BCE : "La liquidité ne fait pas le crédit" (Cercle des analystes indépendants)

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La BCE, en abaissant ses taux et en rachetant des dettes souveraines, incite les ménages et les Etats européens à s'endetter davantage. Mauvaise façon de relancer l'économie, estime Véronique Riches-Flores.
La BCE, en abaissant ses taux et en rachetant des dettes souveraines, incite les ménages et les Etats européens à s'endetter davantage. Mauvaise façon de relancer l'économie, estime Véronique Riches-Flores.

Tirant toujours la sonnette d’alarme sur les perspectives financières mondiales, Véronique Riches-Flores signe la chronique hebdomadaire du Cercle des analystes indépendants en soulignant les risques liés à la volonté de la BCE de relancer l’économie par le crédit.

La banque centrale peut déployer des moyens infinis, sans le relais de la politique budgétaire ses efforts seront vains et les dysfonctionnements inhérents aux tombereaux de liquidités injectés dans l’économie alimenteront, tôt ou tard, une nouvelle catastrophe économique et financière. La liquidité ne fait pas le crédit

Imaginer forcer les banques à prêter en les gorgeant de liquidités n’a guère de sens si les éléments requis pour une reprise du crédit ne sont pas au rendez-vous. Cela requiert trois conditions au minimum.

1- des agents économiques, ménages et entreprises, demandeurs de financement ;

2- des conditions de solvabilité acceptables pour les banques, desquelles la régulation en place exige le respect d’un certain nombre de critères ;

3- des perspectives économiques, sinon bonnes, du moins suffisamment encourageantes pour que les deux premières conditions puissent être réunies conjointement, tant du côté de la demande que de l’offre de crédit.

C’est peu dire que ces critères ne sont pas au rendez-vous.

Tout d’abord, avec une dette privée de l’ordre de 165% de son PIB, comparable à ce qu’elle était aux États-Unis avant la crise de 2008, la zone euro n’a pas vraiment les moyens d’être très gourmande en crédit. Les pays trop largement endettés en 2008 sont loin d’avoir assaini leur situation tandis que les économies initialement moins handicapées ont souvent profité des conditions de ces dernières années pour s’endetter davantage.

Ainsi en Espagne, le taux d’endettement privé reste supérieur à 175 % du PIB tandis que la France s’est arrogée une flambée de 30 points de PIB de sa dette depuis 2008. À 181%, selon les statistiques de la BRI, mieux vaudrait sans doute dans ce dernier cas que la tendance ralentisse, les entreprises de l’hexagone affichant, en particulier, le taux d’endettement le plus élevé des principaux pays industrialisés.

Evolution du crédit aux entreprises et aux ménages en zone euro sur les 15 dernières années. Sour
Evolution du crédit aux entreprises et aux ménages en zone euro sur les 15 dernières années. Source : RF Research, BRI, Macrobond.

Où sont donc les marges de développement du crédit sinon du côté des entreprises allemandes, qui semblent toutefois n’en être que mieux portantes, ou du côté de l’Italie, sans omettre de remettre cette dernière situation en perspective de la santé des banques italiennes ou d’une économie tout juste sortie de trois années de récession début 2015…

Rares sont de fait les économies de la zone ayant bénéficié de conditions économiques conformes à ce qui est en général requis pour profiter d’un environnement particulièrement favorable sur le front du crédit. La conjoncture en zone euro est morose depuis 2011, plus souvent en récession-stagnation qu’en croissance assurée, tandis que l’embellie enregistrée ces derniers trimestres marque déjà nettement le pas depuis le début de l’année. Ajoutons à cela la faible progression des rémunérations sur fond de pressions déflationnistes latentes, et nous avons tous les ingrédients, non pas d’une reprise du crédit mais bel et bien d’une décroissance de celui-ci.

Force est dès lors de constater que si les mesures prises par la BCE ont eu la capacité de panser les brèches de la crise souveraine et, plus récemment, de prévenir l’imminence d’une nouvelle chute des marchés financiers aux conséquences économiques et financières immédiatement redoutables, leur pouvoir ne va guère beaucoup plus loin. Pire, il finit par être contre-productif, la politique de taux d’intérêt négatifs pratiquée ces derniers temps ayant non seulement comme conséquence de fragiliser les banques mais également de stimuler l’épargne en en comprimant le rendement et en menaçant les systèmes de retraites…

On l’aura compris, la réponse uniquement monétaire à la crise en présence ne suffira pas et pourrait, sans tarder, être mise en échec. C’est donc ailleurs, qu’il faut agir. Non plus par des réformes à vocation déflationniste, qui viendraient encore aggraver le mal, mais bel et bien par des politiques de croissance structurelles qui trouveraient largement leur justification dans des initiatives d’envergure en faveur de l’investissement.

Les besoins ne manquent assurément pas qui pourraient non seulement donner du sens à ce que fait la BCE en rééquilibrant le mix de la politique économique mais, par la même occasion, redonner un élan au projet européen qui, trop ankylosé, se disloque de toutes parts.

Seules semblent manquer aujourd’hui l’ambition et l’audace politiques. Comment taire ce constat affligeant et ô combien préoccupant pour l’avenir européen ?

Véronique Riches-Flores

Véronique Riches-Flores est membre du Cercle des Analystes indépendants et présidente de RichesFlores Research.

Le Cercle des analystes indépendants est une association constituée entre une douzaine de bureaux indépendants à l'initiative de Valquant, la société d’analyse financière présidée par Eric Galiègue, pour promouvoir l'analyse indépendante.

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