par Brad Heath
Un jour de printemps, bien après minuit, trois policiers sont intervenus devant une boîte de nuit où un homme piétinait une jeune femme allongée sur le trottoir.
Les agents ont mis fin à l'agression et l'ont arrêté, selon un rapport de police. C'est le genre d'agression auquel la police peut être confrontée presque n'importe quelle nuit, dans presque n'importe quelle ville.
Mais un détail a retenu l'attention du policier Xavier Jimenez, auteur du rapport : "Il y avait environ 15 membres de la Garde nationale dans le quartier, en patrouille de routine, qui ne sont pas intervenus.".
Le président Donald Trump a déployé des milliers de soldats de la Garde nationale à Washington l'été dernier, dans le cadre de ce qu'il décrit comme un effort sans concession pour lutter contre la criminalité, en particulier dans les villes dirigées par les démocrates.
Chaque jour, de petits groupes de soldats en tenue de camouflage et gilets pare-balles patrouillent dans les quartiers très touristiques de la capitale américaine, notamment autour des monuments nationaux, des stations de métro et du stade de baseball.
Ce que ces soldats font plus rarement, a constaté Reuters, c'est de lutter contre la criminalité.
Depuis leur déploiement en août dernier, les soldats de la Garde nationale que Donald Trump a envoyés à Washington n’ont été cités que dans une infime fraction — environ 1,3% — des affaires pénales déposées devant la Cour supérieure du district de Columbia, qui traite la quasi-totalité des poursuites pénales de la ville.
Et dans des dizaines d'affaires, les soldats n'apparaissent pas comme les auteurs des arrestations, mais comme des victimes d'actes criminels.
Les quelque 4.500 soldats actuellement déployés à Washington sont plus nombreux que les 3.200 policiers de la ville. Et ils coûtent plus cher : l'administration Trump a indiqué l’année dernière au Congrès que l'envoi de gardes nationaux dans la capitale coûtait environ 1,65 million de dollars (1,42 million d'euros) par jour – avant que les responsables ne doublent les effectifs cet été.
Le dernier budget de la police de la ville s’élevait à environ 1,5 million de dollars par jour.
L'administration a informé le Congrès qu'elle prévoyait de continuer à envoyer des soldats à Washington – sans préciser leur nombre – jusqu'à la fin du mandat de Donald Trump en 2029, pour un coût de 1,4 milliard de dollars.
Pour évaluer l'impact de ce déploiement, Reuters a examiné tous les actes d'accusation accessibles au public déposés devant la Cour supérieure et a interrogé des avocats, des habitants, des militaires et d’autres personnes familiarisées avec leur travail.
Les soldats sont principalement intervenus lors d'incidents mineurs dans des quartiers aisés, à population majoritairement blanche et moins dangereux que le reste de la capitale, a constaté Reuters après avoir comparé les dossiers judiciaires aux données démographiques et aux statistiques sur la criminalité de la ville.
Reuters n'a trouvé aucune mention, dans les dossiers judiciaires, de soldats exerçant une quelconque fonction de maintien de l'ordre dans les quartiers où environ 82% des 859 meurtres commis dans la ville au cours des cinq dernières années ont eu lieu.
La Maison Blanche n'a pas répondu aux questions concernant le travail des soldats. Une porte-parole, Lauren Bis, a déclaré que les efforts de Donald Trump dans la ville avaient "fait baisser la criminalité, embelli la ville et amélioré la qualité de vie d'innombrables personnes".
La maire de Washington, Muriel Bowser, qui avait qualifié ce déploiement de "problématique", a refusé de commenter, tout comme les services de police de la ville.
Le groupe de travail de la Garde nationale chargé de gérer le déploiement à Washington n'a pas répondu aux questions concernant son action ou son coût. Une porte-parole, Leona Hendrickson, a déclaré que les soldats étaient trop occupés pour être interviewés.
Bien que les soldats aient parfois mis fin à des bagarres ou à des agressions, bon nombre des délits pour lesquels ils ont interpellé des personnes étaient mineurs.
