Des étudiants de la Sorbonne Nouvelle lors d'une manifestation à Paris, le 29 septembre 2026 ( AFP / Anne-Christine POUJOULAT )
Adossés contre le mur, un stylo à la main, des étudiants se serrent pour écouter religieusement une conférence sur le "chantage à la dette", à l'Ecole normale supérieure d'Ulm à Paris. Comme dans d'autres universités, le blocage se transforme en université populaire, organisée par les élèves.
"On masque les choix politiques à travers des contraintes économiques", pose en préambule de son intervention Arthur Jatteau, membre des économistes atterrés et enseignant à l'université de Nanterre, devant quelques dizaines de normaliens.
Depuis quelques jours, les étudiants qui soutiennent le mouvement lycéen ont transformé le blocage, entamé début octobre, en université populaire, à l'intérieur même de la prestigieuse école.
"C'est une université par les étudiants et pour les étudiants, et pour toucher un maximum de monde. L'organisation est très horizontale, sans hiérarchie", souligne Matthias, élève fonctionnaire en mathématiques, un pull vert rappelant son ancienne classe préparatoire à Louis Le Grand sur le dos. Le but: "avoir une réflexion critique".
"C'est hyper touchant cette demande de savoir d'émancipation, qui font sens avec ce qui se passe", résume Arthur Jatteau à l'AFP.
Ici, les étudiants parlent spontanément de leurs "privilèges" et plaident pour l'"empathie". Elvire, étudiante en histoire de l'art, estime que le "blocus n'est pas une fin en soi" et met en avant les conférences "en lien avec la mobilisation".
L'une de leurs inspirations: l'université libre expérimentale de Vincennes, créé après Mai-1968, rasée en 1980, sujet d'une série sur Arte.
Les cours, hétéroclites, sont ouverts à tous. Au programme mardi: "la ville utopique au cinéma", une conférence du philosophe Étienne Balibar ou "la rhétorique à Macron: se fout-il de nous ?"
"On cherche une autre manière d'étudier", glisse Louison, 21 ans, étudiante en master affaires culturelles, croisée dans un couloir où vont et viennent les étudiants. Elle cherche aussi une salle où travailler alors que "tout est fermé" à Panthéon-Sorbonne, où elle étudie.
Dans un coin, des pancartes de manifestation entassées. Dans la cour intérieure, des étudiants préparent des crêpes. Un autre appelle au mégaphone une réunion. À l'entrée, un enseignant en sciences cognitives sollicite des élèves pour une conférence sur l"'écologie sensorielle".
Pour la direction de l'ENS, "l'université populaire (...) n'est acceptable que si elle s'inscrit dans le cadre" de l'école, notamment sans occupation des locaux et en respectant ses règles "pour les activités associatives et invitations d'intervenants extérieurs". "En l'état, ces conditions ne sont pas respectées", ajoute-t-elle en demandant une adaptation de l'université populaire pour "permettre la complète réouverture".
Maxime, étudiant en sciences sociales, âgé de 21 ans, trouve lui que les conférences ne "sont pas assez radicales". "À l'ENS, on aime jouer avec les idées mais sans faire de politique", juge-t-il, souhaitant que la mobilisation soit "politique, pas symbolique".
Sous des bâches
Depuis le début du mouvement lycéen, des étudiants ont manifesté, bloqué voire occupé plusieurs universités. Les cours sont tantôt à distance - quand les enseignants acceptent - tantôt annulés.
À Lille, Lyon, Rennes, quelques milliers de lycéens et étudiants ont encore manifesté mardi.
À l'université de Nanterre, à Créteil et à Sorbonne Nouvelle, notamment, des collectifs d'étudiants organisent tant bien que mal des universités populaires.
Lors d'une manifestation lycéenne et étudiante, à Paris le 6 octobre 2026 ( AFP / Kiran RIDLEY )
De l'autre côté du Panthéon, près du boulevard Saint-Germain, l'université populaire qu'organisent des étudiants de l'université Paris Cité se déroule sur le trottoir, sous des bâches bleues.
Les auditeurs sont assis sur des palettes ou en tailleur, face aux poubelles jaunes et vertes qui obstruent toujours l'entrée du bâtiment des Saint-Pères. Et écoutent David Gaborieau, enseignant en sociologie, esquisser une "tentative d'analyse" du mouvement de jeunesse actuelle.
Pour lui, intervenir est une manière "de maintenir le lien" avec les étudiants, et de "continuer à réfléchir dans le mouvement et pour le mouvement", souligne-t-il auprès de l'AFP.
En attendant le début de l'intervention, on joue aux cartes, on tricote, on grignote et on rit beaucoup.
L'université populaire "permet de créer des activités et de ramener des gens" au blocage, qui peut-être, ne viendraient pas autrement, pointe Marie, étudiante en licence de sciences sociales.
Pour son camarade Gabriel, l'objectif est que les étudiants puissent se dire "j'ai bloqué, et en plus j'ai appris des choses intéressantes".
Deux étudiantes sont venues par curiosité, entre amies, pour la conférence. Depuis septembre, elles n'ont eu que trois semaines de cours.

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