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BusinessWeekPublié le 09/01/2008 à 14:47 BusinessWeek

Un géant du pétrole discret conquérant
Voici pourquoi Schlumberger, longtemps simple prestataire de services parapétroliers, commence à jouer dans la cour des grands et effraie les rois du pétrole.
Stanley Reed

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Buzzer plus!sur Yahoo!Le lieu-dit 1b Lempyskoye est un endroit plutôt désolé. Le site de forage du géant pétrolier russe Rosneft n'est guère plus qu'une clairière dans l'interminable forêt de bouleaux et de feuillus, à près de 2 000 kilomètres au Nord-est de Moscou. Ses 37 employés sont logés dans des caravanes spartiates. Les toilettes se réduisent à un trou fétide sous une cabane en tôle. L'hiver, les températures tombent en dessous de 5 degrés. Au printemps, lors du dégel, la région entière se transforme en marécage infesté de moustiques.





Un appareil de forage conçu pour creuser des puits, l'un après l'autre, dans la terre sibérienne gelée, est enveloppé dans des bâches vertes qui protègent les ouvriers du vent et du froid.




Peu d'indices suggèrent que ce site de forage est sous l'égide du groupe Schlumberger, une multinationale prestataire de services parapétroliers, dont les quartiers généraux se trouvent à Paris et à Houston. Presque tout le monde porte la veste et la salopette vertes de la filiale russe du groupe qui dirige les opérations, et aucun signe n'indique le rôle que joue l'entreprise étrangère dans le projet. Quand l'un des membres du conseil d'administration a récemment suggéré que les opérations en Russie adoptent le nom de Schlumberger, l'équipe locale a rejeté la proposition. Maurice Dijols, président de Schlumberger Russie, a déclaré: "Je ne vois pas ce que nous y gagnerions, nous voulons garder une identité russe."




Dans tout le pays, Schlumberger s'est mis à l'heure russe. Le groupe a une réputation de numéro 1 mondial des services parapétroliers, mais la filiale locale, très prospère, a été basée sur trois compagnies autochtones achetées en 2004. Dans chaque cas, le parapétrolier a modernisé les opérations, tout en gardant assez de l'entreprise d'origine pour préserver ses caractéristiques russes, très terriennes. Selon Rob Whalley, un solide Britannique qui supervise tous les forages de l'entreprise en Russie, Schlumberger "ne part d'ailleurs pas du principe que tout ce qui est occidental est meilleur".




La discrétion est bien utile. Schlumberger a prospéré en offrant ses services par l'intermédiaire des filiales locales, au moment même où Moscou obligeait Shell et BP à abandonner des actifs importants, en les forçant à renoncer à contrôler des champs pétroliers stratégiques en Sibérie et sur l'île Sakhaline au profit de Gazprom, maintenant client du groupe. Le Franco-Américain a 14 000 employés en Russie, et ses revenus y ont dépassé 1,5 milliard de dollars (soit un milliard d'euros) l'année dernière, trois fois leur niveau de 2004. Pour Andrew Gould, le pdg, un Britannique qui vit à Paris depuis plusieurs décennies, "la Russie pourrait un jour être aussi importante que les États-Unis", pays qui fournit au groupe 30 % de ses revenus.




On pourrait appeler Schlumberger le géant pétrolier très discret. Bien sûr, ce sont les grands comme ExxonMobil, Chevron et BP qui font les gros titres de la recherche mondiale du brut. Mais sans lui, ils ne pourraient rien faire. L'entreprise les aide à repérer des nappes d'hydrocarbures à des centaines de mètres sous la surface de la Terre. Il fait apparaître sur des PC des graphiques qui ressemblent à des millefeuilles. Puis il creuse avec son matériel de forage jusqu'à atteindre les meilleurs filons.




Schlumberger, mieux que quiconque, a compris ce qui a changé sur le marché mondial du pétrole, et contribue à accompagner ce changement. L'entreprise coopère de plus en plus avec les principaux rivaux des géants du pétrole. Elle aide également un groupe de plus petits prétendants, tels les fonds spéculatifs et les sociétés de capital-investissement. Par exemple, à côté d'une banlieue de Dallas, le groupe a foré une demi-douzaine de puits à gaz financés par les fonds spéculatifs new-yorkais Och-Ziff. Alors que les géants exigent généralement d'avoir la propriété des droits sur les réserves de pétrole qu'ils exploitent, et une partie des bénéfices, le Franco-Américain est depuis longtemps heureux de travailler sur la base de contrats et de facturer un tarif fixe pour ses services. J. Robinson West, président de PFC Energy, une firme de consultants basée à Washington, précise: "Schlumberger est indispensable. Le groupe participe à tous les projets importants de chacun des principaux pays producteurs de pétrole."




