« Déficit/PIB, un délai supplémentaire pourquoi, et pour quoi faire ? » par Christian Stoffaës (Cercle des économistes)

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La France joue un r�le pivot dans la zone euro, à mi-chemin entre l'Allemagne et l'Europe du sud.
La France joue un r�le pivot dans la zone euro, à mi-chemin entre l'Allemagne et l'Europe du sud.

Deux ans supplémentaires pour ramener le déficit public sous la barre des 3% du PIB ! Mesure prise alors que, abonnée invétérée aux dérapages budgétaires, la France irrite de plus en plus ses partenaires. Christian Stoffaës analyse les détails de ce traitement de faveur.

Un délai pourquoi ?  On ne fait des exceptions à une règle qu'au détriment de sa crédibilité. Il faut rechercher la réponse à Berlin, puisque c'est l'Allemagne qui dicte le consensus de la zone euro.  Dès lors que le choix y a été fait de sauver la monnaie unique, l'Allemagne considère qu'il faut ménager la France. Parce que la France joue un rôle pivot, à mi-chemin entre la zone-coeur constituée de l'Allemagne et de ses voisins, et l'Europe du Sud qui ont du chemin à parcourir. Donc, si la France craque, c'en est fini de l'euro.

C'est trop dur, a fait prévaloir le gouvernement français auprès de ses collègues : ne demandez pas trop de sacrifices au risque de casser le consensus français pour l'euro. L'équilibre politique se fragilise avec la montée continue du Front national qu'attestent toutes les élections. Autant l'Europe est en mesure d'imposer sa loi à l'Extrême gauche maintenant au pouvoir à Athènes, autant ce serait plus difficile avec Madrid, et impossible si Paris basculait.

D'autre part la France démontre qu'elle fait des efforts, même restant insuffisants au regard des critères : la loi Macron, la compression des budgets de certains ministères, la réforme territoriale. Pour comprendre le mécanisme il faut se reporter aux circonstances dans lesquelles ont été fixés les termes du pacte budgétaire entériné en 2013.

Pour saisir le raisonnement allemand, il faut se reporter à la crise grecque de 2010, où le fatal défaut n'a pu être évité que par la mobilisation des finances des Etats membres qui ont mis en place le Fonds européen de stabilité. L'obsession allemande c'est l'aléa moral, ce comportement - la terreur des assureurs - qui conduit l'assuré  à faire n'importe quoi lorsqu'il se sait assuré. N'est-ce pas ce qu'ont fait les Grecs avec leurs investissements dispendieux, leurs recrutements massifs de fonctionnaires, et leur laxisme fiscal au cours des années folles qui ont précédé le krach de Wall Street. Avant l'euro,  la mauvaise gestion macroéconomique avait une sanction immédiate et sans appel, nommée dévaluation. Le problème autour duquel les Européens tournent depuis l'instauration de la monnaie unique, est de savoir par quoi on remplace cette sanction, irrémédiable et sans appel.

Il a été démontré que l'engagement inscrit dans le Traité de Maastricht ne suffisait pas pour imposer la discipline, les premiers contrevenants ayant montré le mauvais exemple étant l'Allemagne et la France. Pour accepter le sauvetage de la Grèce et de quelques autres en contradiction avec les dispositions du Traité de Maastricht, il fallait donc imaginer un mécanisme plus contraignant. C'est le pacte budgétaire qui fixe un cadre de surveillance mutuelle et prévoit des sanctions en cas de non-respect.

Un délai pour quoi faire ? Là c'est à Paris qu'il faut chercher la réponse. Le dialogue entre la Commission européenne et les Etats sous surveillance relèvent en grande part du théâtre. Personne ne croit sérieusement que la Commission prendra des sanctions significatives à l'encontre d'un de ses membres importants. D'ailleurs comment attendre d'un jury qu'il se montre sévère à l'égard d'un de ses propres membres ? De même peut-on sérieusement croire que la zone euro laissera un de ses membres faire défaut sur sa dette avec les conséquences en cascade qui en résulteraient ?

La France a bataillé pour négocier une dérogation : mais maintenant elle doit  prouver sa crédibilité et poursuivre la politique de rigueur et les réformes structurelles. La France est "en capacité" de respecter cette trajectoire "exigeante" et "réaliste", a immédiatement réagi  Michel Sapin. Après cette passe d'armes le gouvernement est donc mieux armé pour poursuivre la rigueur et les réformes. L'aile gauche n'a pas trouvé le langage ni la méthode pour riposter. L'usage du 49-3 en est légitimé. Déjà en 1983 François Mitterrand avait imposé le tournant de la rigueur au nom de l'Europe et de la parité franc/mark, non au nom d'une subite conversion au libéral-monétarisme.

La voie est ouverte pour aller plus loin dans les réformes de l'Etat, des collectivités locales, de la protection sociale où les gisements d'économies et de compétitivité sont considérables, pourvu que la volonté politique soit présente. Car, en réalité, la France n'a pas encore fait l'expérience de l'austérité.

Christian Stoffaës

Professeur associé d'économie à l'Université Paris II Panthéon-Assas, Christian Stoffaës est ingénieur général des Mines et également Chef économiste au Conseil général de l'industrie, de l'énergie et des technologies (CGIET) et président du Cercle des ingénieurs économistes.

Le Cercle des économistes a été créé en 1992 avec pour objectif ambitieux de nourrir le débat économique. Grâce à la diversité des opinions de ses 30 membres, tous universitaires assurant ou ayant assuré des fonctions publiques ou privées, le Cercle des économistes est aujourd'hui un acteur reconnu du monde économique. Le succès de l'initiative repose sur une conviction commune : l'importance d'un débat ouvert, attentif aux faits et à la rigueur des analyses. Retrouvez tous les rendez-vous du Cercle des économistes sur leur site.