Une prostituée attend un client dans une rue du Bois de Boulogne, le 30 mars 2024 à Paris ( AFP / JULIEN DE ROSA )
Lasse, Pestana traîne les pieds comme on traîne sa peine. A 58 ans, cette Equatorienne à l'allure digne et élégante est "usée" par ces dernières années à se prostituer dans un bois de Boulogne qui a achevé de la plonger dans la précarité, la violence et la solitude.
"Je ne veux plus continuer à souffrir. Ca suffit. Nous, les travestis, on souffre beaucoup parce que nous sommes seules. Nous devons gagner notre vie seules. Et nous mourrons seules", souffle à l'AFP Pestana, qui peine parfois à articuler. Sa mâchoire a été fracassée lors d'une agression dans le bois de Boulogne.
Les mains jointes, assise à une table dans une maison sobre où elle s'est installée en mars après de longs mois d'errance, Pestana livre le récit de sa vie, celle d'une prostituée qui a vu ses conditions se dégrader au gré de lois réprimant la prostitution, assure-t-elle.
Grâce à l'association de défense des droits des personnes transgenres les plus précarisées, Acceptess-T, Pestana a trouvé un toit où elle est en sécurité et pu reprendre son traitement contre le VIH - dont elle est porteuse depuis 2002 - qu'elle avait dû lâcher il y a presque 10 ans, faute de ressources.
Elle était pourtant arrivée en France un jour de fête, en 1998. "Il y avait la Coupe du monde, la France a gagné", se souvient-elle. Pestana débarquait de son village natal, après un passage par l'Espagne, pour gagner plus que dans le salon de coiffure où elle travaillait afin d'aider sa famille.
Le bois de Boulogne, dans l'ouest parisien, est très vite devenu son espace de vie.
"On se payait l'hôtel tous les jours. On gagnait vraiment sa vie, on pouvait payer le loyer, à manger, et s'habiller", explique la quinquagénaire, qui proposait des actes sexuels à ses débuts à "20, 30 euros".
"Maintenant, c'est 5 euros ou gratuit".
- "Le travail, c'était mort" -
Selon Pestana, tout a empiré avec la loi sur le délit de racolage, en 2003.
"Rien que le fait que le client nous demande notre tarif, c'était déjà pénalisé. La police nous arrêtait juste pour avoir dit le prix à un client", se remémore Pestana, interpellée de nombreuses fois.
"Quand la répression a commencé, tout le travail dans le bois c'était mort. Il n'y en a presque plus eu".
Elle travaillait le jour et la nuit. Jusqu'à cette nuit de 2013.
"Quatre personnes m'ont attaquée, ils m'ont défigurée, j'ai passé un an à l'hôpital. Ils m'ont cassé la mâchoire, j'ai une tige en fer à l'intérieur", montre-t-elle tout en évoquant la psychose qu'elle a développée depuis.
Pour subvenir à ses besoins, elle a continué à travailler dans le bois, mais les clients se sont faits plus rares avec la loi de 2016 qui a fait de la prostituée une victime et exposé le client à une amende de 1.500 euros.
La prostitution s'est alors déplacée en ligne, plus cachée, les clients ont déserté la voie publique. Avec Internet, "les filles ne sortent plus", les hommes aussi "se déplacent par Internet".
Elle n'a pas proposé ses services en ligne faute de moyens pour payer un logement. Alors elle est restée à travailler dans le fond du bois, et son froid.
"J'ai dû continuer à sortir, tous les jours, quand il pleut, qu'il neige, pour gagner 10, 20 euros par jour, parfois zéro euro".
Pestana et son trait de crayon noir sur les yeux a été ballotée "à droite, à gauche" pour survivre. Sans papiers, ni protection sociale, ni aide, elle a glissé dans la précarité.
Jusqu'à ce que Giovanna Rincon, directrice de Acceptess- T, lui apporte du soutien.
Dans cette maison qu'elle partage avec deux autres prostituées transgenres, animée par les telenovas diffusées sur la télévision murale, Pestana se repose, enfin.
"Je me sens fatiguée, je suis usée, je n'en peux plus. Je n'ai plus de forces", glisse-t-elle.
"J'ai pris la décision de partir. Je veux rentrer chez moi et passer les dernières années qui me restent avec ma mère avant qu'elle ne meure. Et ne plus jamais entendre parler de prostitution".

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