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Le Liban, carte maîtresse de l'Iran dans ses négociations avec Washington
information fournie par Reuters 11/06/2026 à 14:08

* L'Iran exige un cessez-le-feu au Liban dans le cadre d'un accord avec Washington

* La volonté du Liban de négocier avec Israël irrite Téhéran

* Le Hezbollah rejette toute discussion, laissant Beyrouth dans l'impasse

* Israël réclame le démantèlement du parti-milice

par Samia Nakhoul, Maya Gebeily, Tom Perry et Laila Bassam

L'Iran mène une campagne calculée pour conserver le Liban comme dernier bastion d'influence en Méditerranée, liant le sort du pays à un accord global avec Washington. Son objectif est de mettre fin à la guerre du Hezbollah contre Israël selon ses propres conditions, et non celles de Beyrouth.

Cette stratégie se heurte à un processus de négociation historique entre l'Etat libanais et Israël lancé sous l'égide des États-Unis, lequel vise à mettre fin à des décennies de conflit à la frontière entre les deux pays et à redéfinir l'équilibre des pouvoirs au Liban, longtemps pris en étau entre des rivaux régionaux.

Pour l'heure, Beyrouth ne cède pas. Son président Joseph Aoun a déclaré mercredi à Reuters que "l'avenir du Liban est entre les mains des Libanais, pas de l'Iran ni d'Israël", présentant les négociations avec Israël comme un combat pour la souveraineté du Liban.

"La coopération avec le Liban est une chose mais nous n'acceptons pas que les Iraniens nous imposent leur diktat", a souligné le président libanais. "Nous sommes un Etat souverain. L'Iran ne peut pas parler en notre nom. Nous n'acceptons pas que le Liban devienne un champ de bataille pour les guerres des autres."

"Je suis déterminé à poursuivre sur cette voie diplomatique", a-t-il ajouté. "Il n'y a pas de solution militaire. Nous n'avons pas d'autre choix que de négocier pour mettre fin à ce conflit, et les Israéliens non plus."

L'Etat libanais n'en demeure pas moins dans une impasse.

Le Hezbollah a rejeté ses pourparlers directs avec Israël mais Joseph Aoun relève que le parti-milice chiite créé et soutenu historiquement par Téhéran n'a pas présenté sa propre feuille de route pour sortir de la crise.

Le chef de l'Etat libanais prévient que si le Hezbollah choisissait de rester en guerre, cela nuirait à la communauté chiite qu'il affirme pourtant défendre et il en porterait la responsabilité des conséquences.

L'Iran pose pour sa part un cessez-le-feu au Liban comme condition d'un accord plus large avec Washington, s'imposant dans un processus dont il est formellement exclu.

"L'ÉPICENTRE DU RÉCIT DE LA RÉSISTANCE IRANIENNE"

Le Liban est devenu un enjeu d'autant plus important pour la République islamique que celle-ci a perdu un allié précieux avec la chute du président Bachar al Assad à la fin 2024.

"Le Liban est l'épicentre du récit de la résistance iranienne", note Andreas Krieg, chercheur à l'Ecole des études de sécurité du King's College de Londres, dépeignant le pays du Cèdre comme la principale ligne de front contre Israël et une base pour ses opérations à travers le Proche-Orient.

Les frappes menées cette semaine par l'Iran contre Israël en représailles à une attaque contre la banlieue sud de Beyrouth ont illustré cette posture, marquant la volonté de l'Iran de tracer des lignes rouges, poursuit Andreas Krieg. C'est la première fois que Téhéran intervenait directement dans le conflit entre Israël et le Hezbollah.

Un responsable iranien a détaillé ces lignes rouges en déclarant qu'il était hors de question d'affaiblir le Hezbollah, de banaliser les frappes contre le Liban ou de cibler les régions majoritairement chiites, sous peine de ripostes fermes.

Le message, martelant qu'une poursuite des hostilités au Liban pourrait faire dérailler la trêve entre Téhéran et Washington et avoir des répercussions régionales plus larges, a été transmis aux Etats-Unis et à Israël.

Une source libanaise au fait des négociations parrainées par les Etats-Unis a déclaré que l'Iran était irrité par la décision de Beyrouth de négocier indépendamment avec Israël, qui le prive d'une carte majeure dans ses pourparlers avec l'administration de Donald Trump.

Depuis leur lancement en avril, les discussions israélo-libanaises à Washington n'ont cependant guère progressé, tant les positions de base sont éloignées.

Le Liban réclame un cessez-le-feu durable comme base de négociations en espérant obtenir le retrait complet des troupes israéliennes déployées dans le sud du pays et le retour dans leurs foyers des centaines de milliers de civils déplacés, sous la supervision de l'armée libanaise.

Israël exige le démantèlement du Hezbollah comme force militaire, au moins au Sud-Liban, et insiste pour obtenir une preuve de son retrait avant d'abandonner tout territoire occupé par ses troupes.

POURPARLERS "TORTUEUX" À WASHINGTON

Deux responsables libanais, s'exprimant à condition de rester anonymes, qualifient les pourparlers avec Israël de tortueux. La semaine dernière, après cinq heures de discussions, les négociateurs libanais ont conclu que les Israéliens n'étaient prêts à aucune concession. Le chef de la délégation libanaise, Simon Karam, a réclamé une suspension des discussions et quitté la pièce. La rencontre n'a repris qu'à la suite de l'intervention directe du secrétaire d'Etat américain Marco Rubio et du vice-président J.D. Vance.

Une proposition "de dernière minute, à prendre ou à laisser", selon les responsables libanais, a finalement émergé, pauvre en détails et encore plus en engagements.

Cette proposition incluait un cessez-le-feu dépendant d'un arrêt des hostilités de la part du Hezbollah et son retrait du sud du Liban comme première étape. Comme lors de la trêve annoncée en avril dernier, elle ne mentionnait pas explicitement un retrait des troupes israéliennes.

Pour tenter d'avancer lors de la prochaine réunion, Beyrouth propose de négocier en parallèle et simultanément un retrait israélien et une extension progressive de l'autorité de l'Etat libanais.

Un cessez-le-feu imposerait au Hezbollah un délai de 24 heures pour entamer son retrait, permettant ainsi la mise en place de "zones pilotes", à commencer par les alentours du château de Beaufort récemment pris par Israël, ont-ils déclaré. Zone après zone, les troupes israéliennes se retireraient, les troupes libanaises se déploieraient et les civils déplacés commenceraient à rentrer chez eux.

Un plan d'emblée rejeté par le Hezbollah, qui y voit une reddition selon les termes fixés par Israël. Une source libanaise au fait de la position du Hezbollah estime que le processus lancé à Washington ne mènera nulle part, entre un Etat israélien non disposé à cesser son offensive et une délégation libanaise qui n'a aucune autorité sur le groupe armé chiite.

La volonté de négocier affichée par Beyrouth, affirment de leur côté les deux responsables libanais déjà cités, est renforcée par un soutien occidental et arabe croissant et par un consensus national tout aussi rare en dehors de la communauté chiite en faveur d'une voie nationale indépendante, libre de toute tutelle iranienne.

Le prix d'un échec pourrait être lourd, préviennent les responsables libanais, car pendant que les discussions piétinent, une nouvelle réalité s'impose dans le sud du Liban, empêchant le retour de la population chiite déplacée par le conflit. Certains y voient un parallèle avec le grand exode palestinien de 1948 lors de la création d'Israël, redoutant une transformation démographique qui pourrait transformer de manière permanente le paysage politique et social libanais.

(Jean-Stéphane Brosse pour la version française, édité par Sophie Louet)

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