Depuis 2003, date à laquelle il a accepté le poste de pdg, Andrew Gould a recentré le groupe sur le domaine des prestations de services aux compagnies pétrolières. Ce dirigeant de 61 ans a accompli les efforts les plus importants en Russie, au Moyen-Orient et dans d'autres régions pétrolifères clés. Il a bâti des centres de formation et des laboratoires de recherche, et il s'est fait des amis haut placés. Les tentacules du groupe franco-américain s'étendent maintenant depuis des plaines arides du centre du Mexique jusqu'à un centre de recherches de 6 500 m2 à Dhahran, en Arabie saoudite, en passant par un sinistre complexe industriel de l'ère soviétique en Sibérie. Dans chaque cas, les opérations de Schlumberger dans des contrées reculées renforcent des relations qui menacent la domination du marché par les géants du pétrole.




Quand les réserves de l'Alaska et de la mer du Nord se sont épuisées, les multinationales gigantesques se sont tournées vers les pays en voie de développement pour y chercher de nouvelles ressources. Les gouvernements des plus gros pays producteurs n'ont pas accueilli ces visiteurs à bras ouverts. En fait, ils veulent que les meilleures réserves soient contrôlées par leurs compagnies nationales. Pour avoir accès aux derniers progrès de la technologie pétrolière occidentale, ces dernières se sont tournées vers des prestataires de services comme Schlumberger, Halliburton ou Baker Hughes.




Les poches pleines grâce aux prix records atteints par le brut, ces compagnies nationales publiques n'ont plus besoin des capitaux des très grands groupes. Le Saoudien Aramco, le Mexicain Petróleos Mexicanos, les Russes Gazprom et Rosneft, et les autres, contrôlent plus des quatre cinquièmes des réserves connues. Ils n'ont aucune envie qu'une compagnie pétrolière occidentale vienne leur donner des ordres ou s'approprier une grosse part des bénéfices.



Schlumberger intéresse les compagnies nationales parce qu'elle est une société apatride. Elle est enregistrée aux Antilles néerlandaises, mais Andrew Gould est basé à Paris et le groupe a des bureaux importants à Houston et à Londres. Depuis 2000, les ventes de Schlumberger à des compagnies pétrolières nationales ont augmenté deux fois plus vite que les ventes aux grosses multinationales. Le groupe franco-américain estime qu'en 2006, elles ont atteint 5 milliards de dollars (3,4 milliards d'euros), soit un peu plus que les ventes aux multinationales.




En même temps, les géants du pétrole ont perdu leur mainmise sur le savoir-faire nécessaire pour diriger des projets complexes. Même s'ils sont toujours les premiers dans ce domaine, le parapétrolier se rapproche à grands pas. Quant à la technologie, le groupe a pris de l'avance. Dans les années 1990, quand les prix étaient tombés aux environ de 10 dollars US le baril (6,8 euros), les grosses multinationales avaient réduit leur secteurs de R&D. Schlumberger, en revanche, s'est toujours considérée comme une entreprise de technologie, elle a donc continué à dépenser. Elle a ainsi pu mettre au point des méthodes de plus en plus efficaces de détection du pétrole et du gaz et de forage. Aujourd'hui, les grands groupes investissent moins de 1 % de leurs revenus dans la recherche contre 3 % chez Schlumberger, soit environ 700 millions de dollars (475 millions d'euros) cette année.




Un élément indispensable




Le groupe a été fondé en 1926 par deux frères français portés sur les sciences, Conrad et Marcel Schlumberger. Ils ont découvert une façon d'utiliser le courant électrique pour localiser le pétrole caché dans les roches souterraines. Maintenant, la compagnie qui porte leur nom guide les trépans (la tête de forage, NDT) sur des chemins compliqués à plusieurs kilomètres sous la surface de la Terre. L'entreprise est aussi un des principaux acteurs de l'imagerie sismique (cartographie de la subsurface grâce aux ondes sonores), et numéro un mondial de la technologie de positionnement des puits. Celle-ci consiste à abaisser un instrument bourré de capteurs dans un puits de façon à pouvoir déterminer la structure rocheuse que rencontrera le foret sur son chemin. Pour Sadad Husseini, ex-président d'Aramco, la compagnie nationale saoudienne, "ce serait difficile de se passer de Schlumberger. La compagnie a été essentielle au développement des champs de pétrole saoudiens."




