Les ambitions du président américain sur le Groenland ont quelque peu ébranlé les certitudes des partisans du statu quo, mais sans chambouler la donne pour la majorité des Islandais.
( AFP / JONATHAN NACKSTRAND )
Situé dans une zone hautement stratégique mais ne disposant pas d'armée, l'Islande affiche toujours sa volonté de s'en remettre largement aux États-Unis pour assurer sa sécurité -dans un contexte de montée des tensions dans l'Arctique-, malgré l'imprévisibilité de Donald Trump.
En rejetant par référendum samedi dernier une reprise des négociations d'adhésion à l'Union européenne (UE), les Islandais ont exprimé leur attachement au statu quo, mélange d'intégration économique européenne -le pays participe au marché unique via l'Espace économique européen- et d'atlantisme en matière de défense. Depuis son indépendance en 1944, l'Islande n'a jamais eu d'armée. Pour sa sécurité, elle s'appuie donc sur l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan), ainsi que sur un accord bilatéral de défense conclu avec les États-Unis en 1951.
Les visées répétées du président américain Donald Trump sur le Groenland, territoire autonome danois situé à moins de 300 kilomètres de là, et le bras de fer commercial qu'il a engagé avec le Canada ont ébranlé quelques certitudes, sans chambouler l'ordre établi. "Bien sûr, la rhétorique politique est préoccupante. Mais il est aussi important d'essayer de renforcer la relation", explique à l' AFP le responsable de la défense islandaise Jonas Allansson.
Après la Guerre froide, les États-Unis avaient fermé en 2006 leur base de Keflavik, à une trentaine de kilomètres à vol d'oiseau de Reykjavik. Ils y ont progressivement fait leur retour à partir du milieu des années 2010, sur fond de regain des tensions avec Moscou, après l'annexion de la Crimée. L'US Navy y déploie régulièrement des avions de patrouille maritime, tandis que les pays de l'Otan y assurent épisodiquement la police du ciel et multiplient les exercices militaires.
Car l'île est un pivot du GIUK, passage stratégique entre le Groenland, l'Islande et le Royaume-Uni, que doivent franchir les sous-marins de la Flotte du Nord russe gagnant l'Atlantique par la mer de Norvège. "La situation que nous connaissons aujourd'hui est assez comparable" à celle de la Guerre froide , précise Jonas Allansson. "A certains égards, l'incertitude est même plus grande aujourd'hui, notamment en raison de la politique du régime russe."
D'autant que la Chine affiche elle aussi un intérêt croissant pour la région, dont les ressources et routes maritimes deviennent plus accessibles à mesure que la banquise fond.
Verrou stratégique
"Aujourd'hui, des navires russes et chinois, soi-disant de recherche, effectuent des patrouilles communes" dans l'Arctique , notait le commandant suprême des forces de l'Otan en Europe, le général américain Alexus Grynkewich, lors d'une visite de l'exercice Northern Viking fin août sur l'île. "Mais nous savons tous qu'ils ne sont pas ici pour compter les macareux."
Se présentant comme une "tour de guet" dans l'Atlantique Nord, l'Islande veut jouer le rôle de "multiplicateur de force" pour ses alliés , en investissant dans les infrastructures permettant leur accueil et leur transit, ainsi que dans la cybersécurité. Elle prévoit de consacrer à ces efforts 1,5% de son Produit intérieur brut (PIB) d'ici à 2035.
Mais ces choix ne font pas l'unanimité. Figure d'un mouvement antimilitariste solidement enraciné dans le pays, Stefan Palsson juge "imprudent" d'ouvrir aussi largement les portes aux Américains et à l'Otan. "Plus il y aura d'infrastructures militaires en Islande, plus nous risquons d'être entraînés dans un conflit qui, au fond, ne nous concerne pas ", prévient-il.
"Il ne fait absolument aucun doute dans mon esprit que la présence militaire américaine en Islande n'a jamais eu pour objectif de servir les intérêts des Islandais ou d'assurer notre défense, mais qu'elle a toujours répondu aux intérêts militaires des États-Unis", ajoute-t-il. Selon lui, l'île risquerait même de leur servir de point d'appui logistique dans le cas extrême -qu'il juge "très improbable"- où Washington emploierait la manière forte pour s'emparer du Groenland.
Pour Mikaa Blugeon-Mered, chercheur en géopolitique à l'Université du Québec, la clause d'assistance mutuelle prévue par les traités européens a finalement peu pesé aux yeux des Islandais, face aux garanties offertes par la superpuissance américaine. "Adhérer à l'Union européenne ne permettrait pas aujourd'hui à l'Islande de remplacer simplement son parapluie américain par un parapluie européen", décrypte-t-il pour l' AFP . "Paradoxalement, les menaces de Donald Trump ont renforcé le débat européen en Islande, mais elles n'ont pas nécessairement convaincu les Islandais que l'Union européenne leur offrirait dès demain une meilleure garantie militaire que l'architecture qu'ils possèdent déjà."
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