La ministre de la Santé, Simone Veil, le 23 février 1975 à Caen ( AFP / - )
"Ce soir je suis bien disposée, il faut en profiter". Le 4 mars 1944, Simone Veil écrit à sa soeur Denise les mots insouciants d'une fille de 16 ans qui ignore tout du péril qui vient. Le 30 mars, elle et sa famille seront arrêtées à Nice par la Gestapo et déportées.
Reproduite parmi d'autres lettres, objets personnels et photos de famille, cette missive offre une plongée dans l'intimité de cette grande figure de la République, rescapée d'Auschwitz et morte en 2017, à laquelle le Mémorial de la Shoah consacre une exposition qui s'ouvre mardi.
Avec "Simone Veil. Mes soeurs et moi", le commissaire de l'exposition David Teboul dit à l'AFP avoir "eu envie de réunir cette famille" décimée par la Shoah: le père André Jacob et son fils Jean seront assassinés en Lituanie, la mère Yvonne ne reviendra pas d'Auschwitz.
Seules les trois filles - Simone, Madeleine dite "Milou" et Denise, déportée à Ravensbrück en tant que résistante - réchapperont des camps nazis.
"Cette famille est française, assimilée, mais tous ses membres ont eu à subir les différents camps allemands. Alors quand j'entends que Vichy aurait protégé les Juifs français, ça me met en colère", relève David Teboul, qui a rencontré Simone Veil en 2000, lui a consacré livres et documentaires et a recueilli, après sa mort, des dizaines de lettres et photos auprès de sa famille.
La ministre de la Santé à l'Assemblée nationale pour défendre sa loi sur l'interruption volontaire de grossesse, visant à légaliser l'avortement en France, le 26 novembre 1974 à Paris ( AFP / - )
A travers cette exposition, ce documentariste dit vouloir mettre la focale sur l'intime et dépasser la "figure officielle" de Simone Veil, "panthéonisée" en 2018 après avoir notamment porté la légalisation de l'IVG en 1975 en tant que ministre de la Santé.
Dans la lettre du 4 mars 1944, on découvre ainsi que la jeune Simone Veil est une grande lectrice. "Je lis je ne sais pas combien de livres à la fois, plus ou moins attrayants d'ailleurs", écrit-elle à Denise, citant notamment "Mein Kampf" d'Hitler, qu'elle juge "insipide et mal traduit".
- "Silence" -
Pour donner vie à ces courriers, David Teboul projette dans les espaces du Mémorial certains échanges épistolaires lus par trois comédiennes : Marina Foïs incarne Simone Veil ; Isabelle Huppert prête sa voix à "Milou", décédée dans un accident de voiture en 1952, et Dominique Reymond campe Denise, au destin méconnu.
Simone Veil, ancienne prisonnière d'Auschwitz et ancienne ministre de la Santé, regarde des photos lors d'une exposition inaugurée par elle et le président Jacques Chirac dans l'ancien camp d'extermination nazi d'Auschwitz, le 27 janvier 2005 en Pologne ( AFP / JANEK SKARZYNSKI )
"Les hommes ont eu longtemps le monopole de l'histoire mais il y a eu beaucoup de femmes engagées au sein des mouvements de la Résistance et Denise en a fait partie", explique-t-il.
Agente de liaison, Denise a été arrêtée à Lyon où elle vivait seule, a subi les interrogatoires allemands sans jamais craquer et a été déportée à Ravensbrück. "C'est une femme extraordinaire restée volontairement dans l'ombre", dit M. Teboul.
Selon lui, Simone et Denise, morte en 2013, ont beaucoup parlé ensemble de la déportation mais très rarement, si ce n'est jamais, de leur déportation, l'une à Auschwitz, l'autre à Ravensbrück.
"Il y a eu un silence par rapport à la douleur. Denise était extrêmement précautionneuse et ne voulait pas réveiller en Simone la douleur qui était la sienne. Elle n'osait pas poser des questions sur la mort de leur mère", affirme-t-il.
Reproduite dans l'exposition, une lettre de Denise du 14 décembre 1987 en témoigne.
"J'ai toujours pensé que dans ta chair et dans ton âme tes souffrances ont été incomparables avec les miennes", écrit-elle à l'attention de Simone. "Nous avons chacune essayé de survivre comme nous avons pu", dit-elle également dans cette missive qu'elle n'a, finalement, jamais envoyée.

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