Ghada Hatem pose devant la Maison des femmes qu'elle a fondée, le 5 août 2016 à Saint-Denis ( AFP / BERTRAND GUAY )
"C'est à la fois désespérant et très positif": la Maison des femmes de Saint-Denis, lieu d'accueil pour les victimes de violences sexuelles et intrafamiliales, est devenue un modèle qui essaime en France, dix ans après sa création par la gynécologue Ghada Hatem.
Un film intitulé "La maison des femmes", qui dénonce les violences sexistes et met en lumière ce projet, sort en salles mercredi, avant le 8 mars, journée internationale des droits des femmes.
"Je pense qu'il peut avoir un effet pédagogique très puissant", estime auprès de l'AFP Ghada Hatem. Au fil des scènes drôles ou graves, cette fiction montre à l'aide d'une multitude de personnages "combien la violence est présente partout, dans tous les milieux sociaux et à quel point il est difficile de sortir d'une relation abusive", souligne cette gynécologue-obstétricienne franco-libanaise.
La réalisatrice Mélisa Godet colle à la réalité de la Maison des femmes de Saint-Denis, où 4.000 patientes suivent chaque année un parcours de soins spécifique à différentes problématiques (santé sexuelle, violences, mutilations sexuelles).
Ces femmes passent d'abord par une évaluation de leur situation, réalisée par un médecin, un psychologue et une assistante sociale. Elles accèdent ensuite à un suivi, à divers ateliers pour améliorer l'estime de soi (art-thérapie, sport, groupes de paroles..) et des services (permanences emploi et juridique, possibilité de porter plainte sur place).
- Essaimage -
Plus d'une trentaine de structures existent désormais en France, affiliées à la maison d'origine et son association baptisée "Maisons des femmes Restart". Le projet a suscité l'intérêt de nombreux soignants qui ont souhaité le reproduire, explique Ghada Hatem. Elle n'avait "pas imaginé une seconde" un tel succès et pense avoir bénéficié d'un "effet MeToo", vaste mouvement de dénonciation des violences sexuelles apparu en 2017.
La fondatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis, Ghada Hatem, le 22 mai 2023 à Saint-Denis ( AFP / Thomas SAMSON )
Cette trentaine de maisons travaillent "en réseau": "l'intérêt" est d'abord de "s'assurer que tout le monde a la même philosophie et éthique", explique la pionnière. Il s'agit ensuite d'organiser des "séminaires d'équipes" car "on est tous confrontés aux mêmes problématiques".
Le modèle a suscité l'intérêt du gouvernement: il a annoncé en 2023 l'objectif d'en avoir une par département. A ce jour, 120 "sont ouvertes ou en projet dans 97 départements", selon des données communiquées à l'AFP par le ministère chargé de l'Egalité femmes-hommes.
"Le problème c'est que ces chiffres font référence à des structures très diverses", qui proposent parfois des services incomplets aux victimes de violences, nuance Ghada Hatem.
Elle perçoit la multiplication des maisons des femmes "de manière à la fois désespérante et très positive": "on n'a pas fini d'avoir besoin de structures comme ça et il en faut aussi pour les enfants", souligne-t-elle à l'heure où les scandales concernant les violence sexuelles commises sur des mineurs se multiplient (affaire Bétharram, procès du chirurgien Joël Le Scouarnec, violences dans le périscolaire à Paris etc.).
- Visibilité accrue -
Depuis une décennie, Ghada Hatem observe une évolution de la prise en compte des violences sexuelles et sexistes: "la société a compris que c'était numériquement bien plus fréquent que ce que les gens pouvaient imaginer". Entre "les femmes qui sont montées fortement au créneau", la reconnaissance du gouvernement et les scandales à répétition, le phénomène est "plus difficile" à ignorer à présent, selon elle.
Mais avec cette visibilité accrue, elle craint que "les gens n'en puissent plus" et qu'ils aient "envie de remettre un maximum sous le tapis" parce que "c'est trop violent, ça secoue tout et parce qu'il faut tout repenser".
Son message: en priorité "éduquer les garçons à ne pas devenir des agresseurs et éduquer les filles à ne plus accepter ce qu'elles acceptaient comme étant une tradition commune".
Les associations féministes, qui défileront dimanche partout en France pour le 8 mars, réclament un budget annuel de trois milliards d'euros ainsi qu'une loi-cadre pour lutter contre ces violences.

0 commentaire
Vous devez être membre pour ajouter un commentaire.
Vous êtes déjà membre ? Connectez-vous
Pas encore membre ? Devenez membre gratuitement
Signaler le commentaire
Fermer