« Le livre en illimité, vers un nouveau business ? » par Françoise Benhamou du Cercle des économistes

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Tous les livres ou presque sont désormais disponibles au prix d'un abonnement modéré sur tous les &
Tous les livres ou presque sont désormais disponibles au prix d'un abonnement modéré sur tous les écrans

Combattues par de nombreux auteurs, les formules d’abonnement avec accès illimité au livre sur internet suscitent un vif débat. L’économiste de la culture Françoise Benhamou explique comment ces nouveaux services vont s’imposer comme un véritable business, non sans risques.

La promesse est alléchante. Tous les livres (ou presque …) disponibles en illimité, au prix d’un abonnement modéré, à lire en streaming (sans téléchargement) ! Aux Etats-Unis, Scribd, Oyster, e-Reatah proposent des abonnements de ce type et se présentent comme les Netflix (vidéo) ou les Spotify (musique) de la lecture. En France, à plus petite échelle, Izneo pour la BD, YouBoox et Youscribe (100.000 titres chacun) se sont lancés dans l’aventure.

Amazon, présent sur tous les maillons de la chaine du livre, n’entendait pas rater le coche, et a lancé Kindle Unlimited d'abord aux Etats-Unis, puis au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et en Espagne, avant d’arriver tout récemment en France, avec 700.000 titres dont 20.000 en français pour 9,99 euros par mois, et une promotion à 0,99 euro pour le premier mois.

Le modèle de l’abonnement illimité est paradoxal : plus un utilisateur lit de livres, plus la plateforme doit verser de droits. Ce sont donc les petits et moyens lecteurs qui permettent de rentabiliser le service ; mais ce sont les gros lecteurs qu’il est possible de convaincre et de fidéliser. Seules les plateformes disposant d’un très grand nombre d’abonnés peuvent survivre.

Les éditeurs français se sont inquiétés de cette nouvelle forme de concurrence, qui se fonde sur une forme d’usage en vogue dans le monde digital : accès aisé à la surabondance, rupture avec l’achat à l’unité, renoncement à la propriété. L’argument de l’incompatibilité de l’abonnement illimité avec la loi de 2011 sur le prix unique du livre numérique  a été avancé. Dans un rapport très argumenté sur la question, Laurence Engel, médiateur du livre, conclut que la loi couvre les abonnements, mais que « tous les abonnements ne sont pas envisageables ».

Pour la vidéo, l’arrivée en France de Netflix, il y a quelques mois, avait fait craindre le pire. La plateforme américaine a finalement incité les plateformes françaises à redoubler d’efforts, elle a sans doute donné un coup d’accélérateur à la réflexion sur le caractère trop lourd de la chronologie des médias, et n’a pas décollé autant qu’on l’avait imaginé, faute d’un catalogue à hauteur des exigences des abonnés.

Car le nerf de la guerre, c’est le catalogue. Aux Etats-Unis, Oyster et Scribd ont eu du mal à négocier un accès aux catalogues des grands éditeurs. En France rares sont les éditeurs qui acceptent cette formule dans laquelle ils voient un jeu de dupes et dont ils craignent qu’elle ouvre la voie au glissement du marché naissant du numérique vers des usages fort peu rémunérateurs. Eyrolles (pratique), Fleurus (jeunesse), l'Encyclopaedia Universalis ont accepté le contrat d'Amazon. Au final le fonds est pauvre, du moins en français.

Bref le modèle économique du livre illimité n’est pas encore établi, et les offres d’abonnement illimités restent… limitées en France aujourd’hui ; mais si les usagers les réclament, elles finiront par se développer, portées par d’autres acteurs que ceux de la culture. De ce point de vue, mieux vaut s’y préparer que d'en juguler la marche.

Françoise Benhamou

Françoise Benhamou est professeur d’économie à l’Université de Paris 13, membre du Collège de l’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes), et également Expert à l’UNESCO, membre du Comité directeur de l’Association française de sciences économiques (AFSE) et présidente de l’ACEI (Association for Cultural Economics International).

Ses principaux domaines d’expertise sont l’économie de l’énergie et du changement climatique, l’économie de réseaux, l’économie des télécommunications, l’économie industrielle.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd’hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l’initiative repose sur une conviction commune : l’importance d’un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.

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