par Michel Rose et John Irish
Emmanuel Macron présentera lundi une vision actualisée de la doctrine nucléaire française, l'occasion pour le chef de l'Etat d'exclure un contrôle partagé au niveau européen tout en exposant ce que Paris peut offrir à ses alliés, inquiets de la fiabilité du parapluie nucléaire américain sous la présidence de Donald Trump.
Bien que la France et la Grande-Bretagne soient toutes deux des puissances nucléaires, la plupart des pays européens comptent principalement sur les États-Unis en matière de dissuasion, ce qui constitue un pilier de la sécurité transatlantique depuis des décennies.
Mais les changements orchestrés par l'administration Trump - qui s'est rapprochée de la Russie, a adopté une attitude plus agressive envers les alliés traditionnels des Etats-Unis et a menacé de s'emparer du Groenland par la force - ont ébranlé les gouvernements européens.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré mi-février que Berlin avait ouvert des discussions avec la France au sujet d'une possible dissuasion nucléaire européenne, qu'Emmanuel Macron a décrites comme s'intégrant dans "une approche holistique de la défense et de la sécurité".
D'autres pays, notamment les États nordiques traditionnellement pro-américains, ont eux aussi manifesté leur intérêt avec prudence.
Des responsables européens s'interrogent cependant en privé sur la capacité réelle de la France à protéger le continent. Les préoccupations portent notamment sur le partage des coûts, le processus de prise de décision et le risque que l'attention portée aux armes nucléaires ne détourne l'attention des investissements urgents dans les forces conventionnelles.
La France dépense environ 5,6 milliards d'euros par an pour maintenir son stock de 290 ogives nucléaires pouvant être lancées depuis des sous-marins et des avions, qui constitue le quatrième arsenal au monde.
"Pour l'Europe, si vous voulez vraiment faire cavalier seul (...), vous devez développer votre propre capacité nucléaire. Cela coûte des milliards et des milliards d'euros", a déclaré en janvier le secrétaire général de l'Otan, Mark Rutte, devant le Parlement européen.
PARIS VEUT RESTER MAÎTRE DE SES DÉCISIONS
"Vous perdriez le garant ultime de notre liberté, à savoir le parapluie nucléaire américain. Alors bonne chance", a-t-il ajouté.
Selon les estimations d'experts en sécurité, dans le cadre de l'Otan, les États-Unis ont réparti environ 100 ogives entre la Belgique, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas et la Turquie, aucun de ces pays ne possédant ses propres armes nucléaires.
Dans le cadre de la doctrine dite du " partage nucléaire", en cas de conflit, les forces aériennes de ces Etats utiliseraient les bombes américaines.
Le sous-secrétaire américain à la Défense, Elbridge Colby, a déclaré ce mois-ci aux alliés de l'Otan, à Bruxelles, que Washington continuerait d'étendre sa force de dissuasion à l'Europe, alors même que les États-Unis investissent plus de mille milliards de dollars dans la modernisation de leur arsenal.
Les autorités françaises assurent pour leur part que Paris ne cherche pas à remplacer le parapluie américain, ni à concurrencer l'Otan.
"Là où les forces nucléaires outre-Atlantique ont une doctrine de contre-forces ciblant les arsenaux nucléaires adverses, leurs homologues français et britanniques ont pour objectif d'infliger des dommages inacceptables aux centres de pouvoir politiques, militaires et économiques de leurs potentiels adversaires", a écrit Étienne Marcuz, analyste à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), dans une note récente.
"Cette doctrine, dite de contre-valeur, nécessite un nombre bien plus limité de têtes nucléaires pour être crédible", a-t-il ajouté.
A Paris, les responsables disent vouloir faire en sorte que les Européens comprennent mieux ce que la doctrine française peut ou non offrir. Mais ils insistent sur le fait que le financement de cette dissuasion reste une responsabilité exclusive du pays, afin qu'il demeure pleinement maître de ses décisions.
"UNE QUESTION DE CRÉDIBILITÉ"
Un élément central de la doctrine française réside dans "l'ambiguïté stratégique" quant aux circonstances dans lesquelles les armes nucléaires françaises seraient utilisées et au sujet des domaines où les intérêts vitaux français se recoupent avec la défense européenne au sens large.
Pour certains partenaires, cette opacité n'est pas rassurante.
"Nous voulons d'abord voir ce que la France a à offrir (...). Il ne s'agit pas seulement d'avoir une dissuasion, mais de savoir à quel point elle est crédible", a déclaré un haut diplomate d'Europe de l'Est.
Toute extension du rôle français exigerait aussi que l'Europe développe des missiles à longue portée, capables de frapper au-delà de 2. 000 km, dont elle ne dispose pas aujourd'hui.
Développer des armes nucléaires tactiques destinées au champ de bataille - par opposition aux armes stratégiques conçues pour être tirées sur de très longues distances -, paraît encore moins probable car cela soulèverait des inquiétudes au regard du traité de non-prolifération nucléaire, que les États européens défendent de longue date.
"Nous comprenons d'où viennent ces discussions. Elles découlent du fait que notre alliance transatlantique n'est plus ce qu'elle était", a déclaré à la presse la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, début février.
" De mon point de vue personnel, si nous avons davantage d'armes nucléaires partout dans le monde, je ne pense pas que nous vivrons dans un monde plus pacifique", a-t-elle ajouté.
"UN MESSAGE À MOSCOU"
A l'occasion d'une visite à la base opérationnelle de l'Ile Longue située dans la rade de Brest (Finistère), qui accueille les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) français, Emmanuel Macron présentera lundi la traditionnelle mise à jour de la doctrine nucléaire du pays, réalisée une fois par mandat présidentiel.
La position de la France, héritée de la théorie des "dommages inacceptables" développée par Charles de Gaulle dans les années 1960, ne dispose que d'un arsenal minimal mais crédible, conçu pour infliger des pertes suffisamment importantes afin de dissuader toute première frappe.
"Le simple fait de discuter d'alternatives envoie un message à Moscou", a déclaré un haut responsable européen.
Les responsables français n'ont fourni aucun détail sur les annonces à venir du chef de l'Etat, mais ont souligné que l'environnement stratégique avait considérablement changé depuis 2020, date de la dernière actualisation de la doctrine, citant le développement de l'arsenal nucléaire russe et la rhétorique nucléaire de Moscou depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022.
La France affirme de longue date que ses "intérêts vitaux" ont une dimension européenne. En 2020, Emmanuel Macron est toutefois allé plus loin en invitant ses partenaires européens à des discussions stratégiques, une initiative qui n'a guère suscité l'enthousiasme à l'époque.
Selon des responsables, un principe reste inchangé : seul le président français peut ordonner une frappe nucléaire. "C'est le cas et ça le restera", a déclaré un conseiller de l'Élysée.
(Reportage Michel Rose et John Irish, avec Andrew Gray, Sabine Siebold et Lili Bayer, version française Benjamin Mallet, édité par Blandine Hénault)

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