Des arbres autour des vignes à Vinsobres, dans la Drôme, le 18 juillet 2023 ( AFP / Hassan AYADI )
Au coeur des côteaux du nord rhodanien largement couverts de vignes en monoculture, la parcelle de Pierre-Jean Villa est une curiosité, enrichie d'érables et d'arbres fruitiers destinés à protéger, et stimuler, un raisin sous pression climatique.
Doucement, la viticulture française s'essaie à la "vitiforesterie". Un mot nouveau pour une pratique ancestrale: faire voisiner la vigne avec les arbres, ce que l'Italie ou la Grèce n'ont jamais cessé de faire.
"Ici, au début du 20e siècle, il y avait un verger, un potager, des vignes... L'idée est de recréer un peu ce qui se faisait. On a même remis des moutons, des abeilles", décrit Pierre-Jean Villa, depuis sa parcelle dédiée qui dégringole vers le Rhône, les Alpes à l'horizon.
- La fin des vignes en plein soleil ? -
Il y a dix ans, le terrain, voisin des précieux Condrieu et Côte-Rôtie mais hors AOC, était en friche. Son rachat coïncide avec l'arrivée au domaine d'Hugo, le fils, sorti de Montpellier Supagro avec cette idée destinée à "contrer les méfaits du réchauffement".
"L'agroforesterie est une piste", dit le père, qui, "comme homme de la terre, constate la précocité des vendanges, les coups de chaud, la sécheresse, ou la pluie d'une soudaineté et d'une violence qu'on n'avait pas avant".
Le duo se lance dans cette aventure "technique et familiale", aidé d'experts du parc régional voisin: choix d'essences locales, orientation, équilibre à trouver en matière d'ombre, d'humidité...
Ainsi 400 pommiers, poiriers, pêchers, noisetiers, cognassiers... poussent depuis 2020 en alignements touffus, tous les 15 rangs de syrah.
S'il est prématuré de tirer des conclusions, la parcelle "s'est plutôt mieux sortie" que les autres des 20 jours de canicule d'août 2025, avec un rendement "correct", relève M. Villa, par ailleurs président de l'appellation Condrieu.
Directeur de recherche à l'institut Inrae, Christian Dupraz abonde: "Quand on a eu 40°C l'an dernier, nos vignes agroforestières ont parfaitement résisté".
En 1997, ce pionnier lançait dans l'Hérault une parcelle-test, un peu "iconoclaste", pour faire revenir les arbres dans les cultures.
Ses enseignements: les arbres limitent les dégâts du gel printanier, hantise des viticulteurs; ils fournissent une ombre et une évapotranspiration salvatrices...
La vigne est à l'origine une liane poussant sur les arbres, rappelle le scientifique.
"Les températures sur les feuilles, les baies, sont réduites. Cela peut sauver une production. Car si désormais on a régulièrement plus de 40°C l'été, il ne sera plus possible de faire de la vigne en plein soleil".
- Exploitations "attractives" -
De Bordeaux au Languedoc et même en Champagne, on replante des arbres. Des régions proposent des aides, et les Douanes ont défini en 2024 un cadre légal.
Aujourd'hui, 2 à 5% des surfaces viticoles sont concernées, à des degrés divers, estime l'Association française d'agroforesterie, où l'on parle de "dynamique croissante face aux aléas climatiques".
Président du Comité national des interprofessions des vins (CNIV), Bernard Farges tempère et ne voit pas d'élan majeur: "Le gain espéré est sur du long terme. Vu les difficultés (du secteur, ndlr), certains ont d'autres priorités".
Pourtant, dans le contexte actuel de "déprise viticole (abandons de surface, ndlr), il y a de la place pour les arbres", fait valoir l'expert de l'Inrae, qui y voit aussi un enjeu d'image et de valorisation.
"Le viticulteur qui a du mal à gagner sa vie ne va pas planter des arbres pour que ça fasse plus de raisin, mais pour que son exploitation soit belle, attractive", dit M. Dupraz.
"C'est un projet intergénérationnel", difficile à initier, admet-il, ajoutant que l'arbre constitue aussi "un capital pour la génération suivante".
Chez les Villa, la jeune parcelle vitiforestière est déjà la préférée du chef de famille.
"C'est ma plus belle réalisation. Il y a toute ma région ici, l'environnement, les sables granitiques, les échalas (tuteurs) de la vigne, les fruits de mon enfance..."
D'abord, des Bordelais sont venus voir, intéressés. Aujourd'hui, c'est au tour de ses voisins viticulteurs, pourtant moins durement menacés climatiquement ou commercialement qu'à Bordeaux.
Les nouvelles générations sont prêtes au retour de l'arbre, estime Pierre-Jean Villa: "On pourrait commencer à remettre des séparations (végétales) entre voisins."

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