartel et conditionnalité sécuritaire. La logique affichée par Trump dès son retour était simple : puisque les États-Unis assurent le parapluie militaire des monarchies du Golfe, celles-ci devraient en retour adopter une politique pétrolière favorable aux consommateurs américains, c'est-à-dire des prix bas.

Cette équation géopolitique résonne particulièrement aux Émirats. Le retrait de l'Opep peut ainsi être lu comme un signal adressé à Washington : Abou Dhabi choisit le camp de ses partenaires stratégiques plutôt que la solidarité du cartel sous leadership saoudien. Ce départ peut, de ce point de vue, être interprété comme une victoire diplomatique pour l'administration Trump dans sa guerre d'intimidation contre l'Opep. Donald Trump n'a d'ailleurs pas manqué de saluer cette décision sur Truth Social.

Cette recomposition reflète aussi la profondeur des frictions entre Mohammed ben Zayed, (président des Émirats arabes unis et émir d'Abou Dhabi) et Mohammed ben Salmane (prince héritier et premier ministre d'Arabie saoudite). Les désaccords se sont accumulés depuis 2019 sur la guerre au Yémen, la normalisation avec Israël, les stratégies de diversification économique et le rapport à Téhéran.

Que reste-t-il de l'Opep ?

Après le départ des EAU, l'Opep ne compte plus que onze membres. Son poids dans la production mondiale a fortement décliné, passant de 55 % dans les années 1970 à environ 30 % aujourd'hui. Même si l'Opep+ constitue un cénacle élargi et conserve une cohésion formelle, la crédibilité de ses engagements dépend désormais plus encore de la capacité et de la volonté de l'Arabie saoudite à assumer seule le rôle de swing producer. Ce qui constitue une charge considérable pour un pays dont les besoins budgétaires ont été relevés à mesure que s'affirmaient les ambitions de Vision 2030 et qui ne sortira pas indemne du choc du conflit en cours.

Si d'autres membres suivaient l'exemple des Émirats, la structure de l'Opep pourrait s'affaiblir au point de perdre une grande partie de sa pertinence opérationnelle. Le regard se tourne notamment vers le Koweït et l'Irak, qui pourraient à leur tour s'interroger sur les bénéfices de leur participation.

Il serait néanmoins prématuré d'annoncer la disparition du cartel. L'Opep a montré, à plusieurs reprises, une capacité de résilience que les observateurs ont souvent sous-estimée. Chaque grande crise a jusqu'ici débouché sur une adaptation plutôt que sur une dissolution. Pour ses membres africains (Nigeria, Libye, Gabon, Congo, Guinée équatoriale) sa valeur n'est d'ailleurs pas seulement économique. L'organisation leur offre aussi une visibilité internationale, un accès partagé aux données de marché et une plate-forme de coordination diplomatique qu'aucun autre forum ne pourrait aisément remplacer.

Vers un marché post-cartel ?

Le véritable enjeu dépasse la seule survie institutionnelle de l'Opep. Il concerne la gouvernance du marché pétrolier dans un monde plus fracturé, plus conflictuel et placé sous la pression de la transition énergétique. Dans un marché post-cartel, les prix seraient davantage déterminés par les fondamentaux de l'offre et de la demande, mais aussi par les décisions souveraines de grands producteurs non coordonnés comme les États-Unis, le Canada ou le Brésil, rejoints par les Émirats arabes unis.

Cela ouvrirait sur un marché plus volatil, marqué par des cycles d'investissement plus heurtés et une vulnérabilité accrue aux chocs. Cette volatilité aurait des effets asymétriques. À court terme, elle pourrait être favorable à certains producteurs hors cartel et à certains consommateurs industriels, tout en déstabilisant les économies les plus dépendantes des revenus pétroliers, c'est-à-dire le cœur résiduel de l'Opep.

Quel avenir à l'ère de la décarbonation ?

Dans un monde qui vise la neutralité carbone à l'horizon 2050, chaque producteur est incité à valoriser ses réserves avant qu'elles ne soient déclassées par la montée des renouvelables et de l'électromobilité. Les Émirats inscrivent aussi leur retrait dans cette logique : produire davantage aujourd'hui, tout en accélérant les investissements dans le solaire, le nucléaire et l'hydrogène décarboné. Cette course à la valorisation des actifs fossiles, sorte de paradoxe vert, est structurellement peu compatible avec une logique de restriction collective de la production.

Si l'Opep n'est pas morte le 28 avril 2026, le retrait des Émirats arabes unis marque une inflexion décisive dans l'histoire d'une organisation fondée à Bagdad en 1960 pour permettre aux pays du Sud de reprendre le contrôle de leurs ressources. Soumise aux pressions géopolitiques américaines, minée par les divergences d'intérêts entre ses membres et de moins en moins capable de discipliner les producteurs les plus ambitieux, elle entre dans une phase de vulnérabilité accrue.

L'institution d'un monde ancien ?

Dans un monde où chaque grand producteur est tenté de maximiser sa rente pétrolière avant que la transition énergétique n'en réduise la valeur, l'idée même d'une discipline collective paraît de plus en plus fragile. Cette fragilité est d'autant plus visible que le désordre stratégique entretenu par Donald Trump, par ses guerres commerciales, ses pressions sur ses partenaires et son imprévisibilité, accélère la recomposition du système international au lieu de le stabiliser.

Or, cette recomposition ne profite pas seulement aux producteurs désireux de s'affranchir des cadres collectifs : elle favorise aussi la Chine, vers laquelle de nombreux États se tournent davantage à mesure qu'ils recherchent des débouchés, des partenaires et des règles du jeu plus prévisibles, des sources énergétiques moins hystérisées que les hydrocarbures, face à l'instabilité américaine.

Dans ce nouvel environnement, l'Opep n'apparaît plus comme l'instrument central d'un Sud pétrolier organisé, mais comme une structure défensive, contestée de l'intérieur et débordée par une redistribution plus large des rapports de force économiques et géopolitiques. Elle n'est donc pas encore morte, mais elle risque de devenir, plus vite que prévu, l'institution d'un monde ancien.


Auteur: Patrice Geoffron - Professeur d'Economie, Université Paris Dauphine – PSL

Cet article est issu du site The Conversation