* Les conservateurs enchaînent les succès en Amérique latine
* Lula au coude-à-coude avec Bolsonaro pour la présidentielle
* Craintes sur l'attitude des Etats-Unis
par Lisandra Paraguassu et Brendan O'Boyle
S'adressant aux diplomates du monde entier à la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies le 22 septembre dernier, Luiz Inacio Lula da Silva a prévenu: "Le Brésil n'est l'arrière-cour de personne !"
Accueilli par des applaudissements nourris, ce message ne se limite pas à la formule d'estrade pour ce qui devrait être la dernière campagne présidentielle du chef de l'Etat sortant au Brésil. Il semble surtout inscrire le scrutin du mois prochain dans le plus grand pays d'Amérique latine dans le cadre plus vaste d'une bataille idéologique internationale en raison de ce que Lula présente comme le péril d'une "ingérence étrangère".
Alors que les conservateurs enregistrent succès après succès aux différentes élections organisées ces dernières années en Amérique latine, favorisés par le retour au pouvoir à Washington d'une administration républicaine décomplexée sous la houlette de Donald Trump, les progressistes espèrent qu'une réélection de Lula au Brésil permettrait de casser cette dynamique.
Le principal adversaire de Lula est le sénateur Flavio Bolsonaro, fils de l'ancien président d'extrême droite Jair Bolsonaro condamné pour tentative de coup d'Etat après sa défaite à la précédente présidentielle en 2022.
Le chef de l'Etat sortant qualifie Flavio Bolsonaro de "personne" dans ses meetings de campagne et s'efforce de le présenter comme un agent d'un mouvement conservateur à l'oeuvre au niveau mondial à l'aide d'images l'associant au président argentin Javier Milei, au président américain Donald Trump ou encore au Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu.
Malgré ses succès dans la lutte contre les inégalités et contre le chômage, Lula est donné au coude à coude avec Flavio Bolsonaro dans les intentions de vote avant le premier tour le 4 octobre. Il pâtit de la colère d'une partie de la population contre la hausse du coût de la vie et de la polarisation de la société brésilienne depuis une décennie.
RENCONTRES AVEC MAMDANI ET SANDERS
Preuve de l'intérêt suscité à l'étranger par l'élection présidentielle au Brésil, Lula a rencontré lors de son déplacement à New York pour l'Assemblée générale de l'Onu le maire de la ville Zohran Mamdani et le sénateur Bernie Sanders, deux figures de proue de la gauche aux Etats-Unis.
"Les observateurs internationaux ont le sentiment que le Brésil ne se contente pas d'élire un président. Compte tenu de l'influence du pays, il contribue à déterminer quel camp politique sortira renforcé pour la prochaine phase de la bataille mondiale entre démocratie et autoritarisme", pense Paulo Abrao, directeur exécutif du groupe de réflexion progressiste Washington Brazil Office.
Un proche de Lula rapporte que plusieurs dirigeants présents au siège de l'Onu ont déclaré à la délégation brésilienne qu'ils "nous observent avec inquiétude pour savoir quel Brésil nous aurons après ces élections".
Le retour au pouvoir de Lula en 2023 a couronné une renaissance spectaculaire.
Figure de proue du Parti des travailleurs (PT), Lula a accédé une première fois à la présidence du Brésil en 2003, porté par un vent d'optimisme qui l'accompagnera durant ses deux premiers mandats, conclus avec une cote de popularité de 87%.
Les espoirs qu'il incarnait alors pour les partisans des réformes sociales et sociétales ont toutefois été à la hauteur du rejet que lui-même et la gauche ont aussi suscité au sein de la droite conservatrice.
Sur fond de difficultés économiques croissantes au Brésil, Lula s'est ainsi retrouvé en 2016 au coeur d'une enquête tentaculaire pour des soupçons de corruption qui a emporté celle qui lui avait succédé à la présidence, Dilma Rousseff, destituée par le Parlement.
L'ancien chef d'Etat a alors passé 580 jours en prison avant que sa condamnation ne soit annulée pour des vices de procédure.
Cette peine l'a toutefois empêché de se présenter à l'élection présidentielle de 2018 remportée par Jair Bolsonaro, ancien capitaine de l'armée élu sur la promesse de défaire une grande partie des réformes engagées depuis la fin de la dictature militaire dans les années 1980.
"TANT QUE JE SERAI EN VIE..."