Cette stratégie semble efficace. Selon le centre de recherche Sanford C. Bernstein & Co, le bénéfice d'exploitation du groupe devrait approcher 7 milliards de dollars (4,75 milliards d'euros) pour 2007, une augmentation de 38 % sur des ventes totales estimées à 23 milliards de dollars (15,6 milliards d'euros), soit une augmentation de 21 %. Son principal rival, Halliburton, lui, connaît une croissance plus lente et devrait afficher un bénéfice d'exploitation de 3,5 milliards de dollars (2,37 milliards d'euros) sur des ventes de 15 milliards de dollars, toujours selon Bernstein. Malgré une baisse de 10 % du cours de son titre depuis le mois d'octobre, la capitalisation boursière du groupe franco-américain atteint la somme rondelette de 120 milliards de dollars (81 milliards d'euros), ce qui le place au 25e rang (sur 500) de l'indice Standard and Poor, juste derrière Coca-Cola et devant Wal-Mart et McDonald's.




Aujourd'hui, Schlumberger se lance dans une nouvelle branche, loin de son rôle traditionnel de prestataire de services, et dans un domaine qui était jusqu'à maintenant le pré carré des gros pétroliers. L'unité de Gestion de projet intégrée (IPM, Integrated Project Management) est basée dans un bâtiment bas, entouré d'une végétation abondante, à quelques pas de l'aéroport de Gatwick, dans la banlieue de Londres. Le but d'IPM est de satisfaire tous les besoins d'un propriétaire de champs pétrolifères, y compris l'organisation des programmes de forage et de la production. Selon Andrew Gould, "ce qui se passe, c'est que de plus en plus de gens sans connaissances techniques achètent des champs de pétrole". Entre 1999 et 2007, les revenus d'IPM ont quintuplé. Ils représentent aujourd'hui 1,6 milliard de dollars, avec un carnet de commandes s'élevant à 4,8 milliards de dollars.




Le groupe défie aussi les géants du pétrole en aidant les compagnies nationales à mettre un pied à l'étranger. Le Russe Rosneft, par exemple, a obtenu des terrains à explorer en Algérie, mais n'a que peu d'expérience du pays. Grâce à des décennies de travail sur place, Schlumberger a pu obtenir une tour de forage, une rareté en Algérie, auprès d'une filiale de Sonatrach, la compagnie nationale. Le groupe parapétrolier a construit un aérodrome dans une région reculée, foré deux puits d'exploration, et trouvé du gaz pour Rosneft.




Électron libre




Comme tous les grands, IPM accepte de courir un plus grand risque pour réaliser des bénéfices plus conséquents, mais sans prendre de vraie participation dans les réserves de pétrole. Alors que le gros du travail de Schlumberger est effectué pour un montant donné, en 2003, IPM a mis au point un accord de partage de bénéfices avec Shell et Petronas, la compagnie pétrolière nationale indonésienne. Schlumberger a accepté de rénover et de diriger Bokor, un champ malaisien où la production déclinait. Il a accru la production de 40 %, et a obtenu une part de l'augmentation pour sa peine. Le groupe franco-américain a mis en place des partenariats similaires avec le Roumain Romgaz, au champ Laslau Mare, en Transylvanie. Pour Miguel Gallucio, directeur d'IPM, les accords de ce genre représentent aujourd'hui environ un quart du revenu de l'unité, un chiffre qui devrait encore grimper.




