"Il est grand temps que nous renforcions notre compétitivité afin d'évoluer à armes égales" avec les services étrangers, selon Berlin.
Le siège des services de renseignement extérieurs allemands, le BND, à Berlin, en Allemagne. ( POOL / LIESA JOHANNSSEN )
Longtemps encadrés par des restrictions strictes, les services secrets allemands vont être réformés en profondeur pour leur permettre de faire face à la multiplication des menaces -Russie, guerre hybride...-. Les agents allemands vont bientôt pouvoir mener des opérations secrètes et intervenir à l'étranger, selon une réforme présentée mercredi 12 août en conseil des ministres.
Moqués par certains pour être des "végétariens" parmi de féroces carnivores, le renseignement extérieur ou BND, et le renseignement intérieur ou BfV, devraient pouvoir désormais mener des opérations secrètes et intervenir face aux menaces étrangères. "Il est grand temps que nous renforcions notre compétitivité afin d'évoluer à armes égales avec nos services partenaires dans le monde", a affirmé le ministre allemand de l'Intérieur, le conservateur Alexander Dobrindt, dans un entretien au quotidien Bild paru mardi.
Débattue depuis des mois, cette réforme, présentée mercredi en conseil des ministres, doit ensuite être adoptée par le parlement.
Dans un pays hanté par le souvenir de la Gestapo des nazis et la Stasi de la RDA communiste , des restrictions strictes avaient été imposées aux activités des services secrets. Or, le "changement d'époque", proclamé en février 2022 par le chancelier social-démocrate Olaf Scholz juste après l'invasion de l'Ukraine, consistant notamment en une hausse des dépenses militaires, doit désormais aussi s'appliquer aux services secrets, martèle Marc Henrichmann, président de la commission parlementaire de contrôle des services de renseignement. L'Allemagne se trouve "en plein cœur d'un conflit hybride avec la Russie, mais aussi avec d'autres acteurs" , a déclaré à l' AFP ce député conservateur.
Sabotage à l'étranger
Jusqu'ici, le BND collectait avant tout des informations. Désormais il devrait, à l'instar de services secrets d'autres pays, se voir attribuer des pouvoirs "opérationnels" pour parer aux menaces. Cela inclut notamment la possibilité de neutraliser des systèmes informatiques à l'étranger en cas de cyberattaques. En cas de tension, de défense ou de situations de danger particulier, le BND pourrait également mener des actions de sabotage à l'étranger.
De manière générale, les services secrets allemands devraient aussi pouvoir mener des actions de piratage pour manipuler ou supprimer des données. Cela permettrait, par exemple, de modifier des instructions de fabrication d'armes ou de rendre celles-ci inoffensives dès leur production.
Marc Henrichmann cite également l'exemple du paiement des "low-level agents" ou "agents jetables", souvent recrutés sur les réseaux sociaux pour une mission ponctuelle, des actes de sabotage qui se sont multipliés ces dernières années dans le pays, et qui sont rémunérés la plupart du temps via des monnaies numériques. Si les services de renseignement parvenaient à empêcher ces transactions, cet agent de circonstance "ne recevrait pas son argent et ne passerait pas à l'acte", souligne-t-il.
En revanche, les agents du BND ne devraient pas pouvoir recourir à la violence contre des personnes à l'étranger , comme peuvent le faire ceux du Mossad israélien ou de la CIA américaine. Fait nouveau : ils n'auront toutefois plus besoin d'une autorisation expresse pour emporter des armes à l'étranger, comme c'est déjà le cas pour les soldats de la Bundeswehr. Il s'agira cependant d'assurer uniquement leur légitime défense.
Menace sur la vie privée
Malgré sa nécessité, illustrée encore la semaine dernière par la découverte d'un drone explosif à l'aéroport de Leipzig (est), cette réforme suscite tout un lot de critiques, ses détracteurs estimant qu'elle menace la vie privée des citoyens et les libertés civiles.
La commissaire fédérale à la protection des données, Louisa Specht-Riemenschneider, déplore ainsi que la réforme prive son autorité de pouvoir de contrôle en matière de protection des données. Les personnes concernées n'auraient ainsi qu'un accès très limité aux informations sur la manière dont les services de renseignement traitent leurs données.
De son côté, l'Association pour les droits fondamentaux (GFF) met en garde contre un "accroissement massif des pouvoirs des services de renseignement".
"Le BND et le BfV vont pouvoir profondément porter atteinte aux droits fondamentaux grâce notamment à des analyses par intelligence artificielle pratiquement sans mesures de protection, à l'accès aux caméras de vidéosurveillance privées et même à des contre-attaques informatiques", a averti dans le journal "Rheinische Post", Kai Dittmann, représentant de la GFF.
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