A Saint-Denis, la sécurité gagne du terrain, mais la méfiance envers la police municipale demeure
information fournie par AFP 26/01/2026 à 08:36

Un policier municipal avec des cartouches de cigarettes de contrebande saisies à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, le 22 janvier 2026 ( AFP / Dimitar DILKOFF )

Les faisceaux des torches balaient les halls d'immeubles de la cité Gabriel-Péri. LBD au poing, le regard fixé vers les étages supérieurs d'une tour, un policier municipal de Saint-Denis reste en appui à l'extérieur, pendant qu'une brigade s'engouffre dans l'entrée d'un bâtiment vide, historiquement connu comme un gros point de deal.

Ici, le trafic n'a pas disparu, mais il n'est pas apparent. La cité, sous vidéosurveillance, est calme ce soir.

"L'effet plumeau", selon Rudy, chef des unités, qui comme ses collègues n'a pas donné son nom: "On enlève la poussière ici, mais elle part se déposer ailleurs."

Suffisant pour ces policiers municipaux qui se concentrent essentiellement, selon eux, sur "la tranquillité" et la "prox" (pour proximité) avec les habitants.

C'est dans ce quartier que Jordan Bardella, le président du Rassemblement national, a en partie grandi. "Jordan qui ?", lance Rudy. "Un joueur de foot", ironise son collègue.

Attablé dans un fastfood face à la cité, un adolescent observe la patrouille à travers la vitre. "C'est un dealer qu'on connaît bien", glisse Alexandre, 36 ans, chef du groupe de sécurisation de proximité (GSP), une brigade de dix hommes créée il y a un an par la municipalité socialiste notamment pour intervenir sur des "points de deal installés de longue date".

Faute de flagrant délit, l'ancien policier national, récemment passé à la municipale, se contentera d'un regard appuyé dans sa direction. Désormais, il ne lutte plus directement contre le trafic de drogue, seulement contre les nuisances qu'il génère, et n'a pas le droit de procéder à des contrôles d'identité.

- "Pas des pots de fleurs" -

Des policiers municipaux devant les images de caméras de vidéosurveillance à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, le 22 janvier 2026 ( AFP / Dimitar DILKOFF )

En théorie. Sekou, 40 ans, qui souhaite garder l'anonymat, n'a toujours pas digéré d'avoir été contrôlé par la police municipale devant son fils, même s'il reconnaît à demi-mot qu'avec leur présence le quartier a changé en mieux.

La méfiance envers les policiers se heurte au besoin de sécurité des habitants d'une ville au taux de criminalité plus élevé que la moyenne nationale. Ahmed, un agent de sécurité de 54 ans qui souhaite aussi rester anonyme, résume bien ce paradoxe: "La police municipale est bienfaitrice pour la ville, mais attention aux abus par-ci, par-là", ajoute-t-il, en insistant sur les palpations "humiliantes".

Ces "abus" ont été dénoncés fin novembre par la Ligue des droits de l'Homme dans une lettre ouverte au maire socialiste Mathieu Hanotin. "Tutoiements, insultes, mises au sol étouffantes, inhalations de gaz toxiques, tirs de flash-ball, mises en fourrière arbitraires...", y énumère l'association.

Des accusations que balaie le chef de la police municipale (PM), Sofyan El Belqasmi, qui revendique une police "agissante". L'ex-gendarme qui a grandi entre Paris et la Seine-Saint-Denis liste les délits les plus courants: agressions, vols, rixes, vente à la sauvette ou encore tapage nocturne. "Nous ne sommes pas des pots de fleurs en uniforme. Nous réglons des problèmes, et ils sont nombreux à Saint-Denis", affirme-t-il.

En 2025, au moins sept enquêtes pour des faits de violences impliquant la PM de Saint-Denis ont été ouvertes, précise le parquet de Bobigny à l'AFP.

- "Saturer" l'espace -

Des policiers municipaux contrôlent un homme durant une patrouille à Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, le 22 janvier 2026 ( AFP / Dimitar DILKOFF )

Depuis mai dernier, l'hôtel de la police municipale et ses 160 agents se sont installés dans l'ancien commissariat de la plus grande ville du département. Le Centre de surveillance urbain (CSU) contrôle 850 caméras, contre 90 il y a cinq ans, disséminées dans la ville de 150.000 habitants. La municipalité entend encore en ajouter si elle est reconduite.

Les agents, rivés à leurs écrans, reçoivent aussi les appels des habitants. "55.000 appels en 2025, contre 250 en 2019", précise l'adjointe au maire chargée de la sécurité, Gwenaëlle Badufle-Douchez.

"Ceux qui s'opposent à la sécurité ne connaissent pas le quotidien des habitants et ne comprennent pas ce qu'est une ville populaire. Ses habitants veulent avant tout vivre en sécurité", estime-t-elle.

A l'approche des élections municipales, les méthodes de cette police de proximité sont critiquées par l'opposition, emmenée par LFI et les communistes.

Dans le quartier bondé de la gare, la brigade menée par Rémy entend "saturer" l'espace. Sur leur passage, les attroupements se dispersent, les vendeurs de cigarettes s'éclipsent et les amendes pour stationnement illégal pleuvent, mais un homme bien connu du quartier n'a pas l'intention de bouger: "Vous inquiétez pas, on va tous aller voter pour récupérer notre ville."