Le Liban se prépare à l'hypothèse que des centaines de milliers de personnes déplacées par les opérations militaires d'Israël dans le sud du pays soient empêchées de rentrer chez elles sur le long terme, a déclaré mardi la ministre libanaise des Affaires sociales, Hanine Sayed, dans une interview à Reuters.
Le ministre israélien de la Défense a auparavant réitéré dans la journée la volonté de l'Etat hébreu de contrôler une "zone de sécurité" dans le sud du Liban jusqu'au fleuve Litani et de détruire à cette fin toutes les habitations situées près de la frontière avec l'Etat hébreu.
Promettant des ravages similaires à ceux causés par l'armée israélienne à Gaza, Israel Katz a interdit à quelque 600.000 Libanais ayant fui la zone de revenir dans leurs villages, en violation du droit international. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a appelé ce mois-ci à l'annexion du Sud-Liban pour faire du Litani la frontière nord d'Israël.
Au moins 1,2 million de Libanais ont été déplacés depuis le début de la campagne militaire lancée par Israël le 2 mars en réponse à des attaques du Hezbollah aligné sur l'Iran, qui a dit ainsi vouloir venger l'assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei, le 28 février, au premier jour des bombardements israélo-américains en Iran. Les frappes israéliennes au Liban s'étaient poursuivies au-delà de l'accord de cessez-le-feu de novembre 2024 chapeauté par les Etats-Unis et la France qui était censé stopper les hostilités en marge de la guerre à Gaza.
Un déplacement de la population libanaise sur le long terme est "quelque chose qui nous préoccupe évidemment", a dit mardi Hanine Sayed. "Nous espérons que cela ne se produise pas mais (...) nous devons nous y préparer et y penser."
"INACCEPTABLE"
Beyrouth envisage différentes options, a ajouté la ministre des Affaires sociales, citant des aides au paiement de loyers ainsi que des "lieux physiques où les gens pourraient se rendre". Il n'est pas prévu pour l'heure de construire des camps pour les déplacés, a-t-elle indiqué.
"Tout cela dépend de l'ampleur de la prise de territoires sur laquelle les Israéliens vont insister - ce qui, bien sûr, est totalement inacceptable pour nous. Il s'agit d'une violation énorme de notre souveraineté et nous ferons tout ce que nous pourrons pour nous assurer que cela ne se produise pas, quels que soient les moyens à notre disposition."
Plusieurs pays européens, dont la France et le Royaume-Uni, ont demandé mardi à Israël d'éviter une escalade supplémentaire au Liban, notamment via une opération terrestre. Dans une déclaration conjointe, ils ont appelé à des négociations politiques directes entre l'Etat hébreu et Beyrouth.
Au Canada, le Premier ministre Mark Carney a déclaré à des journalistes que l'occupation israélienne était une "violation de la souveraineté territoriale" du Liban et que, par conséquent, Ottawa la condamnait.
La "zone de sécurité" revendiquée par Israël jusqu'au fleuve Litani, qui descend du nord vers le sud du Liban et dont des ponts ont été détruits ce mois-ci par Tsahal, s'étend sur près de 30 kilomètres. Cela représente environ un cinquième du territoire libanais - soit un pourcentage similaire à la zone occupée par la Russie en Ukraine depuis le début de son invasion.
Plus de 130.000 Libanais vivent désormais dans des abris collectifs, tandis que certains se sont retrouvés à la rue. D'autres déplacés ont trouvé refuge chez des proches.
AIDES ETRANGÈRES INSUFFISANTES
Si elle venait à se prolonger, cette situation pourrait alimenter les tensions sociales entre les diverses communautés religieuses libanaises, alors que la décision du Hezbollah de prendre part à la guerre régionale a réveillé des fractures remontant à la guerre civile de 1975-1990.
Notant que les espaces disponibles étaient de plus en plus limités, Hanine Sayed a déclaré que certaines communautés qui s'étaient montrées disposées à accueillir des déplacés en 2024, lors des précédents affrontements entre le Hezbollah et Israël, dans des écoles et d'autres bâtiments publics, affichaient désormais davantage de réticence.
"C'est un défi supplémentaire, s'assurer de la cohésion sociale", a dit la ministre. "Je crois fondamentalement que les Libanais ont cette capacité. Il y a partout des exemples fantastiques d'hospitalité", a-t-elle poursuivi, tout en prévenant que les ressources des gens venaient à manquer.
Le ministère des Affaires sociales élabore un plan sur trois mois pour répondre aux besoins premiers des familles déplacées, mais l'absence de fonds constitue un défi.
En 2024, les Nations unies avaient enregistré quelque 700 millions de dollars de promesses de dons pour répondre aux conséquences humanitaires de la guerre au Liban, avec également plus de 110 vols affrétés par des pays pour acheminer des aides.
Seulement sept vols d'aide humanitaire sont arrivés au Liban depuis le début du nouveau conflit entre le Hezbollah et Israël, entrant dans son deuxième mois.
"Nous ne sommes même pas proches" des volumes d'aides apportés en 2024, a dit Hanine Sayed. "Lors de la dernière guerre, il y avait eu au moins 50 vols dès le premier mois."
La ministre libanaise a relevé que certains donateurs traditionnels dans le Golfe faisaient actuellement face à des répercussions directes du conflit, ce qui n'était pas le cas en 2024, et que la flambée des prix du pétrole pesait aussi.
Au total, a-t-elle fait savoir, les aides disponibles correspondent seulement à environ 30% des besoins de son ministère.
Une autre question plane également: "Le calendrier", souligne-t-elle. "Combien de temps cela va-t-il durer ?"
(Maya Gebeily et Emilie Madi; version française Jean Terzian)

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