par Francesco Canepa et Maria Martinez
La volonté du gouvernement allemand de durcir les règles relatives aux arrêts maladie risque de confondre les symptômes d'un absentéisme croissant avec la cause profonde du problème, selon des chercheurs.
Ces derniers soulignent en effet les pressions pesant sur la santé mentale de nombre de salariés et la détérioration des conditions de travail dans des secteurs tels que la santé et l'éducation.
En 2024, les salariés allemands ont pris en moyenne environ 22 jours de congé maladie, soit un des niveaux les plus élevés au niveau international.
Ce chiffre, fourni par l'association des caisses d'assurance maladie d'entreprise (BKK), a fortement augmenté en 2022 après la mise en place de la déclaration électronique des arrêts maladie, un dispositif qui a affiné le suivi des absences de courte durée.
Dans le cadre d'une série de mesures destinées à relancer l'activité en Allemagne et présentées au début du mois par le chancelier Friedrich Merz, les arrêts de travail par téléphone sont censés être supprimés et les employeurs pourront exiger des certificats médicaux dès le premier jour d'absence.
La productivité de la première économie de la zone euro a récemment pâti du vieillissement de la population et d'années de faible croissance.
Des chercheurs spécialisés dans l'étude des maladies, de la santé mentale et du marché du travail font toutefois le lien entre l'existence de problèmes graves et les professions où l'absentéisme est élevé, telles que les soins infirmiers, les services d'aide à la personne et l'enseignement.
Ils citent ainsi le manque chronique de personnel, les faibles salaires, les perspectives de carrière limitées et une forte implication émotionnelle liée à la nature de leur métier comme facteurs de risque pour la santé mentale dans ces professions.
En 2024, dernière année pour laquelle des données sectorielles sont disponibles, les femmes travaillant dans les soins de santé et le secteur social ont pris en moyenne 27 jours de congé maladie et les enseignants 24, contre 18 dans la finance et 16 dans la communication, selon les données de la BKK.
"Il ne s'agit pas nécessairement d'une dépression à part entière", dit Johannes Siegrist, professeur émérite à l'université de Düsseldorf. "Il peut également s'agir d'un état d'épuisement ou de burn-out résultant de conditions de travail problématiques."
Les troubles psychiques ne représentent que 4,8% des cas de maladie mais lorsqu'ils surviennent, ils entraînent en moyenne 28 jours d'absence, selon les données de l'AOK, le plus grand assureur maladie d'Allemagne.
Le nombre de jours d'arrêt maladie pris par les assurés de l'AOK pour des problèmes de santé mentale a augmenté de 47% depuis 2014, ce qui en fait la deuxième cause d'absentéisme après les maladies respiratoires.
GRANDE RESPONSABILITÉ, FAIBLE RÉCOMPENSE
Les secteurs de la santé, de l'éducation et des services sociaux présentent généralement la plus forte proportion de diagnostics liés à la santé mentale.
"Ces personnes occupent des postes qui engagent leur responsabilité, elles doivent concilier l'accomplissement de leurs tâches et les interactions sociales et elles sont confrontées à des problèmes émotionnels, mais aussi à des facteurs de stress physiques, notamment la violence", poursuit Johannes Siegrist.
"Et il s'agit souvent de personnes faiblement rémunérées, dont le statut socio-économique est plutôt bas."
La combinaison d'une faible rémunération, d'un statut social dégradé, d'une sécurité d'emploi relative et d'exigences élevées est qualifiée par les chercheurs de déséquilibre effort-récompense.
De nombreuses recherches internationales en matière de santé au travail ont établi un lien entre ce déséquilibre et les problèmes de santé mentale ainsi que l'absentéisme de longue durée. Ce cas de figure augmente également le risque de maladie coronarienne.
Des données récentes provenant des établissements scolaires allemands illustrent ce problème. Le baromètre scolaire allemand pour l'année 2024 a révélé que près de la moitié des enseignants avaient signalé des cas de violence psychologique ou physique parmi les élèves de leur établissement, tandis que plus d'un tiers se sentaient épuisés émotionnellement plusieurs fois par semaine.
La situation est similaire dans le secteur des soins infirmiers. Malgré une pénurie aiguë de personnel, des études allemandes récentes ont mis en évidence des augmentations salariales étonnamment limitées, en particulier dans les hôpitaux et les établissements publics.
Prié de réagir au fait que les taux d'absentéisme sont les plus élevés dans les secteurs soumis aux plus fortes pressions en matière de santé mentale et d'émotions, le ministère de la Santé a refusé de commenter.
AUCUN SIGNE D'ABUS GÉNÉRALISÉ
Tout cela ne signifie pas pour autant que le problème de l'absentéisme en Allemagne puisse s'expliquer uniquement par des raisons de santé mentale.
L'absentéisme pour cause de maladie est influencé par toute une série de facteurs, notamment la démographie, les conditions de travail, les normes sociales et les différences institutionnelles, ce qui rend les comparaisons internationales difficiles.
Le régime allemand d'indemnités de maladie, qui rembourse 100% du salaire dès le premier jour de maladie pendant une période pouvant aller jusqu'à six semaines, compte parmi les plus généreux au monde.
Pourtant, sept pays de l'OCDE - la Norvège, la Slovénie, l'Espagne, la Finlande, la France, le Portugal et la Belgique - font état d'un taux d'absentéisme pour cause de maladie plus élevé chez les salariés à temps plein.
"Ce que nous pouvons affirmer, c'est que les règles relatives aux arrêts maladie ne sont qu'un facteur parmi d'autres et nous invitons à la prudence quant à l'interprétation des comparaisons directes entre pays sur les taux d'absentéisme pour cause de maladie", dit Sofia Malinai Domagk, chercheuse à l'OCDE.
Bon nombre d'institutions qui étudient la flambée de l'absentéisme en Allemagne ont eu du mal à trouver des preuves d'abus généralisés.
Une étude menée par l'assureur santé DAK et l'institut IGES a révélé que la forte augmentation des absences enregistrées en 2022 s'expliquait en grande partie par une meilleure déclaration électronique et par des vagues inhabituellement importantes de maladies respiratoires et d'infections au COVID-19. Le nombre de jours de maladie s'est depuis stabilisé.
L'étude n'a trouvé aucune preuve que les certificats médicaux par téléphone, introduits en 2020 pendant la pandémie de COVID-19, soient à l'origine de cette flambée et a conclu que ni la certification par téléphone ni la simulation systématique ne pouvaient expliquer ces records d'absentéisme pour cause de maladie.
"Les études scientifiques disponibles suggèrent que les arrêts maladie par téléphone n'ont pas entraîné d'augmentation du nombre de déclarations d'arrêts maladie", dit Enzo Weber, de l'Institut de recherche sur l'emploi.
AU-DELÀ DU CONTRÔLE DES ABSENCES
La proposition du gouvernement a également été critiquée par le syndicat des services Verdi, qui a estimé qu'elle illustrait une "culture de la méfiance" envers les travailleurs.
Les associations de médecins ont quant à elles déclaré que la mesure serait "absolument désastreuse" pour les cabinets médicaux déjà surchargés.
En réponse, le gouvernement a précisé que les entreprises seraient libres de décider si elles souhaitent se conformer à la nouvelle règle ou conserver l'obligation de fournir un certificat médical à partir du quatrième jour de maladie.
(Version française Benoit Van Overstraeten)

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