Le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, le 13 février 2026 à Marseille ( POOL / Thibaud MORITZ )
Laurent Nuñez estime qu'une campagne de haine comme celle qui a visé Samuel Paty ne l'exposait pas "nécessairement" au risque d'être assassiné, selon un témoignage écrit en tant qu'ancien coordinateur antiterroriste à l'Elysée, lu vendredi devant la cour d'assises spéciales de Paris et salué par la défense.
À une partie civile qui lui demande si "désigner publiquement et nominativement une personne comme ayant porté atteinte au Prophète ou à l'islam" pouvait "objectivement l'exposer à un danger grave pour sa sécurité", l'actuel ministre de l'Intérieur écrit: "Non, cela ne l'expose pas nécessairement à un danger grave pour sa sécurité".
Mes Vincent Brengarth et Colomba Grossi, deux avocats du militant islamiste Abdelhakim Sefrioui, avaient sollicité le témoignage de l'ancien coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, qui a répondu par écrit à leurs questions ainsi qu'à celles d'une partie civile.
Ce témoignage est "un fait majeur" pour la défense, a commenté Me Brengarth auprès de l'AFP. Il a été à l'inverse accueilli avec consternation par plusieurs avocats des parties civiles.
Un lien "causal" entre, d'une part, la campagne de haine orchestrée par Abdelhakim Sefrioui et un père d'élève, Brahim Chnina, et, de l'autre, l'assassinat du professeur le 16 octobre 2020, avait été déterminant dans la décision de la cour d'assises de les condamner en première instance à 15 et 13 ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste.
La première cour d'assises avait considéré qu'ils avaient lancé une "véritable fatwa numérique" et "préparé les conditions" du crime "en livrant l'identité" de l'enseignant.
Abdelhakim Sefrioui, aujourd'hui âgé de 66 ans, et Brahim Chnina, 54 ans, ne connaissaient pas l'islamiste tchétchène de 18 ans qui avait assassiné l'enseignant. Après avoir découvert cette controverse sur les réseaux sociaux, Abdoullakh Anzorov avait décapité l'enseignant pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet lors d'un cours sur la liberté d'expression dans son collège du Bois d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).
- Contexte -
Dans une réaction transmise à l'AFP après la lecture de son témoignage, le ministre de l'Intérieur a toutefois assuré qu'il n'y avait "aucun doute dans son esprit, comme il l'a toujours exprimé dans ses fonctions précédentes et dans ses déclarations publiques à ce sujet: la désignation a conduit de manière irréfutable le terroriste à choisir sa cible, ce qui atteste de manière certaine du lien de causalité". Il a tenu "à préciser qu'il ne se (démarquait) en aucune façon de l'accusation".
Autre point abordé dans le témoignage de Laurent Nuñez lu par la présidente, le contexte de l'époque. Quelques semaines avant l'attaque s'était ouvert le procès des attentats de janvier 2015 et Charlie Hebdo avait republié ses caricatures du Prophète. Al-Qaïda avait de nouveau menacé la France et une attaque jihadiste venait d'être commise devant les anciens locaux de l'hebdomadaire.
Comme l'avait relevé la première cour d'assises, ce contexte ne rendait-il pas "particulièrement dangereuse" une désignation d'une personne ayant porté atteinte au Prophète? demande la partie civile. "La menace était à cette période particulièrement élevée mais elle l'est en permanence depuis ces quinze dernières années", répond Laurent Nuñez.
"Ce qui a créé le danger, ce n'est pas le contexte ou le ciblage public", "effectué par l'usage de canaux de communication qui étaient fermés et donc inconnus des services spécialisés", écrit encore Laurent Nuñez dans une défense apparente du travail policier.
Selon Me Brengarth, "les autorités ne peuvent reprocher à notre client ce qu'elles n'ont pas été en capacité d'anticiper et ce alors qu'elles connaissaient l'existence" de la campagne numérique. "Nous attendons de la cour qu'elle en tire toutes les conséquences", a ajouté l'avocat.
Depuis le début du procès, la défense d'Abdelhakim Sefrioui avance sur deux jambes. Le premier axe, porté par l'avocat Francis Vuillemin, vise à démontrer que Sefrioui était sincèrement convaincu que le cours de Samuel Paty stigmatisait les élèves musulmans et que sa mobilisation était celle d'un militant de bonne foi.
Plus strictement juridique, le deuxième axe est porté par les autres avocats du prédicateur: peut-on être pénalement coupable d'association de malfaiteurs terroriste sans avoir conscience d'un projet d'attentat, sans avoir donc participé à des actes préparatoires et sans avoir le moindre lien avec son auteur ?
Deux proches d'Anzorov sont rejugés aux côtés d'Abdelhakim Sefrioui et Brahim Chnina. Ils avaient été condamnés en première instance à seize ans de réclusion pour complicité d'assassinat. Le verdict est attendu le 28 février.

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