Alcool: un coût massif pour la société et un carburant des violences faites aux femmes information fournie par AFP 08/01/2026 à 09:07
Si le Dry January incite les Français à moins boire pour leur santé, le coût massif de l'alcool pour la société et son rôle dans les violences commises par les hommes doivent faire l'objet de politiques publiques plus volontaristes, disent des experts.
"L'alcool coûte beaucoup plus en termes de santé qu'il ne rapporte en revenus", déclare à l'AFP le Dr Emmanuel Ricard, président de la Ligue contre le cancer. "Première cause de consultation aux urgences avec 246.000 hospitalisations par an, première cause de violences, d'altercations, de bagarres, de violences conjugales et sexuelles, d'accidents de la route", énumère ce médecin de santé publique.
Si la consommation quotidienne diminue en France, le coût global de l'alcool pour la société demeure majeur: il est de 102 milliards d'euros par an, selon l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives.
Cela englobe le coût direct pour les finances publiques (soins, répression, prévention...) et le coût "externe" (perte de vies humaines, de qualité de vie pour les malades, de productivité pour les entreprises...) dont on déduit les recettes des taxes sur l'alcool et l'économie sur les retraites non versées aux personnes mortes prématurément.
"L'alcool coûte extrêmement cher à la société, il faut en avoir conscience", abonde l'historienne Lucile Peytavin, qui a passé les statistiques au crible pour son livre "Le coût de la virilité" (Michel Lafon).
Fin décembre, l'OMS a imputé à l'alcool, qui "altère le jugement et la maîtrise de soi, ralentit les temps de réaction, réduit la coordination et favorise les comportements à risque", 800.000 morts par an en Europe, soit "un décès sur trois dus à des traumatismes et des actes de violence". C'est un "facteur de risque majeur" de violences intra-familiales que subissent femmes et enfants, a-t-elle souligné.
Plaidant pour des politiques publiques plus volontaristes, la chercheuse Leane Ramsoomar l'affirmait elle aussi le mois dernier dans The Conversation, au vu d'une étude mondiale publiée par l'institut RTI International: "la consommation d'alcool chez les hommes nuit aux femmes et aux enfants".
- "Chialer comme une gonzesse" -
"On parle beaucoup du GHB dans la soumission chimique, mais l'alcool est la première molécule utilisée", constate le Dr Ricard.
"Les agresseurs font boire les femmes pour pouvoir abuser d'elles, et parce qu'ensuite elles vont culpabiliser, se dire que c'était de leur faute, alors que c'est le contraire: l'alcool est une circonstance aggravante", rappelle le Dr Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol.
Pour un Français sur quatre, si une victime d'agression sexuelle était alcoolisée, il ne s'agit pas d'un viol (enquête Ipsos, 2022).
Pointant un angle mort des politiques de santé, cinq associations d'addictologie ont écrit "Violences contre les femmes: n'oublions pas le rôle de l'alcool" et réclamé la fixation d'un "prix minimum par unité d'alcool" - une mesure prise par l'Ecosse et l'Irlande, plébiscitée par les associations mais rejetée au Sénat cet automne -, ainsi qu'un "contrôle de la publicité", dans une lettre ouverte en octobre 2019.
Constatant que les hommes sont "surreprésentés dans les comportements asociaux et d'addiction dans lesquels l'alcool intervient", dont 99% des viols et 97% des agressions sexuelles, Lucile Peytavin a chiffré à 95,2 milliards d'euros le coût annuel des violences masculines (sanctions judiciaires, conséquences pour les victimes...), soit le coût évitable pour la société... si la criminalité des hommes était au niveau de celle des femmes.
Réédité à l'automne, son livre pointe "l'éléphant au milieu de la pièce", dit-elle. "Les femmes ne se comportent pas ainsi: si on peut donner cette éducation à 50% de la population, on peut le faire pour les 50% restants".
Pour l'historienne, il faut interroger l'"éducation à la virilité" des garçons auxquels "on inculque des comportements de domination qui s'expriment avec la désinhibition liée à l'alcool".
"On leur apprend tout petits à se couper de leurs émotions, de leur vulnérabilité, ce qui les prive de capacités d'adaptation: comment ensuite affronter les deuils, les difficultés ?", demande l'auteure de "Tu vas pas chialer comme une gonzesse !" (La Meute).
"Plutôt que d'être méprisé, tout ce qu'on considère comme féminin, l'empathie, la communication, la douceur... devrait être un modèle pour une société plus riche, plus apaisée", dit Lucile Peytavin. "C'est statistique: il y aurait moins de victimes".