Certains des plus gros contrats d'IPM sont au Mexique. La relation entre le groupe et Pemex, la compagnie autochtone qui a le monopole, remonte à 1938, date à laquelle le Mexique a nationalisé les compagnies pétrolières étrangères. Schlumberger avait alors aidé le Mexique à survivre à un embargo massif. La constitution mexicaine interdit aux étrangers de posséder des réserves de pétrole. Ceci a joué en faveur de Schlumberger, qui veut bien travailler en tant qu'électron libre. Au cours des cinq dernières années, les équipes d'IPM ont creusé au moins 1 000 puits dans le bassin Burgos, au sud de Bronxville, au Texas. Ce grand champ a aidé à réduire la dépendance du Mexique vis-à-vis des importations de gaz naturel et a apporté à Schlumberger un autre contrat de 1,4 milliard de dollars (950 millions d'euros) pour le champ du Chicontepec, dans les États de Vera Cruz et de Puebla. Le groupe endosse de larges responsabilités pour de tels projets, y compris des tâches aussi ennuyeuses que l'obtention de permis auprès d'autorités locales et d'agences environnementales. Selon George Baker, un consultant de Houston qui suit l'industrie mexicaine du pétrole, "Schlumberger a totalement réussi à pénétrer Pemex".




Grâce à son travail avec les compagnies nationales, Schlumberger transforme l'industrie. Le résultat, c'est que le parapétrolier prépare une confrontation potentielle avec les géants du pétrole. "À un moment donné, il faudra bien que nous discutions, explique l'un des dirigeants d'une importante compagnie pétrolière européenne. Nous enlèvent-ils du travail en faisant en sorte que les compagnies nationales n'aient pas besoin de nous ?" Les grands accordent toujours à Schlumberger des contrats d'un montant de plusieurs milliards de dollars tous les ans. Autour du monde, les ingénieurs se forment avec du matériel mis au point par Schlumberger et utilisent les logiciels du groupe. Mais si Schlumberger aide les compagnies nationales à évincer ExxonMobil ou BP, les gros poissons ne seront pas heureux. Christophe de Margerie, président de Total, explique qu'il rencontre Andrew Gould plusieurs fois par an et le prévient régulièrement de ne pas trop empiéter sur les terres de ses clients. L'intéressé affirme que Schlumberger ne rivalise pas avec les géants et ne désire pas posséder de réserves. "Nous offrons le même service à tous nos clients, explique-t-il. Il n'y a pas de différence pour nous entre les géants occidentaux et les compagnies pétrolières nationales."




Le parcours qui a amené Gould à la tête du groupe franco-américain spécialisé dans l'ingénierie est plutôt atypique. Il y travaille depuis 32 ans et a commencé au bureau de Paris, non pas via les programmes d'ingénierie d'où sont issues la plupart des recrues, mais comme comptable. Après 15 ans dans la finance, il est passé au management (tout d'abord sur les plates-formes offshore). Il a ensuite grimpé les échelons. Il a fini par maîtriser la formation de base en positionnement de puits. "J'ai dû apprendre beaucoup de technologie sur le tard", explique-t-il.




Andrew Gould dédaigne les avantages offerts aux membres de la direction des grandes entreprises. Il voyage généralement sur les lignes commerciales. Nader Sultan, ex-directeur général de Kuwait Petroleum, raconte qu'il a trouvé le Britannique dans un hôtel modeste (80 dollars la nuit, soit une cinquantaine d'euros) de Cambridge, dans le Massachussetts. Le pdg a expliqué qu'il appréciait l'emplacement, juste à côté du centre de recherches de la compagnie. Nader Sultan apprécie : "On peut vraiment dialoguer avec Andrew. Il est très ouvert."




Andrew Gould semble en effet très ouvert, prêt à se débarrasser d'affaires qui ne correspondent pas à sa perception de la compagnie. Au début de sa présidence, il a vendu plusieurs entreprises d'informatique que le groupe avait achetées quand il tentait de se diversifier. Les investisseurs voulaient que Schlumberger se concentre sur ce qu'il connaissait le mieux : la prestation de services aux compagnies pétrolières. Et Andrew Gould explique que le corps des ingénieurs considérait la diversification comme une preuve que le directoire estimait que les jours de l'industrie pétrolière étaient comptés. Il considérait que ceci risquait d'endommager le service de la compagnie. "Il y a eu tellement de mauvaise publicité [à propos de la diversification] que cela minait le moral des employés des champs pétrolifères."




