* La Russie a multiplié par 6 ses attaques avec drones à réaction
* Les intercepteurs ukrainiens incapables d'atteindre 500 km/h
* Kyiv et sa région particulièrement ciblées
* L'Ukraine cherche la parade par l'innovation
par Max Hunder et Tom Balmforth
En ce début juillet, l'armée ukrainienne a réuni de nombreux fabricants pour une démonstration d'intercepteurs de nouvelle génération conçus pour parer aux attaques dévastatrices de drones à réaction que la Russie multiplie depuis plusieurs mois.
Mais selon deux sources informées du déroulement de ces tests, l'exercice ne se déroule pas comme prévu : nombre d'intercepteurs de drones s'avèrent difficiles à contrôler à des vitesses excédant parfois 400 km/h et certains s'écrasent dans les champs ou les bois avoisinants.
Ces tests illustrent le défi auquel l'Ukraine est confrontée à l'approche d'un nouvel hiver de guerre en raison d'une pénurie de systèmes occidentaux de défense antiaérienne face aux missiles balistiques russes et en l'absence de solution évidente à la menace de drones russes plus rapides et plus puissants.
Selon des données de l'armée ukrainienne consultées par Reuters, la Russie a multiplié par six environ son utilisation de drones à réaction au cours des trois mois d'été.
Depuis le déclenchement par la Russie de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022, le conflit a été marqué par des évolutions technologiques constantes et rapides. L'un des plus haut gradés de l'armée ukrainienne a toutefois publiquement regretté vendredi que, dans le domaine des drones à réaction, son pays accuse un retard important.
"Avec les drones à réaction, nous nous sommes encore une fois complètement plantés en matière d'initiative, c'est un fait", a dit Maksym Jorin, vice-commandant du 3e Corps d'armée, sur la messagerie Telegram.
"Les Russes ont mis en place une production de masse et le recours à des Shahed à réaction, et nous ne savons même pas quoi faire face à ça."
MONTÉE EN CADENCE RAPIDE DE LA RUSSIE
Youri Tcherevachenko, l'un des chefs de l'armée de l'air ukrainienne, reconnaît ces difficultés dans le développement d'intercepteurs plus rapides mais il assure que l'Ukraine est sur le point de déployer un éventail de solutions produites en masse et à faible coût.
"Je suis certain que, bientôt, nous pourrons disposer de tout un ensemble d'armes qui seront efficaces pour contrer les (drones) à réaction", a-t-il dit à Reuters.
La montée en cadence rapide de la production de drones à réaction a permis à la Russie de bombarder l'Ukraine, et particulièrement Kyiv, avec un nombre croissant d'engins dont la rapidité rend la destruction bien plus difficile que celle de leurs prédécesseurs à motorisation simple, alors que les Ukrainiens étaient parvenus à un taux d'interception d'environ 90%.
Cette évolution intervient alors que, parallèlement, la Russie continue de tirer sans relâche des missiles balistiques bien plus destructeurs tandis que l'Ukraine souffre d'un manque de missiles intercepteurs.
La Russie produit déjà environ 3.000 drones à réaction par mois, estime le renseignement militaire ukrainien. Certains ont la forme triangulaire des Shahed tandis que d'autres ont une forme allongée avec des ailettes les faisant davantage ressembler à des missiles de croisière.
La Russie a tiré en juin environ 450 drones à des vitesses allant de 240 à 500 km/h. Ce nombre a bondi à environ 2.850 en août. Un drone classique de type Shahed, conçu sur le modèle iranien, vole à moins de 200 km/h.
Près de 20% de ces drones ont été tirés contre Kyiv et sa banlieue, de loin le secteur le plus visé, montre les données de l'armée ukrainienne.
GLAIVE CONTRE BOUCLIER
Youri Tcherevachenko dit que, outre Kyiv, le port d'Odessa sur la mer Noire, essentiel aux exportations ukrainiennes, a lui aussi été l'une des principales cibles de ces attaques.
"A l'avenir, le nombre global de drones de ce type utilisés dans les bombardements va augmenter", prédit-il, ajoutant que, dans certaines vagues de frappes, la proportion de drones à réaction dépasse déjà 70%.
"Le principal danger de ces drones est qu'ils sont guidés, ce qui signifie qu'ils peuvent changer de direction et d'altitude via les commandes d'un opérateur", poursuit Youri Tcherevachenko.