Lula est néanmoins resté une icône pour une grande partie de la gauche mondiale, recevant de nombreux visiteurs tels que le philosophe Noam Chomsky.
Il revient au pouvoir en 2023 convaincu que le Brésil est l'un des principaux terrains d'affrontement au niveau mondial entre la gauche et la droite.
Cette conviction, que partagent nombre de ses partisans, est renforcée par l'attaque de bâtiments fédéraux le 8 janvier 2023 à Brasilia par des partisans de Jair Bolsonaro refusant la défaite de leur candidat.
"Tant que je serai en vie, l'extrême droite ne reviendra pas au pouvoir dans ce pays", martèle-t-il dans ses déplacements de campagne.
Si Lula a renforcé les liens du Brésil avec la Chine ou l'Europe et redonné à son pays un rôle moteur au sein des BRICS, les nombreuses victoires de la droite en Amérique latine et ses relations tendues avec l'administration Trump ont nourri son isolement sur le continent américain.
Certains diplomates brésiliens affirment que les Etats-Unis considèrent le Brésil comme le dernier obstacle majeur à la constitution d'un bloc dominant de pays alignés sur Donald Trump en Amérique latine, après les récentes victoires des conservateurs au Chili, en Colombie, au Honduras et au Pérou et à la mise sous tutelle de fait du Venezuela par les Etats-Unis après leur intervention militaire en début d'année.
A Washington, les progressistes voient en Lula une "lueur d'espoir", dit Alex Main, du Center for Economic and Policy Research, centre de réflexion classé à gauche.
En Argentine, les opposants à Javier Milei espèrent qu'une réélection de Lula créera une dynamique en leur faveur en vue de la présidentielle dans leur pays l'an prochain.
"Si Lula gagne, cela insufflera un contre-courant à ce qui se passe dans la région et montrera qu'il existe une résistance face à ces vents de droite", dit Santiago Cafiero, député et ancien ministre des Affaires étrangères.
LES USA ACCEPTERONT-ILS LE RÉSULTAT ?
Ailleurs dans le monde, notamment en Europe, nombre de gouvernements sont aussi attentifs à la situation au Brésil, particulièrement pour la lutte contre le changement climatique.
"Si les droits humains sont violés de manière assez flagrante ou si la déforestation de l'Amazonie se fait de manière flagrante, alors il nous sera bien plus difficile de dialoguer avec le Brésil", dit un ambassadeur européen ayant requis l'anonymat.
L'opposition à Donald Trump et à ses droits de douane semble avoir profité à Lula à l'approche de l'élection présidentielle, d'autant que certains de ses partisans se font un plaisir de souligner la proximité de Flavio Bolsonaro avec le président américain à la lumière de la récente visite du sénateur aux Etats-Unis.
Des proches du président brésilien ont toutefois exprimé leur crainte ces dernières semaines d'un refus américain de reconnaître une éventuelle réélection de Lula, en dénonçant des tentatives d'ingérence déjà en cours.
Ils citent en exemple les déclarations du secrétaire d'Etat américain, Marco Rubio, attribuant à Lula l'échec des négociations commerciales ayant conduit à une hausse des droits de douane américains sur les marchandises brésiliennes ou encore la vaine tentative des Etats-Unis d'envoyer au Brésil une mission chargée de "discuter de l'intégrité électorale" selon les termes du département d'Etat.
Avant le scrutin présidentiel de 2022, le président américain Joe Biden avait envoyé le directeur de la CIA mettre en garde Jair Bolsonaro contre toute tentation de perturber le processus électoral, avaient alors dit des sources à Reuters. Joe Biden avait aussi fait en sorte que les Etats-Unis soient parmi les premiers pays au monde à reconnaître le résultat du vote.
La semaine dernière, 31 élus démocrates au Congrès des Etats-Unis, dont la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, ont exhorté Marco Rubio à respecter le vote des Brésiliens.
Dans leur lettre, ils disent leur "profonde inquiétude" face à une "campagne soutenue et protéiforme d'ingérence et de déstabilisation au Brésil".
Le département d'Etat n'a pas répondu à une demande de commentaire mais a rejeté de précédentes accusations d'ingérence électorale émises par le camp de Lula.
(Lisandra Paraguassu et Brendan O'Boyle à Brasilia, avec Lucila Sigal à Buenos Aires, version française Bertrand Boucey, édité par Benoit Van Overstraeten)

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