L’aigle fédéral est visible sur la façade du siège du Service fédéral de renseignement allemand BND (Bundesnachrichtendienst) à Berlin le 11 septembre 2025 ( POOL / Liesa Johannssen )
Le gouvernement allemand a présenté mercredi une vaste réforme de ses services de renseignement, lui octroyant des pouvoirs élargis, un tournant jugé nécessaire face à la multiplication des menaces depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
"Nous ouvrons un nouveau chapitre en transformant les renseignements en véritables services secrets", a martelé le ministre de l'Intérieur, le conservateur Alexander Dobrindt, lors d'une conférence de presse à Berlin.
"Pour la toute première fois depuis la création de ces services, nous leur attribuons des pouvoirs opérationnels", a-t-il ajouté.
Adoptée mercredi en conseil des ministres, cette réforme, qui devrait coûter plusieurs centaines de millions d'euros, entrera en vigueur l'an prochain à condition de recevoir l'aval du parlement allemand.
Moqués par certains pour être des "végétariens" parmi de féroces carnivores, le renseignement extérieur ou BND, et le renseignement intérieur ou BfV, devraient désormais ne plus se contenter de collecter des informations mais aussi mener des opérations secrètes et intervenir face aux menaces étrangères.
Car comme l'a souligné la cheffe de cabinet du chancelier Friedrich Merz, Nina Warken, les capacités des services secrets allemands étaient "à la traîne par rapport à celles des autres pays européens" et ils dépendaient "trop du soutien de services de renseignement d'autres pays".
Sabotage à l'étranger
Dans un pays hanté par le souvenir de la Gestapo des nazis et la Stasi de la RDA communiste, des restrictions strictes avaient été imposées aux activités des services secrets.
Or, le "changement d'époque" proclamé en février 2022 par le chancelier social-démocrate Olaf Scholz juste après l'invasion de l'Ukraine, consistant notamment en une hausse des dépenses militaires, doit désormais aussi s'appliquer aux services secrets, avait affirmé à l'AFP Marc Henrichmann, président de la commission parlementaire de contrôle des services de renseignement.
Le siège du Service fédéral de renseignement allemand BND (Bundesnachrichtendienst) à Berlin le 11 septembre 2025 ( POOL / Liesa Johannssen )
L'Allemagne se trouve "en plein cœur d'un conflit hybride avec la Russie, mais aussi avec d'autres acteurs", selon ce député conservateur.
Parmi les nouvelles prérogatives des services secrets allemands, la possibilité de neutraliser des systèmes informatiques en cas de cyberattaques. En cas de tension, de défense ou de situations de danger particulier, le BND pourrait également mener des actions de sabotage à l'étranger.
De manière générale, les services secrets allemands devraient aussi pouvoir mener des actions de piratage pour manipuler ou supprimer des données. Cela permettrait, par exemple, de modifier des instructions de fabrication d'armes ou de rendre celles-ci inoffensives dès leur production.
En revanche, les agents du BND ne devraient pas pouvoir recourir à la violence contre des personnes à l'étranger, comme peuvent le faire ceux du Mossad israélien ou de la CIA américaine.
"Tabou historique brisé"
Un robot démineur intervient à l'aéroport allemand de Leipzig-Halle, le 5 août 2026 (extrait d'une vidéo de News5) ( NEWS5 / - )
Fait nouveau: ils n'auront toutefois plus besoin d'une autorisation expresse pour emporter des armes à l'étranger, comme c'est déjà le cas pour les soldats de la Bundeswehr. Il s'agira cependant d'assurer uniquement leur légitime défense.
Malgré sa nécessité, illustrée encore la semaine dernière par la découverte d'un drone explosif à l'aéroport de Leipzig (est), cette réforme suscite des critiques et certains experts n'excluent pas qu'au moins une partie fasse l'objet de plaintes devant la Cour constitutionnelle de Karlsruhe.
Ses détracteurs s'inquiètent en effet de ses conséquences sur la vie privée des citoyens et les libertés civiles.
Accusant le ministre de l'Intérieur de "briser un tabou historique", le chef des libéraux allemands, Wolfgang Kubicki, a affirmé "ne pas vouloir de police secrète en Allemagne", dans un entretien au journal "Augsburger Allgemeine".
De son côté, l'Association pour les droits fondamentaux (GFF) met en garde contre un "accroissement massif des pouvoirs des services de renseignement".
Le BND et le BfV "vont pouvoir profondément porter atteinte aux droits fondamentaux grâce à des chevaux de troie d'Etat (logiciels malveillants déguisés en fichier permettant par exemple une intrusion informatique, ndlr), des analyses par intelligence artificielle pratiquement sans mesures de protection, l'accès aux caméras de vidéosurveillance privées et même des contre-attaques informatiques", a averti dans le journal "Rheinische Post", Kai Dittmann, représentant de la GFF.

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