Le Premier ministre français Édouard Balladur et le maire de Paris Jacques Chirac
Secret, mesuré dans ses gestes et toujours vêtu avec soin, incarnation même de la pondération, Edouard Balladur a tout discipliné, tout ordonné, tout maîtrisé, sauf le moment le plus décisif de son existence politique - la présidentielle de 1995.
Son échec face à Jacques Chirac, "ami de trente ans" devenu ennemi mortel, reste comme le revers le plus spectaculaire d'une carrière menée d'un pas lent mais sûr dans les coulisses de la droite française puis sur le devant de la scène, du Conseil d'Etat à Matignon en passant par le cabinet de Georges Pompidou.
Jusqu'à sa mort à l'âge de 97 ans, il a joué tous les rôles du répertoire politique - éminence grise, ministre influent, chef populaire, traître supposé, sage écouté et pour finir mis en examen, le tout sous des dehors immuables qui ont fait les délices de la presse satirique, Canard enchaîné en tête.
Raillé pour ses manières de velours, son équanimité et ses faux airs d'Ancien Régime, il est apparu sous les traits de "Ballamou 1er" ou de "Sa Courtoise Suffisance", monarque grimé en Bourbon et conduit en chaise à porteurs.
Les caricatures ont fini par occulter son destin singulier, commencé à Smyrne (l'actuelle Izmir), dans l'ouest de la Turquie, en 1929.
Car c'est au Moyen-Orient que plongent les racines de la famille Balladur, une lignée de marchands et de financiers catholiques protégés par la France, dont la généalogie se perd dans les siècles entre la Perse et l'empire Ottoman.
De ces origines si contraires à son image publique, il ne dira quasiment rien.
"D'une façon générale, je parle très peu de moi", explique-t-il sur France 2, en 2000.
AGONIE PRÉSIDENTIELLE
Dans les années 1930, ses parents quittent la Turquie kémaliste pour s'installer à Marseille, où Edouard Balladur suit sa scolarité avant de s'orienter vers le droit - il aurait préféré la médecine mais la tuberculose dont il souffre l'empêche alors de se consacrer à un cursus si éprouvant.
Sur sa lancée, il intègre Sciences Po, l'ENA puis le Conseil d'Etat.
En 1963, l'entourage du Premier ministre, Georges Pompidou, vient le cueillir à la Radiodiffusion-télévision française (RTF), où il travaille alors, pour en faire le conseiller aux affaires sociales de Matignon.
C'est là qu'il fait l'apprentissage de la politique et des rivalités de cour, là aussi qu'il rencontre le jeune et ambitieux Jacques Chirac, son frère en pompidolisme.
Comme lui, il fait partie de la délégation qui négocie les accords de Grenelle en 1968, épilogue d'un mois de mai effervescent.
Après l'élection de son mentor en 1969, Edouard Balladur est promu secrétaire général adjoint puis secrétaire général de l'Elysée. Ce poste fait de lui l'un des rares témoins, pendant un an, de l'agonie présidentielle qui s'achève avec la mort de Georges Pompidou en 1974, en cours de mandat.
Cette disparition suivie de l'élection de Valéry Giscard d'Estaing ouvre une parenthèse dans la carrière du haut fonctionnaire, qui bifurque vers le privé avant de revenir dans les parages du pouvoir dans les années 1980.
MINISTRE DE LA PRIVATISATION
Il est encore inconnu du grand public lorsqu'il est élu pour la première fois député de Paris, en 1986, sous l'étiquette du RPR puis lorsqu'il est fait la même année ministre d'Etat, ministre de l'Economie, des Finances et de la Privatisation par la volonté de Jacques Chirac.
A ce titre, il se voit confier l'un des dossiers les plus brûlants de la cohabitation avec François Mitterrand et le plus emblématique de l'affrontement idéologique avec la gauche dans les années 1980 : le retour au privé de Saint-Gobain, Matra, Paribas, Suez, ou la Société générale.
En 1993, nouvelle cohabitation - une notion qu'il a lui-même théorisée dix ans plus tôt. Cette fois-ci, c'est lui qui accède à Matignon en vertu d'un accord non écrit avec Jacques Chirac : à l'un la conduite du gouvernement, à l'autre la candidature à l'élection présidentielle suivante.
"J'avais confiance en Edouard Balladur", écrira Jacques Chirac dans le premier tome de ses mémoires, paru en 2009. "Un accord politique, ayant aussi valeur de contrat moral, était scellé entre nous pour les deux années à venir (...) Et je ne croyais pas devoir douter de sa parole."
Edouard Balladur trouve un pays en plein marasme, frappé par la récession de 1993, éprouvé par le chômage de masse et confronté à une crise monétaire.
Il essuie par ailleurs un échec retentissant avec son Contrat d'insertion professionnelle (CIP), aussitôt perçu par une partie de l'opinion publique comme un "Smic jeunes" et finalement retiré sous la pression des manifestants.
Mais son autorité indolente, les relations cordiales qu'il entretient avec un François Mitterrand diminué par la maladie et sa popularité soudaine le propulsent au rang de présidentiable, au point même que les sondages le désignent dès le mois de mai 1993 comme le meilleur dans ce rôle à droite.
"JE VOUS DEMANDE DE VOUS ARRÊTER"
Lorsqu'il se lance officiellement, avec l'appui notamment de Nicolas Sarkozy et de l'UDF, rien ni personne ne semble pouvoir entraver sa route vers l'Elysée, surtout pas Jacques Chirac, isolé, moqué même et distancé dans les enquêtes d'opinion.
La rivalité entre les deux hommes tourne à la violente lutte entre Balladuriens contre Chiraquiens, avec son lot de flèches empoisonnées, de coups fourrés et d'accusations assassines, qui déchire la droite pour plusieurs années.
Plus rompu à l'exercice, plus habile dans l'art de serrer des mains, plus déterminé en apparence, Jacques Chirac inverse la tendance à la fin de l'hiver 1995 et sort vainqueur du pugilat en jouant notamment la carte de la "fracture sociale".
Le soir de la défaite, avec 18,58% des voix, Edouard Balladur laisse échapper devant ses soutiens bruyants un signe d'impatience, peut-être le seul de toute sa carrière : "Je vous demande de vous arrêter" - une injonction demeurée célèbre.
Ce combat perdu marque un coup d'arrêt dans la carrière de l'ex-Premier ministre, devenu simple député, qui échoue dans sa conquête de l'Île-de-France aux régionales de 1998 puis dans la bataille pour l'investiture du RPR à la mairie de Paris.
Il se retire progressivement de la vie politique active pour s'installer dans un rôle de grand ancien, à qui Nicolas Sarkozy confie en 2007 la présidence d'un comité chargé de faire des propositions de réforme de la Ve République.
Dix ans plus tard, il est rattrapé par les fantômes de 1995 et mis en examen, le 30 mai 2017, pour complicité et recel d'abus de biens sociaux dans le cadre de l'affaire Karachi.
Les magistrats ont en effet acquis la conviction que sa campagne a été financée par des rétrocommissions illégales sur des contrats de sous-marins vendus au Pakistan et de frégates destinées à l'Arabie Saoudite - des soupçons qu'Edouard Balladur a alors rejeté.
(Simon Carraud)

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