À l’approche de la tournée du pape Léon XIV en Amérique du Sud, du 6 au 17 novembre, de nombreux Péruviens se souviennent avec émotion du simple prélat qui aidait les familles à se nourrir, distribuait de l’aide après les inondations et accompagnait les migrants dans ce pays qu’il finirait par appeler le sien.
Lorsque la pandémie de Covid-19 a vidé les rues du nord du Pérou et qu’un des confinements les plus longs au monde a plongé des populations dans la précarité alimentaire, l’évêque Robert Prevost, futur pape, a contribué à l'ouverture d'une cantine populaire en 2020 dans la petite ville de Zaña.
"Il nous a donné un exemple de charité humaine, nous préparions l’'aguadito con fe'", se souvient l’ancienne cuisinière Betty Burga Campos, évoquant cette soupe traditionnelle de riz, de viande et de légumes servie par les bénévoles.
Trois ans plus tard, en 2023, Robert Prevost quittait le Pérou pour Rome, appelé par le pape François à diriger le dicastère chargé des nominations épiscopales. Il devint cardinal la même année, avant d’être élu pape en 2025.
Passé du statut de missionnaire et d’évêque dans l’extrême nord du Pérou à celui de cardinal, puis de pape, Léon XIV, 71 ans, renouera avec un pays dont il a acquis la nationalité et où il a noué des liens qui ont façonné son ministère.
Dans le nord du Pérou, les gouvernements régionaux rénovent des églises et les habitants préparent des festivités pour la venue du souverain pontife, qui est également attendu en Uruguay et en Argentine malgré une récente intervention chirurgicale pour un nodule cancéreux au poumon.
Pour nombre de Péruviens, les souvenirs du chef de l’Église catholique, né à Chicago, tiennent moins à ses titres qu’à ses bottes couvertes de boue, à ses longs périples dans le Nord péruvien et à sa présence infatigable auprès des plus démunis.
"Il était devenu Péruvien, jusque dans sa façon de parler. Il n’avait presque plus son accent américain", se souvient José Manuel Zamora Romero, un prêtre de Lambayeque qui l’a fréquenté durant des années.
Arrivé au Pérou en 1985, à l’âge de 30 ans, Robert Prevost y est revenu en 2014 après plusieurs années passées aux États-Unis et à Rome au sein de son ordre augustinien. Il est devenu évêque de Chiclayo en 2015.
UN HOMME EN MOUVEMENT
Dans la région agricole du nord du Pérou, brûlée par le soleil, les habitants et les prêtres se souviennent d’un homme toujours en mouvement.
"Les distances n’étaient pas des limites, elles étaient des occasions", résume David Farfán, un prêtre de Zaña, ville que visitera le pape.
Beaucoup se souviennent de lui à cheval, rejoignant des communautés andines isolées. D’autres évoquent les centaines de kilomètres qu’il parcourait au volant de son véhicule à travers les régions accidentées du nord du Pérou.
"Son passe-temps, c’était de conduire", raconte José Manuel Zamora Romero. "Et je sais qu’il a appris à certains prêtres à conduire pour qu’ils puissent obtenir leur permis (…) et ils ont tous réussi l’examen."
Une approche pragmatique qu'il a éprouvée lors de situations d’urgence.
Des photos de Robert Prevost avançant dans l’eau, chaussé de bottes en caoutchouc, pour distribuer de l’aide pendant les inondations de 2023 provoquées par El Niño, ont circulé sur les réseaux sociaux.
Durant les catastrophes naturelles, "il était en première ligne pour apporter aux habitants l’aide dont ils avaient besoin", souligne le père Jorge Villegas, de Chiclayo, où le pape passera deux journées entières.
Pour les habitants, ces gestes disent l’essentiel d'un évêque qui préférait l’action à l'exposition médiatique.
"Il ne cherchait pas particulièrement à être aux côtés de la presse; il était davantage aux côtés des pauvres et au cœur des conflits sociaux", relève Verónica Castillo, une journaliste de Chiclayo qui a été témoin de son intervention lors d’un conflit social en 2015.
"C’était un évêque qui intervenait, qui agissait, et les gens s’en souviennent", ajoute-t-elle, relatant la médiation de Robert Prevost lors d'un mouvement de contestation contre une entreprise sucrière, qui avait dégénéré en violences.
"IL SE METTAIT À LA PLACE D’UN MIGRANT"
La proportion de Péruviens adultes se déclarant catholiques est passée de 76% à 67% entre 2014 et 2024, selon le Pew Research Center. Ce recul s’inscrit dans un contexte de mutations sociales et de défiance envers les institutions, après une décennie d’instabilité politique marquée par neuf présidents.
Au cours de la dernière décennie, des millions de Vénézuéliens ont fui la crise économique et politique de leur pays, bouleversant les équilibres migratoires en Amérique latine.
Le Pérou est devenu la deuxième terre d'accueil de cette diaspora dans le monde, avec plus de 1,5 million de personnes. Beaucoup sont arrivés sans papiers et peinent à accéder aux soins et aux services essentiels.
Robert Prevost avait fondé en 2018 une organisation catholique à Chiclayo pour venir en aide à ces nouveaux arrivants.
"Avant tout, il se mettait à la place d’un migrant et savait quelle était la situation", explique Augusto Martínez, qui dirige l’organisation.
Le groupe a aidé des milliers de Vénézuéliens.
Depuis son élection, Léon XIV appelle à considérer les migrants avec dignité. Il a condamné la traite des êtres humains et critiqué les politiques restrictives en matière d’immigration, notamment celles du président américain Donald Trump.
"Il a aidé les migrants à mener une vie digne ici, au Pérou", témoigne Lisbeth Coromoto Díaz, qui a bénéficié du soutien de l’organisation de Chiclayo et se souvient des messes célébrées par Robert Prevost en l’honneur des migrants.
Son retour ravive les espoirs des catholiques d’Eten, près de Chiclayo, qui souhaitent voir aboutir leur campagne pour faire reconnaître par le Vatican un miracle eucharistique au sein de leur ville.
Lorsqu’il était évêque, Robert Prevost avait soutenu cette démarche et présenté à Rome des documents historiques ainsi que des milliers de témoignages de fidèles sur une apparition qui aurait eu lieu en 1649, l’image de l’Enfant Jésus se révélant sur une hostie consacrée.
(Reportage Marco Aquino, avec la contribution d'Alfredo Galarza, Carlos Valdez et Joshua McElwee, version française Elena Smirnova, édité par Sophie Louet)

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