par Laila Bassam, Maya Gebeily, Tom Perry et Nazih Osseiran
Depuis qu'il a décidé d'entrer en guerre avec Israël pour soutenir son parrain iranien, le Hezbollah est encore plus isolé sur la scène libanaise, accusé d'avoir privilégié les intérêts de Téhéran au détriment de son propre pays, de nouveau ciblé par les bombardements israéliens.
L'organisation chiite fondée par les gardiens de la Révolution iraniens en 1982 a tiré roquettes et drones lundi sur Israël pour venger la mort de l'ayatollah Ali Khamenei.
Les représailles israéliennes ont déjà coûté la vie à des dizaines de Libanais et fait des milliers de déplacés, quinze mois après le cessez-le-feu de novembre 2024 qui avait gelé un an de conflit entre l'Etat hébreu et le "parti de Dieu".
Cette entrée en guerre repose à nouveau et de manière aiguë la question du statut du Hezbollah, véritable "Etat dans l'Etat" pendant des décennies au Liban, longtemps plus puissant que l'armée nationale, avant la campagne israélienne de l'automne 2024 qui a décimé sa direction et l'a considérablement affaibli.
Alors que les autorités cherchent à réduire son influence et à le désarmer, la décision de la direction du Hezbollah a pris de court jusqu'à certains cadres du mouvement et son précieux allié chiite Nabih Berri, le président du Parlement, selon de nombreuses sources contactées par Reuters.
Face aux critiques dénonçant son inféodation à Téhéran, un haut responsable du Hezbollah, Mahmoud Qmati, a déclaré mardi à la chaîne libanaise Al Jadeed que les décisions politiques et militaires du groupe étaient "libanaises".
Mais de hauts dirigeants politiques du Hezbollah n'ont pas été informés en amont du plan d'attaque contre Israël, soulignent deux sources politiques proches du groupe et un haut responsable des services de sécurité libanais, qui ont tous requis l'anonymat.
"FLOUÉ"
Selon ces sources, la décision a été prise par les plus hautes instances du "parti de Dieu", le conseil de la Choura et le conseil du Djihad, mais n'a pas été transmise aux cadres politiques du mouvement, les plongeant dans l'embarras.
Interrogé sur ces dissensions, Mahmoud Qmati a assuré que le Hezbollah agissait avec "le plus grand degré d'unité".
L'attaque contre Israël a également alimenté des tensions entre le groupe chiite et son allié Nabih Berri, chef du Mouvement Amal, les deux partis exerçant depuis des années un puissant duopole sur la communauté chiite libanaise.
Nabih Berri, un interlocuteur essentiel du Hezbollah, a négocié plusieurs fois en son nom, notamment le cessez-le-feu de novembre 2024.
Dans la semaine qui a précédé les frappes israéliennes et américaines contre l'Iran, le président du Parlement avait reçu du Hezbollah l'assurance qu'il ne déclencherait pas de guerre contre Israël ou ne riposterait pas à des attaques israéliennes contre Téhéran, ont déclaré les deux sources politiques déjà citées et deux autres sources politiques libanaises.
Rassuré, Nabih Berri a fait passer le message aux plus hauts responsables politiques, dont le président Joseph Aoun.
Après l'attaque de lundi, il s'est senti "floué", ont déclaré les mêmes sources.
Lors d'une réunion du conseil des ministres lundi, les ministres affiliés à Amal n'ont pas voté contre un décret bannissant les activités militaires du Hezbollah. Deux ministres affiliés au Hezbollah ont dénoncé l'approche du gouvernement, estimant que "la résistance n'a pas à rendre de comptes".
Une cinquième source politique proche du Hezbollah a déclaré que Nabih Berri avait craint de ne pouvoir résister aux pressions visant à isoler le groupe.
"C'est compréhensible parce que Berri avait reçu du Hezbollah la promesse qu'il n'interviendrait pas. (...) Le Hezbollah est en très mauvaise position et a été poussé dans les cordes", estime l'analyste Michael Young, du Carnegie Middle East Center.
STUPÉFACTION
L'une des sources politiques interrogées, proche à la fois de Berri et du Hezbollah, prédit que la brouille entre les deux partis ne durera pas.
"Nous devons remédier à cette situation, mais nous ne pouvons même pas parler avec les hauts responsables du Hezbollah pour le moment. Ils sont injoignables", a-t-elle dit.
Mahmoud Qmati a assuré que le Hezbollah n'avait pas "laissé tomber son grand allié le président Berri". "Cela deviendra clair dans les prochains jours", a-t-il déclaré.
Critiquer le Hezbollah reste un tabou au sein de la communauté chiite mais une douzaine de soutiens du Hezbollah ont fait part, sous condition d'anonymat, de leur stupéfaction après les tirs du groupe armé chiite contre Israël.
L'un d'entre eux a déclaré à Reuters qu'il avait assisté dimanche soir à un rassemblement organisé par le Hezbollah pour protester contre l'assassinat d'Ali Khamenei. Mais il pensait que le groupe s'en tiendrait là.
"Nous avons été franchement surpris lorsque les Israéliens ont affirmé que des roquettes avaient été tirées du Liban et nous attendions le démenti du Hezbollah. Mais la véritable surprise est venue quand le Hezbollah a revendiqué ces tirs", a-t-il dit.
"Franchement, nous ne sommes pas favorables à une guerre aux conséquences imprévisibles. Absolument pas. Et celui qui a pris cette décision a tort. Regardez comme les gens s'éparpillent dans les rues, sans savoir où aller. Cette communauté, qui a consenti tant de sacrifices, mérite-t-elle cela ?"
(Jean-Stéphane Brosse pour la version française, édité par Benoit Van Overstraeten)

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