par Richard Cowan, Patricia Zengerle et Matt Spetalnick
Le soutien des Etats-Unis à Israël a longtemps fait l'unanimité à Washington mais risque aujourd'hui de perdre celui des démocrates en raison des attaques dans la bande de Gaza, de la guerre contre l'Iran et des liens étroits que le Premier ministre Benjamin Netanyahu entretient avec les républicains.
Alors que le soutien à l'Etat hébreu s'est effondré parmi les électeurs démocrates et que des candidats critiques à l'égard de celui-ci remportent des primaires du parti, même des élus modérés sont désormais enclins à remettre en cause la posture américaine.
Ce changement est manifeste au Congrès. Ce mois-ci, près de la moitié des démocrates de la Chambre des représentants ont voté en faveur d'un amendement, finalement rejeté, visant à suspendre l'aide à Israël, une mesure qui aurait probablement été écartée autrefois par une écrasante majorité bipartisane.
Israël reçoit chaque année 3,8 milliards de dollars d'aide militaire américaine et a bénéficié de plusieurs milliards supplémentaires sous forme de fonds d'urgence ces dernières années.
Le chef de file des démocrates à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, et certains de ses proches collaborateurs se sont opposés à cette mesure, la jugeant trop générale. Mais l'ancienne présidente de la Chambre Nancy Pelosi, ainsi que la cheffe de file adjointe des démocrates, Katherine Clark, figurent parmi ceux qui l'ont approuvée.
Les démocrates sont de plus en plus divisés quant à la question de savoir s'il faut poursuivre l'aide militaire à Israël sans changement, la limiter aux armes défensives ou la suspendre purement et simplement.
Le sénateur Chris Coons, principal membre démocrate de la Commission des relations étrangères du Sénat, a dit espérer que les élections israéliennes prévues le 27 octobre contribueraient à rétablir le soutien bipartisan tout en ouvrant un possible nouveau chapitre après l'ère Netanyahu, qui se présente.
"LE DÉBAT EST VIF"
"Les nouveaux gouvernements ont la possibilité de changer de cap", a-t-il déclaré à Reuters. "Netanyahu maintient Israël en état de guerre depuis des années, en partie pour éviter les conséquences politiques de ses choix."
A en croire les sondages, le soutien à Israël baisse globalement dans l'opinion publique. Selon une enquête réalisée en juin par l'université de Quinnipiac, 48% des électeurs et 66% des démocrates estiment que les États-Unis aident l'Etat hébreu de façon excessive, contre respectivement 16% et 20% lorsque la question a été posée pour la première fois en 2017.
"Oui, le débat est vif. Mais, dans de larges segments des deux partis, le soutien à Israël reste solidement ancré dans le courant dominant", a estimé Danny Danon, ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies.
La primaire démocrate pour le Sénat organisée mardi dans le Michigan, lors de laquelle les électeurs devront trancher entre des visions divergentes du soutien américain, aura valeur de test.
La confrontation entre le progressiste Abdul El-Sayed et la représentante Haley Stevens, pour savoir qui affrontera le républicain Mike Rogers en novembre, illustre les débats qui traversent le Parti démocrate au sujet d'Israël et du soutien militaire des États-Unis.
Une relation étroite avec l'Etat hébreu "favorise les échanges commerciaux, stimule la croissance économique et protège nos libertés", a fait valoir Haley Stevens dans une vidéo réalisée avec l'AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), groupe de pression réputé proche du Likoud de Benjamin Netanyahu et important donateur de sa campagne.
UN TOURNANT EN 2015
Abdul El-Sayed, ancien responsable du secteur de la santé publique, a pour sa part déclaré à Fox News : "La question est de savoir si nous voulons une politique où notre argent est envoyé à Israël pour financer le génocide et l'apartheid au lieu d'être investi (en faveur de) nos propres enfants."
