Le procès d'une islamiste radicale française a jeté jeudi une lumière crue sur le calvaire des enfants de jihadistes étrangers de l'organisation État islamique ( AFP / Damien MEYER )
Ils ont été témoins d'atrocités, battus, embrigadés et tués : le procès d'une islamiste radicale française a jeté jeudi une lumière crue sur le calvaire des enfants de jihadistes étrangers de l'organisation État islamique.
"C'était la jungle, il fallait écouter ce que disait l'EI. Si t'écoutais pas, t'allais en prison ou tu te faisais tuer. Il y avait des places spéciales pour ça, pour les tuer et pour les torturer", raconte à la cour d'assises spéciale de Paris le fils aîné de Vanessa Bérard, bientôt 18 ans. "C'était comme ça dans ma vie. J'ai grandi comme ça", euphémise-t-il.
Fin 2013, il a cinq ans quand sa mère, dépeinte par l'accusation comme particulièrement radicale, l'emmène en Syrie avec sa sœur de deux ans. A son rapatriement en octobre 2022, il en a presque 14, dont plus de trois passés dans les camps où sont retenues les familles des jihadistes étrangers après la chute de l'EI.
Sa petite sœur n'est pas dans ce vol retour. En 2017, elle a été tuée dans un bombardement de la maison familiale, avec leur sœur née en Syrie.
Une policière livre une statistique effroyable : sur 500 à 550 enfants de jihadistes français installés dans le "califat" de Daesh, quelque 150 sont morts.
Quand elle annonce par messages le décès au père de sa fille, mis devant le fait accompli du départ, Vanessa Bérard explique que leur enfant est "mieux là où elle est maintenant", qu'"en France, elle serait devenue une prostituée".
"Mieux là où elle est"
Blessé au dos par un éclat d'obus en 2018, l'aîné survit. Mais au prix d'une enfance en enfer.
A son retour, il raconte aux policiers les scènes d'horreur vues "en vrai, pas en vidéo" : ces têtes et ces mains coupées sur un rond-point de Raqqa ; ces femmes fouettées à coups de ceinture ; ces couples attachés ensemble et jetés d'immeubles avant que la foule ne lapide les corps. Lui-même a jeté des pierres, dira-t-il encore.
A sept ans, l'enfant est envoyé par sa mère huit mois en Irak, où un jihadiste lui apprend à tirer au lance-roquettes. L'enquête n'a pas démontré son enrôlement dans les "Lionceaux de Daesh", les camps d'embrigadement des enfants de l'EI. Mais cet épisode reste "nébuleux", relève un enquêteur.
Vanessa Bérard, qui est aussi jugée pour avoir voulu faire de son fils un combattant, affirme que le séjour irakien était destiné à protéger son enfant de la violence de son mari jihadiste épousé sur place, le Tunisien Hamza Bentayeb.
Car le foyer était un autre théâtre de violence. L'aîné raconte à la barre la violence de Bentayeb et du mari précédent, le Nîmois Mohamed Skalab, qui a déserté Daesh à l'été 2014.
La fratrie "se faisait taper tous les jours" par Mohamed Skalab, dit le jeune homme, tandis que, depuis la prison où il est détenu, l'intéressé l'écoute raconter une scène de brutalité inouïe dans l'appartement familial de Raqqa en avril 2014.
Après avoir été frappée par son conjoint, Vanessa Bérard l'avait grièvement blessé en lui tirant dessus avec un fusil à pompe qu'elle lui avait demandé en dot.
"Salir son nom"
L'adolescent raconte sa mère rouée de coups, tirée par les cheveux au point d'avoir une touffe arrachée. Et lui, enfant de cinq ans, qui tente de la défendre et est "jeté au plafond" par Skalab, qui conteste cette version.
Quand Vanessa Bérard fait un court séjour en France en 2014 pour un suivi de grossesse, raconte-t-il, son beau-père l'enferme des heures aux toilettes avec sa petite soeur.
"J'ai volé son enfance", "je suis coupable de tout ce qu'il a vécu", dit Vanessa Bérard qui peine à convaincre de sa sincérité quand elle relativise son parcours idéologique et son engagement avec l'EI, mais est envahie par l'émotion dès que sont évoqués ses enfants.
Son fils se refuse à "salir son nom" : en Syrie, "elle a toujours été là pour nous aider, elle a toujours subvenu à nos besoins". Certes, la jeunesse atroce de sa mère "ne justifiait pas d'aller là-bas", "mais c'est fait, c'est fait".
Ses camarades restés en France "ont eu de la chance. Moi, je n'ai pas eu de chance. Mais j'ai eu de la chance de revenir ici vivant", conclut-il.
Agée de 38 ans, sa mère encourt vendredi un verdict de réclusion criminelle à perpétuité.

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