En octobre, des soldats ont poursuivi un homme qui avait pris deux parts de pizza et proposé deux dollars en guise de paiement partiel, selon les rapports de police. Une semaine plus tard, ils ont interpellé un homme qui avait jeté une pierre sur un bus. En avril, ils ont interpellé un homme qui aurait volé deux bâtonnets de viande séchée d'une valeur d'environ 7 dollars dans un commerce, selon le rapport. Le mois dernier, six soldats ont interpellé une femme qui avait bu une bouteille de root beer sans payer.
Le révérend William Young, qui habite dans le quartier de Navy Yard où les soldats patrouillent fréquemment, a ri lorsqu'on lui a demandé si la présence des troupes le rassurait.
"C’est une façon de nous faire tous vivre dans la peur", a-t-il déclaré. "Ce n’est pas ainsi qu’une capitale démocratique devrait être protégée, en faisant défiler des soldats pour surveiller les rues."
"ILS AURAIENT PU EN FAIRE DAVANTAGE"
Reuters a recensé 217 affaires pénales à Washington dans lesquelles la police a mentionné l'intervention de la Garde nationale. Dans environ un quart d'entre elles, soit 62 cas, des soldats ont, à eux seuls, interpellé des personnes soupçonnées d’un délit, souvent pour des faits tels que le vol à l’étalage ou le franchissement illicite des tourniquets pour éviter de payer le ticket de métro. Dans 43 autres cas, des soldats ont aidé des agents de police à procéder à une arrestation.
Des vidéos obtenues par des associations locales montrent également des soldats, regroupés par groupes de 20 ou plus, postés la nuit à l’extérieur des stations de métro, empêchant des adolescents de descendre les escaliers roulants afin de faire respecter le couvre-feu municipal.
"C'est comme s'ils avaient fait venir ici des gens de tout le pays, juste pour être présents. Et ils harcèlent les gens bien plus qu'ils ne font réellement un travail de police", a déclaré le révérend Norman Nixon, pasteur de l’Union Temple Baptist Church.
Bien que les gardes nationaux aient été investis des fonctions de marshals américains, selon les documents gouvernementaux, leurs pouvoirs en matière d’application de la loi sont limités. Le ministère de la Défense a qualifié leur travail de "patrouilles de présence", une démonstration de force destinée à dissuader la criminalité plutôt qu’à y répondre. Ils peuvent intercepter des suspects, mais doivent ensuite appeler des policiers pour procéder à une arrestation officielle.
Les dossiers judiciaires font état de 35 cas où les soldats ont été témoins d'infractions, se contentant parfois d’observer la scène jusqu'à l'arrivée des policiers.
Evelyn Jones s'est demandé si les soldats auraient pu sauver son neveu, Keon Jones, poignardé à mort en avril près d'une rue branchée bordée d’hôtels et de restaurants sur les quais de la ville.
Les soldats ont appelé les secours après avoir trouvé Keon Jones inanimé à la suite d’une bagarre. Ils ont ensuite déclaré à la police qu’ils pensaient que Keon Jones était simplement en état d’ébriété. Ce n'est qu'à l'arrivée des policiers sur les lieux qu'ils se sont rendus qu’il avait été poignardé si gravement que ses intestins sortaient de son corps. Il est décédé à l'hôpital environ deux heures plus tard.
"Ils auraient pu en faire davantage pour l'aider", a déploré sa tante.
Les militaires eux-mêmes ont souvent été victimes d’agressions, comme l’a souligné l’année dernière l’incident au cours duquel deux soldats originaires de Virginie-Occidentale ont été visé par des coups de feu non loin de la Maison Blanche, entraînant la mort de l’un d’entre eux.
Reuters a recensé 62 cas dans lesquels des personnes ont été inculpées pour avoir bousculé, frappé ou menacé des soldats. Neuf d’entre elles ont été accusées d’avoir craché sur des soldats. Un homme aurait tenté de s’emparer du pistolet d’un soldat alors que celui-ci essayait de l’arrêter pour avoir volé des casquettes de baseball dans une station de métro. Un autre homme a été inculpé après avoir déclaré à un groupe de soldats qu’il voulait " leur tirer entre les couilles avec un bazooka", selon un rapport de police.
