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Face aux USA et Israël, l'Iran mise sur une guerre d'usure
information fournie par Reuters 10/03/2026 à 15:20

par Samia Nakhoul

Pour résister aux frappes israéliennes et américaines sur son territoire, l'Iran mise sur une guerre d'usure via une stratégie implacable: lancer des salves de drones et de missiles dans la région et couper les voies d'approvisionnement énergétiques vitales afin de secouer suffisamment les marchés mondiaux pour faire plier Washington.

Malgré la mort de dirigeants et hauts gradés dans les frappes américano-israéliennes, le corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), unité d'élite des forces armées iraniennes, suivant des protocoles d'urgence préétablis, a préservé sa mainmise sur le pays et continue de définir les objectifs stratégiques de Téhéran.

Les "pasdarans" ont également joué un rôle décisif dans la nomination de Mojtaba Khamenei comme successeur de son père Ali, tué lors des frappes, en tant que guide suprême.

"Il s'agit pour eux (les Gardiens de la révolution) d'un combat existentiel. C'est une guerre totale", explique Fawaz Gerges, professeur à la London School of Economics. "Ils pensent que leur survie même est en jeu."

"Ils sont comme un animal blessé, mais d'autant plus dangereux", souligne Alex Vatanka, chercheur au Middle East Institute et expert en politique iranienne.

Cette mentalité de siège est à l'origine de l'escalade régionale du conflit, les Gardiens ayant répliqué en attaquant les monarchies du Golfe. Ces frappes visaient notamment les centres énergétiques de ces pays, pour maximiser les perturbations économiques et augmenter les coûts, et ainsi tester la volonté politique de Washington.

Lundi, les prix du pétrole ont explosé, le Brent tutoyant les 120 dollars dans la matinée, avant de redescendre mardi avec l'apaisement des craintes quant à un conflit prolongé.

Le président américain Donald Trump a déclaré lundi aux élus républicains que la guerre se poursuivrait jusqu'à ce que l'Iran soit "totalement et définitivement vaincu", prédisant toutefois qu'elle serait bientôt terminée.

Selon des sources iraniennes, la stratégie de Téhéran était prévue bien avant l'ouverture des hostilités le 28 février.

Anticipant une inévitable confrontation avec Washington et Israël, les dirigeants iraniens auraient élaboré une stratégie défensive coordonnant les vastes réseaux militaires de la République islamique.

Mis dos au mur, Téhéran aurait exécuté ce plan pour transformer l'affrontement en guerre d'usure, afin d'épuiser économiquement et politiquement ses adversaires.

POUR COMBIEN DE TEMPS?

Selon Mohannad Hage Ali, chercheur au Carnegie Middle East Center, la question reste de savoir pour combien de temps les Gardiens pourront maintenir leurs attaques de missiles, épine dorsale de leur stratégie.

Les responsables américains affirment qu'une grande partie de l'arsenal iranien a déjà été détruit. Des sources régionales indiquent cependant que Téhéran pourrait encore disposer de plus de la moitié de ses stocks d'avant-guerre.

Sur la base de cette estimation, l'Iran serait capable de continuer à lancer des missiles pendant plusieurs semaines encore, un délai qui pourrait s'avérer trop important pour Washington, alors que la pression économique s'intensifie.

Les mesures d'urgences des Gardiens de la révolution s'étendent par ailleurs au-delà du champ de bataille. Un observateur iranien a déclaré que les marchandises qui restaient auparavant bloquées dans les ports sont désormais dédouanées immédiatement.

Des responsables ont décrit ce mécanisme comme une préparation à une économie de guerre, garantissant le maintien des lignes d'approvisionnement tout en consolidant le contrôle des Gardiens sur l'État.

La stabilité interne est tout aussi cruciale. Jusqu'à présent, il n'y a eu aucun signe de protestations ni de défections parmi l'élite iranienne, selon des observateurs et des sources locales.

Un habitant de Téhéran a décrit la capitale iranienne comme une ville vivant sous les bombardements, mais qui continue de fonctionner.

"Les fenêtres tremblent jour et nuit", a-t-il déclaré. "Mais la vie continue."

Les magasins et les banques sont restés ouverts et aucun problème d'approvisionnement n'a été observé. La plupart des habitants sont restés dans la capitale.

Selon cet habitant, les attaques américaines et israéliennes pourraient même produire l'effet contraire à celui escompté par Washington et Israël.

Malgré les griefs de longue date à l'égard de la République islamique, un élan de solidarité nationale se manifeste dans le pays. "Les gens ne sont pas prêts à voir l'Iran se désintégrer", a-t-il déclaré.

Pour l'instant, ce sentiment pourrait faire gagner du temps aux dirigeants. "Je ne sais pas si le régime survivra à long terme", a-t-il ajouté. "Mais au cours des deux prochaines semaines, il ne s'effondrera pas."

QUI CÉDERA LE PREMIER?

Pour les stratèges des deux camps, la guerre se définit de plus en plus par deux épreuves d'endurance parallèles: l'Iran peut-il continuer à tirer des missiles et les États-Unis et Israël peuvent-ils assumer le coût économique, militaire et politique nécessaire pour empêcher cette stratégie?

"La grande question est de savoir qui cédera le premier dans cette guerre totale : Donald Trump ou les dirigeants iraniens?", explique Fawaz Gerges.

En faisant grimper les prix de l'énergie et en répandant la crise financière dans les économies occidentales, Téhéran espère que la pression forcera les États-Unis à battre en retraite.

Les premiers signes indiquent que les effets se font déjà sentir, entre hausse des prix du pétrole et critique de l'offensive aux Etats-Unis, et les répercussions pourraient s'étendre aux élections de mi-mandat de novembre.

Sous pression à l'approche de ce scrutin clef, Donald Trump pourrait chercher une issue à la guerre en déclarant victoire, invoquant l'assassinat d'Ali Khamenei ou la destruction des capacités nucléaires et balistiques de Téhéran, selon Fawaz Gerges.

Pour Téhéran, cependant, survivre serait suffisant.

Malgré la destruction d'une grande partie des infrastructures stratégiques, les dirigeants iraniens peuvent revendiquer leur triomphe et leur survie face à l'une des plus grandes armadas militaires de l'histoire.

Par ailleurs, même affaibli, l'Iran demeure un adversaire tout aussi dangereux – et peut-être même plus imprévisible – qu'auparavant.

(Rédigé par Samia Nakhoul ; version française Etienne Breban, édité par Augustin Turpin)

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