Pour les responsables ukrainiens et les experts militaires, le drone qui a frappé le 4 septembre le siège du Service de sécurité ukrainien (SBU), atteignant avec précision le bureau du chef de cet organisme, était ainsi téléguidé.
Samuel Bendett, assistant chercheur au Center for a New American Security, décrit la guerre en Ukraine comme une perpétuelle bataille du "glaive contre le bouclier", chaque nouvelle capacité ou innovation étant rapidement contrée par l'ennemi.
"L'avantage russe actuel sera au bout du compte affaibli par des contre-capacités ukrainiennes sous la forme d'intercepteurs rapides et bon marché capables de s'en prendre" aux drones à réaction, dit-il.
Face aux milliers de drones de type Shahed tirés chaque mois par la Russie l'an dernier, l'Ukraine a développé des intercepteurs coûtant moins de 2.000 dollars l'unité qui ont affiché un taux de réussite élevé.
Ces armes défensives s'avèrent toutefois généralement impuissantes face aux drones à réaction.
Borys Dolyna, commandant d'une unité de drones intercepteurs, déclare qu'il est parfois possible d'atteindre certains modèles de drones à réaction lorsqu'ils ralentissent pour manoeuvrer. Mais il avertit que la Russie est déjà en train d'ajuster les systèmes de bord pour permettre à ces drones de détecter l'approche d'un engin suspect et d'accélérer automatiquement.
SYSTÈMES EN RÉSEAU ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
L'Ukraine a déjà formé plus d'un millier d'unités de drones intercepteurs. Les entreprises s'activent de leur côté pour fabriquer des engins plus rapides, parfois eux-mêmes à réaction. Mais comme le test de juillet l'a montré, les progrès sont laborieux.
Selon le président ukrainien Volodimir Zelensky, plus de 60 entreprises ukrainiennes travaillent sur des projets de drones intercepteurs à réaction, même si seulement une poignée a abouti à des résultats.
L'une des solutions les plus prometteuses pour l'Ukraine, disent responsables et experts, consiste en une nouvelle génération de missiles téléguidés à bas coûts. L'Ukraine dispose d'un stock limité de missiles sol-air fournis par les Occidentaux et ces armes onéreuses n'ont jamais été conçues pour lutter contre des attaques massives de drones à réaction.
Youri Tcherevachenko dit que certains de ces missiles sont déjà en phase de test et seront nettement moins chers que les drones qu'ils sont destinés à abattre.
L'Ukraine a été capable par le passé de détourner des drones russes en leur transmettant de fausses données de géolocalisation par satellite mais, selon une source industrielle du secteur, de nombreux drones à réaction fonctionnent à l'aide d'antennes perfectionnées à 16 canaux les rendant très peu vulnérables aux brouillages et perturbations de signaux.
Anatoliy Khraptchynskyi, directeur du développement chez Fly Group Ukraine, une entreprise de défense, pense que les systèmes individuels ne seront plus suffisants désormais et que la solution réside dans une approche en réseau, avec de multiples appareils fonctionnant comme un "organisme" unique pour perturber les systèmes de navigation ennemis.
"Le drone continue de penser qu'il vole vers sa cible mais son propre pilotage automatique, se basant sur des coordonnées erronées, change progressivement de direction par lui-même et éloigne l'appareil des villes vers des zones sûres", dit-il.
Pour la source industrielle, les intercepteurs actuels, bien que plus lents que leurs cibles, pourraient déjà être adaptés pour pouvoir attaquer de front plutôt que de chasser par derrière. Cela nécessiterait des systèmes de visée soutenus par l'intelligence artificielle capables de calculer avec précision la trajectoire de vol d'un drone offensif.
Youri Tcherevachenko dit que des tentatives d'interception de front ont déjà été couronnées de succès en utilisant à la fois des logiciels de guidage automatiques et des drones pilotés manuellement. Si cette technologie doit encore être développée avant un déploiement de grande ampleur, elle représente à ses yeux l'avenir de la défense aérienne.
Pour l'heure, le fardeau repose essentiellement sur les pilotes d'avions de chasse, seuls appareils suffisamment rapides pour lutter contre les drones à réaction. L'amenuisement des stocks de missiles air-air contraint toutefois de plus en plus les pilotes à recourir au canon, une tactique périlleuse en raison des risques de collision avec des débris de drones.
(Reportage Max Hunder et Tom Balmforth, version française Bertrand Boucey, édité par Benoit Van Overstraeten)

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