Réunion du Rassemblement national après le verdict rendu à Paris dans le cadre du procès en appel de Marine Le Pen pour détournement de fonds européens
par Sophie Louet
Marine Le Pen, candidate autoproclamée du peuple et par le peuple dans un élan trumpien, a lancé mercredi à La Flèche sa campagne pour l'élection présidentielle au lendemain d'un coup de poker judiciaire inédit dans les annales politiques françaises qui prend de court ses adversaires.
La cheffe de file du Rassemblement national (RN), désormais engagée dans un défi électoral à l'issue incertaine sous le slogan "Pour la France, La Renaissance", a choisi la sous-préfecture de la Sarthe comme un symbole des ambitions de l'extrême droite française.
La ville du Grand Ouest, bastion historique de la gauche depuis les années 1950, a été conquise par le RN lors des élections municipales de mars dans un "21 avril sarthois", selon les mots du politologue Jérôme Fourquet, notamment.
"Ce territoire qui était une terre de mission est le symbole de notre engagement auprès des électeurs", a déclaré aux journalistes Marine Le Pen, souriante, au côté de Jordan Bardella.
"La campagne démarre et nous affrontons désormais une échéance électorale. (...) Je me réjouis que Marine puisse porter nos couleurs", a renchéri le président du RN, qui restera théoriquement cantonné aux seconds rôles, Marine Le Pen réservant Matignon à son dauphin de 30 ans en cas de victoire le 2 mai 2027 dans le cadre d'"un ticket gagnant".
Le "binôme", arrivé séparément, a été accueilli par une centaine de manifestants protestant contre sa venue, tandis que des sympathisants du RN briguaient des selfies avec la quadruple candidate à l'élection présidentielle.
"Délinquante", "RN = voleurs", "La Flèche on l'aime, Pas le R'haine" pouvait-on lire sur des pancartes. Des tensions ont éclaté sur le marché où tentaient de se rendre Marine Le Pen et Jordan Bardella alors que les gendarmes repoussaient le "cordon" anti-RN. La candidate est alors repartie en voiture pour discuter avec l'équipe municipale à huis clos.
"SANS BRACELET"
Après une trentaine de minutes passées à la mairie, Marine Le Pen a quitté La Flèche. La députée du Pas-de-Calais a profité de ce premier déplacement éclair d'environ une heure pour dérouler de nouveau son argumentaire controversé sur la décision de la cour d'appel de Paris et son pourvoi consécutif en cassation.
Condamnée en première instance, le 31 mars 2025, à quatre ans de prison dont deux ferme, 100.000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire pour détournement de fonds publics dans l'affaire des assistants parlementaires du Front national, Marine Le Pen a été sanctionnée mardi d'une peine allégée.
Trois ans de prison, dont un an ferme aménageable sous surveillance électronique, 45 mois d'inéligibilité dont 30 avec sursis et 100.000 euros d'amende, ce qui lui permet techniquement de se présenter à la présidentielle mais sous bracelet électronique.
S'estimant "innocente" et contestant la lecture du Code pénal appliquée par deux juridictions, Marine Le Pen a décidé d'un pourvoi en cassation, qui a un effet suspensif.
"À partir du moment où il y a un pourvoi en cassation, je ne mettrai pas à exécution l’arrêt rendu par la cour d’appel. Donc Marine Le Pen débutera sa campagne sans bracelet", a confirmé mercredi sur TF1 la procureure générale près la cour d'appel de Paris, Marie-Suzanne Le Quéau.
UN CALENDRIER JUDICIAIRE INCERTAIN
"Si la décision de la Cour de cassation est rendue avant la présidentielle, elle pourrait, en revanche, devoir porter un bracelet pour la fin de sa campagne", a-t-elle expliqué. "D’ici là, Marine Le Pen est à nouveau présumée innocente, comme tout condamné. Il n'y a pas de discussion là-dessus".
Dans une relecture peu orthodoxe de la chose judiciaire, Marine Le Pen, avocate de formation, a réaffirmé mercredi avoir décidé d'un pourvoi en cassation pour "un problème juridique extrêmement sérieux" - l'article 431-15 du Code pénal sur les détournements de fonds par "personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public" s'applique-t-il ou pas à son dossier?
La patronne des députés RN s'est défendue à La Flèche de "jouer la montre". Car ce pari autant politique que juridique est suspendu à un calendrier judiciaire dont on ignore encore les contours.
La Cour de cassation, qui peut être saisie jusqu'au 17 juillet à la fois par Marine Le Pen et le parquet général (qui fera connaître sa décision la semaine prochaine), a fait savoir mercredi dans un rare communiqué explicatif que la chambre criminelle rendrait "son arrêt au plus tard début avril 2027, avant le scrutin présidentiel". Elle précise en outre qu'elle "ne réexamine pas les faits à l’origine de la poursuite, mais vérifie que la loi a été correctement appliquée."
Si la cour rendait un arrêt défavorable à Marine Le Pen début 2027, cette dernière se trouverait contrainte de faire campagne sous bracelet électronique, ce qu'elle a toujours exclu. Si la décision intervenait juste avant le premier tour du 18 avril, la candidate serait finalement libre de toute entrave. Si, hypothèse ultime, Marine Le Pen succédait à Emmanuel Macron le 2 mai, elle bénéficierait alors de l'immunité présidentielle, a rappelé Marie-Suzanne Le Quéau.
L'un des deux avocats de Marine Le Pen, Me Rodolphe Bosselut, a estimé mercredi sur France Inter que le cas de sa cliente ne rentrait "pas dans les procédures accélérées" et que des "conversions" ou "suspensions" de peine pouvaient intervenir d'ici là.
Des juristes avancent toutefois que si l'arrêt du 7 juillet était "cassé", Marine Le Pen se retrouverait confrontée au jugement de première instance d'exécution immédiate. Un retour en arrière qui signerait la fin de ses espoirs.
"La cour d’appel a dit : 'je rends aux électeurs leur liberté de vote'", a martelé la candidate à La Flèche.
Résumant le sentiment d'une classe politique, gauche comme droite, prise de vitesse, Gabriel Attal, candidat à la présidentielle, a déploré mercredi sur France Inter que l'élection soit en quelque sorte prise en otage.
Pour l'ancien Premier ministre, Marine Le Pen déploie "la même rhétorique qu'aurait Donald Trump". Il a dénoncé une forme de "pression sur la Cour de cassation pour qu’elle ne rende pas de décision avant l’élection présidentielle."
(Sophie Louet avec Benoît Teissier, Antony Paone et Nicolas Coupé à La Flèche)

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