Après avoir vendu les investissements dans l'informatique, Andrew Gould a engagé plus de capitaux sur ce qu'il croyait être crucial pour l'avenir. La compagnie, sous sa direction, a augmenté de 50 % son personnel, embauchant 25 000 employés supplémentaires, dont une majorité venait de pays en voie de développement. Il a fermé un centre de recherches au Connecticut et en a ouvert un autre, flambant neuf, avec une façade entièrement vitrée, sur le campus de la King Fahd University of Petroleum & Minerals, au coeur de la province orientale de l'Arabie saoudite, riche en pétrole. Il a également récemment inauguré un centre de formation à Abou Dhabi, et ouvert diverses installations en Russie.




Quartier général à l'aéroport




C'est ce type d'investissements qui aide Schlumberger à asseoir sa bonne image dans les pays où il travaille. En Arabie saoudite, par exemple, c'est le groupe qui est au coeur des projets du royaume, avec un budget de 24 milliards de dollars (16 milliards d'euros), destiné à augmenter la production de 25 %. Il gère également, en joint-venture avec des investisseurs saoudiens, 70 sites de forage. Il a fait le gros du travail et du forage pour le champ Shaybah, qui a produit 16 milliards de barils, et que les Saoudiens ont mis en service dans les années 1990. Même si le bâtiment néoclassique du campus est clairement destiné à symboliser l'engagement de Schlumberger envers le royaume, sa situation à proximité des champs de pétrole est un atout pour le groupe. Là, le pétrole est dans des roches calcaires, que l'on connaît beaucoup moins bien que le grès, qui domine en Occident. Les chercheurs du centre s'activent pour trouver la meilleure façon d'extraire les hydrocarbures dans cette région.




Malgré tout, c'est la percée d'Andrew Gould en Russie qui pourrait se révéler être son coup le plus audacieux. L'année dernière, le marché de l'or noir russe valait 19 milliards de dollars, et sa croissance est fulgurante. Aujourd'hui, le salon de la classe affaires de l'aéroport Domodedovo est devenu le QG officieux des cadres et des ingénieurs de Schlumberger attendant de monter à bord des Tupolev et des Antonov pour le long vol à destination de l'Ouest de la Sibérie, région qui produit les quatre cinquièmes de l'or noir russe. Pour pouvoir maintenir les niveaux de production actuels, la région a besoin de milliers de nouveaux puits, comme celui de 1b Lempyskoye. Et il y a encore beaucoup de pétrole à découvrir. Dans les années 1960 et 1970, les foreuses soviétiques ont parcouru rapidement la toundra, découvrant les nappes de pétrole les plus importantes mais négligeant les plus petites. Celles-ci peuvent désormais être exploitées grâce aux puits horizontaux, une technique de forage délicate que Schlumberger a enseignée à ses employés russes. Quant à la production des puits plus anciens, elle peut être augmentée par un procédé baptisé fracturation hydraulique , une autre spécialité du parapétrolier.




Le groupe franco-américain était un des grands acteurs de la naissance de l'industrie du pétrole en Russie, au début du 20e siècle, mais fut expulsé quand Staline a accédé au pouvoir. A la fin des années 1990, il a formé une alliance avec Yukos, la plus grosse compagnie pétrolière privée de l'époque. Il a même fini par y envoyer 300 employés et a aidé à stimuler la production vacillante. Une autre alliance avec un autre gros groupe privé, Sibneft, a même été forgée. Mais quand le propriétaire de Yukos, Mikhail Khodorkovsky, n'a plus eu les faveurs du Kremlin, le directeur de Schlumberger en Russie, Maurice Dijols, a compris qu'il devait élargir la base de sa clientèle.




La solution qu'il a choisie : acheter des prestataires de services locaux et amener leur travail au niveau de celui de Schlumberger. Bien que le parapétrolier soit considéré comme le détenteur de la haute-technologie la plus performante du marché, il manque de certaines compétences intermédiaires. De plus, les accords ont apporté au groupe des contacts et une connaissance du monde russe des affaires. La méthode qu'il a appliquée à Siberian Geophysical, qui exploite l'emplacement 1b est typique : même si Maurice Dijols affirme que le Sibérien était sur une mauvaise pente lorsque Schlumberger l'a racheté à Yukos en 2004, la douzaine de cadres parachutés dans la compagnie par le groupe a surtout fait de l'observation pendant environ un an.





Maurice Dijols explique: "C'est comme au Far West. Tout est fondé sur les relations interpersonnelles. Les gens sont très fiers. On ne peut pas arriver en disant : Nous allons vous faire la leçon."