À deux reprises, la police de Washington a arrêté des soldats hors service pour avoir enfreint la législation municipale sur les armes à feu, bien que le parquet fédéral ait abandonné les poursuites à leur encontre.
Cet été, ils se sont vu confier une nouvelle mission : surveiller le bassin réfléchissant du Lincoln Memorial, dont la rénovation à coups de millions de dollars par l'administration Trump tarde à porter ses fruits.
PATROUILLES DANS DES QUARTIERS PLUS SÛRS
Les États-Unis ont longtemps eu recours aux soldats de la Garde nationale pour intervenir en cas de catastrophe, contribuer à la sécurité d’événements majeurs comme le Super Bowl et, parfois, réprimer des émeutes, mais ils n’ont jamais été mobilisés pour lutter contre la criminalité au quotidien.
Donald Trump a également autorisé des déploiements de moindre envergure à Memphis et à La Nouvelle-Orléans, et a envisagé d’envoyer des soldats dans d’autres villes.
"On ne veut pas de soldats armés dans les rues des États-Unis", a déclaré le général Randy Manner, qui a pris sa retraite en 2012 alors qu’il occupait le poste de commandant en second du Bureau de la Garde nationale. Il a expliqué que les soldats sont mal préparés au travail de police et que leur déploiement coûte plus cher que le recrutement de policiers supplémentaires.
Il n’est pas aisé de déterminer l’impact des soldats sur la criminalité à Washington. Outre les soldats, l’administration Trump a envoyé dans la ville des centaines d’agents fédéraux supplémentaires, qui ont largement rempli les fonctions d’agents de police locaux.
Le nombre de meurtres à Washington a baissé pour la troisième année consécutive. Mais le nombre d’homicides a également diminué dans des villes où le gouvernement n’a pas déployé de soldats ni d’agents fédéraux supplémentaires. Et le nombre total de crimes violents — agressions graves, vols qualifiés et délits sexuels, en plus des homicides — signalés par la police municipale entre janvier et mi-août est légèrement supérieur à celui de l’année dernière, d’environ 4%.
Une étude réalisée en mai par le Niskanen Center, un organisme non partisan, a révélé que le déploiement de soldats à Washington avait entraîné une baisse des vols de voitures, mais n’avait eu aucun impact sur les crimes violents.
Charles Stimson, chercheur à la Heritage Foundation, une fondation pro-Trump, a déclaré que la présence visible des soldats avait un effet dissuasif. "Quand on roule trop vite et qu’on voit un policier, on ralentit", a-t-il expliqué. "Si ces membres de la Garde nationale disparaissaient du jour au lendemain, la criminalité augmenterait."
L’analyse des dossiers judiciaires réalisée par Reuters n’a révélé que peu d’éléments attestant de la présence de soldats dans les quartiers à forte criminalité, où ils auraient pu intervenir face à des crimes plus graves.
La plupart des arrestations auxquelles des soldats ont participé ont eu lieu soit près du centre-ville, soit à proximité des stations de métro.
Reuters s’est appuyé sur la localisation rapportée des incidents dans les dossiers judiciaires pour identifier les zones dans lesquelles les soldats prêtaient main-forte à la police ou sollicitaient son aide, puis a comparé ces quartiers au reste de la ville.
Cette analyse ne tient pas compte des lieux où les soldats auraient pu être envoyés sans pour autant interagir avec les forces de l’ordre. Mais elle suggère que leur présence n’avait pas pour but de réprimer la criminalité violente qui avait ravagé certaines parties de la ville par le passé.
Salim Adofo, coordinateur de terrain au sein de l’Anacostia Coordinating Council, une association à but non lucratif active dans un quartier défavorisé de la ville, a déclaré que cela correspondait à son expérience.
"Je ne les ai pas vus de l’année", a-t-il déclaré.
(Reportage de Brad Heath; Version française Matthieu Huchet, édité par Benoit Van Overstraeten)

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