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par Andreas Rinke, Humeyra Pamuk et James Mackenzie
Le chancelier allemand Friedrich Merz a déclaré vendredi que Berlin avait entamé des discussions confidentielles avec la France au sujet d'une dissuasion nucléaire européenne, affirmant que la région devait gagner en puissance afin de redéfinir sa relation avec les États-Unis.
Dans son très offensif discours d'ouverture de la Conférence sur la sécurité de Munich, il a également appelé Washington à "réparer et raviver la confiance" dans une nouvelle ère dangereuse marquée par les rivalités entre grandes puissances, avertissant que les États-Unis ne pourraient agir seuls alors que l'ancien ordre mondial s'effrite.
Cette intervention souligne la volonté croissante de dirigeants européens de tracer une voie plus autonome après une année de bouleversements sans précédent dans les liens transatlantiques, tout en s'efforçant de préserver leur alliance avec Washington.
L'Europe fait face à une multitude de menaces, de la guerre menée par la Russie en Ukraine aux fortes turbulences du commerce mondial.
"J'ai entamé des discussions confidentielles avec le président français sur la dissuasion nucléaire européenne", a déclaré Friedrich Merz.
"Nous Allemands respectons nos obligations légales. Nous voyons cela comme strictement intégré dans notre partage nucléaire au sein de l'Otan. Et nous ne permettrons pas que des zones de sécurité différenciées émergent en Europe."
FRANCE, SEULE PUISSANCE NUCLÉAIRE DE L'UE
Le président français Emmanuel Macron doit prononcer un discours sur la dissuasion nucléaire fin février. Les responsables restent prudents sur ce dossier, qui relève de sa prérogative présidentielle et qui suscite d'intenses controverses en France, à droite comme à gauche.
Les pays européens se sont longtemps reposés sur les États-Unis, notamment sur leur vaste arsenal nucléaire, pour assurer leur sécurité, mais ont accru leurs dépenses militaires, en partie en réaction aux critiques appuyées de l'administration Trump.
Alors que l'Allemagne est toujours privée du droit de développer une arme nucléaire en vertu d'accords internationaux, la France est la seule puissance nucléaire de l'Union européenne depuis la sortie du Royaume-Uni du bloc et détient officiellement le quatrième stock mondial.
"Je crains que nous ne devions le dire plus explicitement: cet ordre, si imparfait qu'il fût même dans ses meilleurs moments, n'existe plus sous cette forme", a dit le chancelier allemand.
À l'ère de la rivalité entre grandes puissances, même les États-Unis ne seront pas suffisamment puissants pour agir seuls. Chers amis, faire partie de l'Otan n'est pas seulement l'avantage compétitif de l'Europe. C'est aussi l'avantage compétitif des États-Unis."
UN AN APRÈS VANCE, RUBIO PLUS CONCILIANT
Il y a un an, le vice-président américain J.D. Vance s'en était au même endroit vertement pris aux Européens, déclenchant une série d'escarmouches diplomatiques et laissant entrevoir un démantèlement d'une partie de l'ordre international que les Etats-Unis avaient contribué à bâtir.
"Je pense que nous sommes à un moment décisif (...) le monde change très vite sous nos yeux", a lancé Marco Rubio avant de partir pour Munich. "(Les États-Unis sont) profondément liés à l'Europe, et nos futurs ont toujours été liés et le resteront. Nous devons simplement discuter de ce que sera cet avenir", a ajouté Marco Rubio, considéré comme un potentiel rival de J.D. Vance pour la présidentielle américaine de 2028.
Les liens transatlantiques ont longtemps occupé une place centrale dans la Conférence de Munich, voulue comme un forum de défense occidental durant la Guerre froide. Mais l'hypothèse, autrefois incontestée, d'une coopération éternelle a vécu.
Un sondage YouGov publié vendredi dans les six plus grands pays européens montre que la perception favorable des États-Unis y est tombée à son plus bas niveau depuis le début du suivi en 2016.
Les dernières données sont comparables – voire supérieures dans certains cas – à la menace perçue venant de la Chine, de l'Iran ou de la Corée du Nord, tout en restant inférieures à celle associée à la Russie, a indiqué YouGov.
Le président américain Donald Trump a renversé le dirigeant du Venezuela, menacé d'autres pays d'Amérique latine d'actions militaires similaires, imposé des droits de douane à des alliés comme à des adversaires et évoqué ouvertement l'annexion du Groenland, territoire membre de l'Otan via le Danemark – une démarche susceptible de mettre fin à l'alliance.
Le discours de J.D. Vance l'an dernier accusait les dirigeants européens de censurer la liberté d'expression et d'échouer à contrôler l'immigration, des accusations que Friedrich Merz a explicitement rejetées.
"Un fossé s'est ouvert entre l'Europe et les États-Unis. Le vice-président J.D. Vance l'a dit très ouvertement ici à Munich il y a un an", a déclaré Friedrich Merz.
"Il avait raison. La guerre culturelle du mouvement MAGA n'est pas la nôtre. La liberté d'expression s'arrête ici lorsque cette expression porte atteinte à la dignité humaine et à la Constitution. Nous ne croyons pas aux tarifs ni au protectionnisme, mais au libre-échange", a-t-il lancé, déclenchant des applaudissements.
(Humeyra Pamuk, Sarah Marsh, Andrew Gray, Mark John, Ludwig Burger, Andreas Rinke et Jacob Gronholt-Pedersen; version française Nicolas Delame, édité par Sophie Louet)

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