La compagnie change peu à peu sa culture soviétique basée sur la culpabilité. Luc Ollivier, un Français de 50 ans, est devenu directeur des opérations régionales de Siberian Geophysical. Il essaie de récompenser les bonnes performances, et, ce qui est plus important, d'éliminer systématiquement les erreurs, plutôt que de punir simplement ceux qui les commettent. Pour Luc Ollivier, les foreurs vétérans ont une immense expérience, "mais ils n'aiment pas enseigner aux plus jeunes". Il essaie donc de renforcer les liens en organisant des sessions d'une journée qui se terminent autour de bières. Selon lui, le rythme de travail a augmenté de 30 % au cours des deux dernières années, et les revenus de forage de Siberian Geophysical ont atteint l'année dernière environ 250 millions de dollars (environ 170 millions d'euros), soit presque le double de leur niveau de 2006.




Luc Ollivier vit sept semaines sur dix à Nefteyugansk, une sinistre ville pétrolière, perdue dans les forêts sibériennes, à une centaine de kilomètres de l'emplacement 1b. Il passe ses journées à visiter des forages ou à remplir de la paperasse dans son petit bureau, et ses soirées dans les gargotes locales où les habitués portent des toasts à grand renfort de vodkas, en mâchant des lamelles de poisson cru. Même si le Français est le chef, celui qui représente l'opération est le directeur local, un ex-foreur loquace nommé Victor Soldatov, que tout le monde connaît à Nefteyugansk. Il sert aux visiteurs des sandwichs suintants à la viande et au fromage, qu'il accompagne de récits de batailles avec des rivaux locaux en affaire et de l'évocation des jours sombres où Yukos a fait faillite. On pourrait penser qu'il fanfaronne, mais ses histoires distrayent les dignitaires locaux et les ingénieurs de Rosneft qui ont racheté à bas prix les propriétés de Yukos ; ils reviennent l'entendre. Luc Ollivier indique que Soldatov "est très bien avec les clients".




La Sibérie occidentale pourrait n'être qu'un début. Schlumberger travaille offshore sur l'île Sakhalin dans le Pacifique. Il se prépare aussi à signer des contrats dans de nouvelles zones telles que la Sibérie orientale, où les distances et l'absence d'infrastructure représentent un énorme défi. Il a fallu deux mois et demi pour apporter une tour de forage près de ce qui est considéré comme l'endroit le plus froid de l'hémisphère Nord. Les 900 derniers kilomètres de route ne sont accessibles qu'en hiver. En été, la glace fond et se transforme en un bain de vapeur marécageux, et avec un mercure qui dépasse les 35 degrés, et les employés doivent couvrir toutes les parties exposées de leurs corps de moustiquaires pour éviter les piqûres d'insectes.




Andrew Gould fait tout son possible pour plaire à ses hôtes russes. Schlumberger a bâti un centre de formation dans la ville sibérienne de Tyumen et y a ouvert des manufactures, ainsi que dans une ville proche, pour produire des pompes submersibles et des pistolets perforants qui sont utilisés pour ouvrir les puits après le forage. Le groupe parapétrolier a également établi des centres de recherche à Moscou et à Novossibirsk, en Sibérie, où 20 titulaires de doctorat sont employés. Il sponsorise aussi plus de 200 chercheurs dans des universités russes.




Ces scientifiques ont mis au point des technologies innovantes, que Schlumberger utilise en Russie et ailleurs. Par exemple, une équipe de Novossibirsk a mis au point des fibres plastique qui aident à ouvrir des canaux dans la roche et facilitent la circulation du pétrole et du gaz, alors qu'un groupe à Moscou a découvert une meilleure façon d'optimiser le rendement de champs matures en injectant de l'eau dans les puits d'une façon plus efficace. Pour Vladimir Tertychnyi, physicien au centre de recherche moscovite Schlumberger, le fait que le parapétrolier ait investi rapidement dans la recherche russe - il a commencé à la fin des années 1990, quand l'argent était rare et que peu de gens manifestaient un intérêt - "a aidé le groupe à établir un certain niveau de confiance avec les universités. Ceci lui a donné un accès prioritaire aux meilleurs cerveaux de la Russie. Et ça, ça ne s'achète pas".

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Réponses au sujet

choobak 05:55 - 09.10.2009 0

Ouais... la planete bleue c'est ca...
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