par Parisa Hafezi
Si Téhéran a démontré sa résilience face à l'offensive israélo-américaine visant l'Iran depuis fin février, les dirigeants iraniens craignent que la menace de nouvelles sanctions économiques américaines n'aggrave les difficultés, ne ravive les troubles et n'érode davantage la légitimité de la République islamique.
Bien que Washington n'ait pas dans l'immédiat précisé la nature des mesures qu'il envisage prendre contre l'Iran, le président américain Donald Trump a promis vendredi de frapper durement le pays sur le plan économique. Juste avant, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a évoqué des mesures "sans précédent".
Et, malgré la résistance de Téhéran face à ces menaces et aux attaques répétées de Washington, une pression intérieure croissante pourrait déboucher sur des troubles à l'échelle nationale, selon trois responsables iraniens.
Ces responsables, deux initiés de la scène politique et un ancien responsable iranien, se sont confiés à Reuters sous couvert d'anonymat, par crainte de représailles ou n'étant pas autorisés à s'exprimer dans les médias. Reuters s'est également entretenu avec une douzaine de civils Iraniens dans le cadre de cet article.
Pour de nombreux Iraniens, la crainte d'une reprise du conflit à grande échelle rend de plus en plus difficile toute perspective d'avenir.
L'INFLATION ET L'INCERTITUDE FRAPPENT LES MÉNAGES
Arshia, ingénieur civil, a travaillé pendant dix ans dans le secteur de la construction en Iran avant que la guerre. Il peine aujourd'hui à trouver du travail, les projets étant retardés ou annulés alors que les coûts montent en flèche, sans grande perspective de reprise rapide.
"Je suis inquiet. Si Trump impose davantage de sanctions, comment les gens ordinaires vont-ils survivre ? Je ne veux pas que mon pays soit puni militairement ou économiquement. Nous avons déjà beaucoup de mal à nous en sortir", a déclaré ce père de deux enfants, originaire de la ville d'Ispahan, dans le centre du pays.
Sa situation reflète une réalité plus générale en Iran, où les frappes américaines ont endommagé des usines, des centrales électriques, des réseaux de transport et d'autres infrastructures essentielles, accentuant ainsi la pression sur une économie déjà mise à rude épreuve.
Lorsque l'Iran est entré en guerre à la suite de l'attaque israélo-américaine, l'inflation était déjà élevée, la monnaie dépréciée et il y avait des pénuries énergétiques, des sanctions et de profondes faiblesses structurelles.
Le pays doit désormais en plus faire face à des infrastructures endommagées, à des perturbations commerciales, à des pertes de production et au coût de la reconstruction.
Mohsen, 53 ans, a été contraint de fermer sa petite entreprise d'import-export avec les pays du Golfe après la riposte de Téhéran aux frappes américaines, prenant pour cible des bases et des installations américaines dans la région.
"J'ai dû licencier dix employés. Cela a été douloureux, mais je n'avais pas le choix. Je ne pouvais plus me permettre de payer leurs salaires, et je compte désormais sur mes économies pour subvenir aux besoins de ma famille", a-t-il déclaré depuis la ville portuaire de Bandar Abbas, dans le sud du pays.
Le taux d'inflation annuel de l'Iran a atteint 66% en juillet, tandis que les prix à la consommation affichaient une hausse de 87,9% par rapport à l'année précédente, selon le Centre statistique iranien. L'inflation alimentaire a atteint 128% en glissement annuel.
"J'ai honte devant mes enfants. Mon salaire est épuisé en quelques jours. La viande et le poulet ont disparu de notre table. Je ne sais pas comment nous allons nous en sortir", a déclaré Hossein, un fonctionnaire de la ville de Yazd, dans le centre du pays.
Les loyers ont quant à eux augmenté de 31% en glissement annuel en mars, selon le Centre des statistiques, tandis que les médias d’État ont indiqué que les prix de l'immobilier à Téhéran étaient environ 50% plus élevés que l'année dernière.
EXÉCUTIONS, ARRESTATIONS, ET PEINES DE PRISON
Mais pour les dirigeants iraniens, la plus grande menace n'est peut-être pas la crise économique en soi, mais le risque que l'aggravation des difficultés ne ravive les protestations de masse contre les autorités, ont déclaré les responsables iraniens à Reuters.
La nomination, la semaine dernière, de Hossein Taeb, l'un des principaux artisans des répressions passées, à la tête de la milice iranienne des Bassidj, est l'un des signes les plus évidents à ce jour d'une inquiétude croissante face à une résurgence des manifestations, a déclaré l'un d'eux.
Le Bassidj, une milice paramilitaire de volontaires, est affilié aux puissants Gardiens de la révolution iraniens, deux entités qui ont toutes deux été utilisées par les dirigeants religieux pour réprimer les manifestations.
Ces dernières années, les revendications économiques ont à plusieurs reprises débouché sur des manifestations à l'échelle nationale en Iran.
En janvier, des manifestations nationales contre les difficultés économiques ont été réprimées par le Corps des gardiens de la révolution islamique et les forces du Bassidj, faisant des milliers de morts selon les estimations.
Ces derniers mois, les dirigeants religieux iraniens ont répondu aux craintes d'une reprise des troubles par des exécutions, des arrestations, des convocations et de longues peines de prison visant des journalistes, des avocats, des militants, des défenseurs des droits de l'homme et des étudiants.
Les responsables affirment que ces mesures sont nécessaires pour maintenir la stabilité en temps de guerre. Les détracteurs estiment quant à eux qu'elles pourraient aggraver le fossé entre l'establishment clérical et une population frustrée par des pressions économiques croissantes.
Si l'Iran a cherché à maintenir l'acheminement des biens essentiels par des voies alternatives, notamment des couloirs terrestres et la mer Caspienne, ces alternatives sont elles aussi mises à rude épreuve.
Les frappes américaines détruisant les ponts ont perturbé le transport terrestre, augmentant ainsi le coût et le temps nécessaires pour acheminer les marchandises à travers le pays.
Le président iranien Massoud Pezeshkian a reconnu la semaine dernière cette situation difficile, les perturbations du trafic maritime, notamment en raison du blocus américain, et la chute des exportations de pétrole du pays.
Le blocus a également coupé de fait les importations d'essence de l'Iran, a déclaré samedi le député Reza Sepahvand à l'agence de presse iranienne ILNA, ajoutant que la production quotidienne d’essence de l'Iran avait atteint sa limite à environ 130 millions de litres, contre une consommation de 137 millions de litres.
(Avec la contribution de Nilo Tabrizi à Londres ; version française Etienne Breban, édité par Benoit Van Overstraeten)

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