Une commission d'enquête des Nations unies ainsi que plusieurs organisations de défense des droits humains ont accusé Israël de commettre un génocide dans le cadre de sa campagne militaire dans la bande de Gaza. L'Etat hébreu rejette cette accusation en affirmant qu'il combat le Hamas et prend des mesures pour limiter les pertes civiles.
La politique israélienne a également pesé dans d'autres primaires serrées, notamment à New York, en Floride et dans le Colorado.
Les critiques démocrates se sont accentuées en 2015 lorsque Benjamin Netanyahu, dans un discours prononcé devant le Congrès à la demande de la majorité républicaine, a attaqué l'accord élaboré par le président de l'époque, Barack Obama, pour encadrer le programme nucléaire iranien.
Elles ont aussi pris de l'ampleur après le déclenchement de la guerre à Gaza par Israël - en réponse à l'attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023 - qui, selon les autorités sanitaires de l'enclave, a tué de 73.000 Palestiniens jusqu'à présent.
Des manifestations sur les campus universitaires en 2024 ont en outre incité les démocrates à réévaluer leur soutien à Israël. Selon des analystes, le refus du président Joe Biden de revoir sa position a contribué à la défaite de la candidate démocrate Kamala Harris face à Donald Trump lors de la dernière élection présidentielle, en novembre de la même année.
"UN VÉRITABLE SUJET DE DIVISION"
Les tensions se sont encore accrues lorsque le maire de New York, Zohran Mamdani, a appelé à l'arrestation de Benjamin Netanyahu pour des crimes de guerre présumés.
Lors du cycle actuel de primaires, plusieurs candidats de l'establishment ont été battus par des adversaires progressistes qui ont remis en question le soutien à Israël, principalement dans des circonscriptions du Congrès largement acquises aux démocrates.
Jeremy Ben-Ami, président de J Street, un groupe progressiste pro-israélien rival de l'AIPAC, estime que le débat parmi les démocrates reflète un rejet de Benjamin Netanyahu et du groupe de pression, qualifiant ceux-ci de "mélange toxique qui a malheureusement contribué à faire d'Israël un véritable sujet de division au sein du Parti démocrate".
L'AIPAC n'a pas répondu à des demandes de commentaires.
Shibley Telhami, professeur de sciences politiques à l'Université du Maryland et chercheur associé à la Brookings Institution, évoque un "changement de paradigme", expliquant qu'Israël est désormais perçu comme "un méchant, voire un méchant génocidaire, comme jamais auparavant".
PAS DE CHANGEMENT EN VUE CÔTÉ RÉPUBLICAIN
Selon lui, bien que certains influenceurs conservateurs aient eux aussi critiqué l'Etat hébreu, le Parti républicain continuera de soutenir celui-ci tant que les chrétiens évangéliques et Donald Trump camperont sur leurs positions.
Le clivage autour de la question israélienne déborde sur les campagnes électorales pour le Congrès dans d'autres régions des Etats-Unis.
Le républicain Mike Lawler, qui représente une circonscription située à l'extérieur de New York et comptant une importante population juive, a exploité le changement de position des démocrates pour attaquer sa rivale Cait Conley dans une bataille décisive pour le contrôle de la Chambre des représentants.
Autre exemple, dans le sud de la Floride, le démocrate modéré Jared Moskowitz, fervent défenseur de l'aide à Israël, sera confronté lors d'une primaire organisée le 18 août au socialiste Oliver Larkin, qui fait campagne en affirmant qu'Israël a commis un génocide à Gaza et que l'aide militaire des Etats-Unis doit être immédiatement suspendue.
Selon de récents sondages d'opinion, Jared Moskowitz devance Oliver Larkin de 32 points de pourcentage.
(Reportage Matt Spetalnick, Patricia Zengerle et Richard Cowan à Washington, avec Emily Rose et Maayan Lubell à Jérusalem, version française Benjamin Mallet, édité par Sophie Louet)

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