par Nandita Bose et Joseph Ax
Confronté à une défiance et une impopularité croissantes qui se propagent jusque dans son électorat, Donald Trump s'efforce d'articuler le débat électoral autour d'un thème familier, celui de la sécurité nationale.
A une quarantaine de jours des élections du 3 novembre qui pourraient aboutir à la perte de contrôle de la Chambre des représentants, voire du Sénat, il s'efforce ainsi de reléguer au second rang la question de la guerre au Moyen-Orient et celle de ses retombées sur le coût de la vie aux Etats-Unis.
S'expliquant le week-end dernier sur sa volonté de construire à Washington un arc de triomphe haut de 76 mètres, le président américain a avancé que l'ouvrage servirait de "complexe militaire" destiné à garantir la sécurité nationale, équipé de tireurs d'élite, de drones et de munitions.
Lundi, c'est encore en invoquant l'impératif de défendre la sécurité nationale qu'il a justifié le bannissement de CNN, MS NOW et Politico, de la Maison blanche affirmant que ces médias représentaient une "menace pour notre sécurité nationale".
Ces deux déclarations constituent les dernières initiatives en date d'une campagne menée par le président pour invoquer des impératifs de sécurité nationale afin de justifier des décisions présidentielles juridiquement fragiles et de moins en moins admises par l'opinion publique.
Au cours de son deuxième mandat, Donald Trump a ainsi invoqué la sécurité du pays pour défendre son projet de salle de bal d'un coût estimé à 400 millions de dollars (350 millions d'euros) à la Maison blanche, l'annulation de projets d'éoliennes en mer, l'envoi de troupes de la Garde nationale dans des villes américaines dirigées par des démocrates et nombre de ses droits de douane sur les produits étrangers.
Dans chacun de ces cas, l'argument sécuritaire visait à affirmer l'autorité présidentielle en l'absence d'une approbation formelle du Congrès.
Si les présidents américains invoquent depuis longtemps la sécurité nationale comme un puissant argument juridique et politique, des experts en droit estiment que Donald Trump y recourt de manière plus large et plus fréquente que ses prédécesseurs, y compris pour des questions ayant peu de rapport manifeste avec les enjeux de sécurité.
Le recours à de tels arguments n'a rien d'accidentel.
Un responsable de la Maison blanche qui s'exprimait sous le sceau de l'anonymat, a déclaré qu'étendre la sécurité nationale jusqu'à en faire un moyen de défense à toutes fins n'était "pas idéal", mais que cela modifiait "le terrain juridique et politique d'un litige".
"Et ça marche", a déclaré le responsable.
En réponse à une demande de commentaire adressée à la Maison blanche, un deuxième haut responsable de l'administration a déclaré qu'il appartenait au président, en sa qualité de commandant en chef, de protéger la sécurité nationale.
Le responsable a déclaré que le projet de salle de bal comprenait des améliorations en matière de sécurité conçues avec le White House Military Office et le Secret Service, et que les journalistes qui sollicitent des informations classifiées et divulguent des détails sensibles risquent d'agir à l'encontre des intérêts de sécurité nationale des Etats-Unis.
Les dernières initiatives de Donald Trump coïncident avec une chute de sa cote de popularité à 32%, son niveau le plus bas depuis qu'il a entamé sa carrière politique, selon un sondage Reuters/Ipsos publié lundi.
Seuls 17% des Américains approuvent sa gestion du coût de la vie, principale préoccupation des électeurs, tandis que la guerre en Iran est largement impopulaire.
SÉRIE DE REVERS
En l'espace de cinq jours la semaine dernière, la Cour suprême a rejeté la tentative de Donald Trump de restreindre le vote par correspondance, les prix du gazole ont atteint un niveau record et un juge fédéral a bloqué l'ajout de son nom sur la façade du Kennedy Center, conduisant Donald Trump à menacer d'annuler les travaux de rénovation prévus si la décision n'était pas infirmée.
L'argument avancé par Donald Trump pour la construction de l'arc de triomphe semblait reprendre la stratégie qu'il avait employée pour la salle de bal, qui comprend des travaux de modernisation d'un bunker souterrain à la Maison blanche.
Dans un cas comme dans l'autre, il a fallu attendre que des procédures judiciaires viennent ralentir les processus pour qu'il affirme qu'il s'agissait de "complexes militaires".
Dans un message publié dimanche sur les réseaux sociaux, Donald Trump a avancé que l'armée américaine avait demandé que des modifications soient apportées au projet d'arc.
Celui-ci disposerait désormais de tireurs d'élite sur son toit et son esplanade, ainsi que de drones et de "grandes quantités de munitions pour les tireurs d'élite", a-t-il déclaré.
Selon ses détracteurs, cette initiative semblait destinée à étouffer l'opposition à la construction de ce monument.
"Il sait que les experts de la sécurité aérienne, les anciens combattants et le peuple américain sont opposés à la construction de cet arc doré, et le président veut donc naturellement exploiter notre armée comme un bouclier politique pour aller de l'avant", a déclaré Tammy Duckworth, sénatrice démocrate de l'Illinois.
L'affaire de la salle de bal, a déclaré le responsable de la Maison blanche, a montré que l'ajout d'une dimension sécuritaire pouvait dissuader les tribunaux d'intervenir, après que l'administration eut échoué devant les juridictions inférieures à faire prévaloir la seule autorité présidentielle.
Le mois dernier, la Cour suprême a autorisé la poursuite des travaux, invoquant notamment des préoccupations de sécurité nationale.
Le responsable a déclaré que la même logique pouvait s'appliquer aux litiges relevant de l'accès de la presse, soulignant que les tribunaux sont davantage susceptibles de s'en remettre au président sur les questions de sécurité nationale que dans un litige portant sur le premier amendement.
Les tribunaux pourraient pourtant devenir moins enclins à accepter les arguments de Donald Trump en matière de sécurité nationale s'il continue à en élargir la portée, soulignent plusieurs juristes.
Si une administration met à mal sa crédibilité, cela compromet "la déférence traditionnelle dont les présidents du pays ont bénéficié de la part du public, des tribunaux et des alliés lorsqu'ils invoquent la sécurité nationale et le font de bonne foi", a déclaré James Baker, directeur du Syracuse University Institute for Security Policy and Law et ancien juge fédéral.
Les tribunaux et le Congrès ont en effet accordé une grande latitude aux présidents sur cette question depuis les attentats du 11 septembre 2001, a déclaré Elizabeth Goitein, spécialiste de la sécurité nationale au Brennan Center for Justice de la New York University.
Mais l'argument devient "difficile à faire accepter" lorsque Donald Trump invoque des préoccupations de sécurité dans des dossiers présentant des liens aussi ténus avec celle-ci, comme l'arc, a-t-elle déclaré.
Présenter la couverture médiatique négative de la Maison blanche comme une question de sécurité est "si limpide", a-t-elle ajouté, que "je peux imaginer que cela se retourne contre lui".
(Nandita Bose et Joseph Ax; version française Nicolas Delame)

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