( AFP / LEO VIGNAL )
L'année écoulée a confirmé la croissance des ventes de jeux de société en France, une vitalité portée par l'explosion du format à deux, comme l'illustrent les As d'or, équivalent ludique de la Palme d'or, décernés au festival international des jeux (FIJ) de Cannes qui s'ouvre vendredi.
Sur les quatre récompenses remises jeudi soir sur la Croisette lors de la soirée inaugurale du festival, trois ont récompensé des jeux qui se jouent exclusivement à deux: "Toy Battle" pour la catégorie tout public, "Zenith" pour la catégorie "initiés" et "l'Ile des Mookies" pour la catégorie "enfants".
Pour le scénariste de BD belge Michel Dufranne, membre du jury de l'As d'or, "le palmarès reflète vraiment cette grande tendance de 2025", a-t-il affirmé à l'AFP.
"Les gens jouent de plus en plus en couple, et le Covid y a probablement contribué", estime également une autre jurée, Bérangère Prevost, de la chaîne de critique de jeux Penelope Gaming.
Depuis 2020, le public du jeu de société n'a cessé de s'élargir, et le chiffre d'affaires du secteur avec: il s'est porté à 624 millions d'euros en 2025 selon le cabinet Circana, 4% de plus qu'en 2024 et autour de 20% de plus qu'en 2019.
Ce qui fait de la France le deuxième marché européen derrière l'Allemagne, longtemps pionnière dans le secteur.
- Droits de douane et déflation -
Fabriqués à 80% en Chine, les jeux de société des éditeurs européens ont toutefois subi en 2025 l'effet des droits de douane instaurés par Donald Trump sur les importations américaines.
"Beaucoup d'éditeurs ont vu leurs commandes reportées voire annulées", rapporte Christian Molinari, président de l'Union des éditeurs de jeux. "Les Américains ne pouvaient pas se permettre de payer deux fois le prix des jeux parce qu'ils étaient fabriqués en Asie."
"Les éditeurs y ont perdu un peu, mais les auteurs probablement beaucoup plus", s'inquiète-t-il.
L'auteur Bruno Cathala (7 Wonders Duel) a estimé auprès de l'AFP à 20% ses pertes en 2025 en lien avec les droits de douane.
D'autant que, pour auteur comme éditeur, la hausse ininterrompue du nombre de joueurs ces dernières années s'est accompagnée d'une explosion du nombre de sorties, renforçant encore plus la concurrence entre les jeux et la difficulté à faire perdurer les rentrées d'argent.
"L'année dernière avait vraiment été au paroxysme de la quantité", a relevé Bérangère Prévost, qui perçoit toutefois pour le début d'année 2026 "une légère décélération dans la production, avec une envie de faire moins, mais mieux."
Cette concurrence accrue a notamment eu pour effet "une pression pour tirer les prix des jeux pour les joueurs initiés à la baisse", a noté le consultant pour les éditeurs Benoît Stella, "ce qui amène pas mal de sacrifices pour les éditeurs", déplore-t-il.
- Des ventes propulsées -
Pour se distinguer parmi les 1.200 sorties annuelles, la récompense de l'As d'or décernée à Cannes tombe à pic.
Pour l'auteur italien Paolo Mori, lauréat cette année avec "Toy Battle", "depuis cinq ans, l'As d'or s'est vraiment hissé au même niveau que le Spiel des Jahres", son pendant allemand longtemps le plus prestigieux dans le domaine, s'est-il ému auprès de l'AFP.
La plupart des jeux récompensés sont sortis depuis plusieurs mois: apposer le logo "As d'or jeu de l'année" relance généralement les ventes, en témoigne par exemple "Trio" dont les ventes avaient été multipliées par 3 après l'obtention du prix en 2024.
Pour sa 39e édition, le jury du FIJ a décidé de récompenser "Toy Battle" plutôt que le phénomène commercial "Flip 7", déclinaison nerveuse du blackjack.
Toy Battle, dont le but est de faire avancer des tuiles pour envahir le camp ennemi, est une "leçon de game design", résume Michel Dufranne pour expliquer le choix du jury.
"Il y a un petit côté jeu d'échecs, mais complètement simplifié, et extrêmement addictif", s'enthousiasme également Bérangère Prévost.
Pour la catégorie "jeux experts", le jury a décerné l'As d'or à "Civolution" de l'auteur allemand Stefan Feld, un jeu complexe avec une action parmi 22 différentes à choisir, mais "absolument fou quand on est amateur de jeux de société", explique Bérangère Prévost.