A la BNF, le vol d'éditions rares de Pouchkine, au nez et à la barbe des employés information fournie par AFP 11/06/2026 à 19:23
De mémoire de conservateur, cela n'était jamais arrivé. Devant le tribunal correctionnel de Paris, un responsable de la Bibliothèque nationale de France (BNF) a décrit jeudi le "traumatisme" ressenti quand son équipe a découvert que plusieurs éditions rares d'auteurs russes avaient été subtilisées.
Six Géorgiens sont jugés depuis mardi pour le vol d'ouvrages d'écrivains russes classiques, en particulier du poète et romancier Alexandre Pouchkine, dans plusieurs bibliothèques prestigieuses en France. Pour l'accusation, ils faisaient partie d'un "réseau criminel structuré", qui a sévi dans l'Hexagone mais aussi dans une dizaine d'autres pays européens entre 2022 et 2024.
A la BNF, ce sont six éditions de Pouchkine, mais aussi deux de Mikhaïl Lermontov et une d'Evgueni Baratynski qui ont été dérobées en 2023, au nez et à la barbe des employés de l'institution.
Pour Jean-Marc Chatelain, directeur de la réserve des livres rares de l'établissement, "cette affaire a été tout à fait inédite dans le département", qui conserve quelque 210.000 ouvrages, dont 800 pour le fonds russe. "C'était la première fois que quelque chose d'aussi massif se produisait, avec un tel mode opératoire, de substitution par des fac-similés, que nous n'avions pas connu".
Les vols à la BNF ont été commis par un des prévenus, Mikheil Z., qui a reconnu devant la justice les faits, tout en affirmant avoir "agi seul".
Ce quinquagénaire s'est rendu une quarantaine de fois à la bibliothèque pour y consulter les ouvrages, prétextant faire des recherches sur la démocratie dans la littérature russe au XIXe siècle. Sur place, il photographiait et prenait les mesures des livres, puis revenait plus tard pour les remplacer discrètement par des fac-similés dont la couverture était d'excellente facture et reproduisait les taches d'usure, bernant ainsi les conservateurs et magasiniers de la BNF.
"Stupeur" et "consternation"
En octobre 2023, l'institution est informée que d'autres bibliothèques ont été victimes de vols selon ce mode opératoire. Un premier contrôle rapide est effectué mais rien de suspect n'est détecté. Des mesures de vigilance renforcée sont toutefois édictées.
Puis la directrice des collections de la BNF apprend lors d'un consortium européen des bibliothèques de recherches que la Bibliothèque nationale de Vilnius, en Lituanie, a été touchée, et demande de procéder à un nouveau contrôle. Jean-Marc Chatelain se charge de cette vérification et découvre, cette fois-ci, la supercherie.
"Inutile de dire la stupeur, la consternation de l'équipe de la réserve des livres rares quand nous nous sommes aperçus qu'en dépit de nos alertes, (...) en dépit des mesures de sécurité, nous avons été victimes de ces vols", témoigne M. Chatelain. "Ca a été un vrai traumatisme, quelque chose pour nous qui reste un événement très douloureux".
Car, au-delà du préjudice matériel, estimé à pas moins de 650.000 euros, les oeuvres dérobées représentent un trésor inestimable pour l'institution: "les éditions de Pouchkine étaient présentes dans les collections de la BNF depuis 1836". Leur acquisition "constitue un moment absolument décisif dans la réception de l'oeuvre de Pouchkine en Occident", développe-t-il, voyant dans leur vol "une atteinte très forte au bien commun que représentent ces collections".
Sans compter l'atteinte portée à la réputation de la BNF: "dès que l'affaire des vols a été rendue publique par un article du Parisien, en janvier 2024, mon premier soin a été de voir un collectionneur qui nous avait fait la confiance de nous donner plusieurs livres rares du XIXe siècle pour le rassurer" et lui dire que ceux-ci ne faisaient pas partie des ouvrages subtilisés.
A ce jour, ces derniers n'ont pas été retrouvés. En 2024, M. Chatelain a fait un signalement auprès des enquêteurs après avoir repéré dans le catalogue d'une vente aux enchères annoncée par la maison russe Litfond un exemplaire du "Prisonnier du Caucase", de Pouchkine, pouvant correspondre à une des éditions dérobées. Mais la maison d'enchères a assuré aux autorités françaises disposer des documents d'acquisition du livre par son propriétaire en Russie en 2014/2015.