par Parisa Hafezi
L'assassinat mardi d'Ali Larijani, chef du Conseil suprême iranien de sécurité nationale, de longue date très influent au sein du pouvoir à Téhéran, place la République islamique dans une phase plus incertaine, compliquant sa prise de décisions et limitant ses options alors que la guerre, entrée dans sa troisième semaine, ne faiblit pas.
Dès le premier jour de leur campagne de bombardements le 28 février, les Etats-Unis et Israël ont abattu le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, figure tutélaire à Téhéran depuis près de quatre décennies, ainsi que plusieurs commandants de l'armée iranienne.
Washington et Israël ont continué de cibler ces derniers jours les plus hauts responsables des autorités iraniennes, l'Etat hébreu ayant également prévenu qu'il entendait abattre Mojtaba Khamenei, désigné guide suprême de la République islamique en succession de son père et qui aurait été blessé dans les bombardements mais serait toujours actif.
Pour Téhéran, le défi en toile de fond devient de plus en plus structurel. Conçu pour durer, le système iranien est mis à l'épreuve par les multiples assassinats israélo-américains ciblés, qui ont réduit le cercle des responsables capables à la fois de gérer la guerre et de gouverner habilement.
Quatre représentants iraniens de haut rang ont déclaré qu'il y avait peu de personnalités au sein du système capables, comme Ali Larijani, de traduire la réalité du terrain en stratégie politique - un vide qui pourrait désormais ralentir la prise de décision à Téhéran et la coordination.
Ali Larijani avait la particularité de disposer d'une légitimité au yeux des théocrates, grâce à l'héritage religieux de sa famille, d'afficher la stature d'un politicien expérimenté et d'avoir des liens étroits avec les Gardiens de la révolution islamique, dont il avait gravi les échelons au siècle précédent.
VIRAGE SÉCURITAIRE ACCRU, MOINS DE FLEXIBILITÉ ?
D'après l'un des représentants iraniens de haut rang, tout cela faisait d'Ali Larijani un intermédiaire de confiance au sein d'un système où les multiples pôles de pouvoir cherchent souvent à accroître leur influence au détriment des autres.
Aux yeux d'Alex Vatanka, membre du centre de réflexion Middle East Institute basé à Washington, la mort d'Ali Larijani et de nombreuses autres figures iraniennes va "évidemment perturber le processus politique à Téhéran et pourrait même compromettre la continuité ou la flexibilité politiques".
Si la République islamique a été pensée de longue date pour résister à la perte de responsables, remplacer l'éminence grise Ali Larijani en temps de guerre sera bien plus délicat, ont déclaré deux des représentants iraniens.
Un autre représentant de haut rang a noté que l'effet immédiat de la mort du chef du Conseil suprême de sécurité nationale n'était "pas nécessairement une faiblesse de la République islamique, mais plutôt un désarroi", car perdre une telle figure risque de rendre la gouvernance plus fragmentée et plus réactive.
Des analystes disent penser que la mort d'Ali Larijani est susceptible de provoquer un virage accru du système iranien vers ses institutions sécuritaires, avec pour conséquences un contrôle renforcé mais moins de flexibilité - à la fois s'agissant de la gestion de la guerre et de l'atteinte d'un quelconque objectif final.
LA SURVIE AVANT TOUT
Ali Vaez, directeur du projet Iran au centre de réflexion International Crisis Group, a estimé que le système iranien ne serait pas paralysé par la mort d'Ali Larijani mais qu'il était "privé encore une fois d'une figure expérimentée capable de faire montre de prudence à un moment dangereux".
"Avec chaque assassinat", a-t-il poursuivi, "l'Iran s'éloigne d'une ouverture démocratique et s'avance vers une règle prétorienne ou un effondrement de l'Etat".
Tous les représentants avec lesquels Reuters s'est entretenu ont déclaré que l'objectif principal de l'establishment iranien était la survie.
"Le régime dans son ensemble a toujours été ancré autour de la survie et de l'opportunisme", a dit Alex Vatanka. "Ce qui veut dire qu'ils sont des radicaux idéologiques qui iront loin dans cette guerre, ou aussi loin qu'ils le pourront, mais qu'ils chercheront aussi une issue".
Il est exclu, selon des analystes, que le système théocratique iranien s'effondre dans l'immédiat à cause de la guerre ou que les Gardiens de la révolution effectuent un putsch, quand bien même ceux-ci ont renforcé leur mainmise sur la prise de décisions militaires en dépit de la perte de commandants.
Questionné sur l'hypothèse d'un coup d'Etat militaire, Ali Vaez a répondu que les Gardiens de la révolution n'en "ont pas besoin". "Ils sont déjà pleinement en contrôle", a-t-il ajouté.
L'un des représentants iraniens a déclaré que les Gardiens étaient engagés à respecter le système théocratique.
CRÉDIBILITÉ
Un ancien responsable réformiste de haut rang a noté qu'environ 12 millions de personnes composaient la base de soutien du système théocratique et que "la plupart d'entre eux soutiennent la République islamique parce qu'ils croient en un système régi par une figure religieuse".
Si Israël continue d'assassiner des responsables iraniens de haut rang, ont dit des analystes, la République islamique pourrait en venir à se rendre compte que la survie n'est pas simplement une question de résilience mais plutôt de remplacement et que remplacer des hommes comme Ali Larijani est bien plus ardu que prévu dans la conception du système.
Le président du Parlement, Mohammad Baqer Qalibaf, fait désormais partie des rares figures en Iran disposant à la fois d'une expérience militaire et d'un poids politique, pour avoir occupé un poste de commandant des Gardiens de la révolution, dont il est toujours proche, et être un allié de Mojtaba Khamenei. Qalibaf se présente de longue date comme un homme à poigne dans la lignée de despotes modernes.
D'après Sima Shine, ancienne analyste en chef du Mossad désormais chercheuse à l'Institut israélien d'études pour la sécurité nationale, la structure de pouvoir qui émerge à Téhéran semble de plus en plus centrée autour de Mohammad Baqer Qalibaf et de l'establishment sécuritaire.
"Nous pensons que les Gardiens et Qalibaf sont désormais les personnes les plus importantes (...) Qalibaf au niveau décisionnaire, et les Gardiens d'un point de vue pratique pour appuyer sur le bouton", a-t-elle dit.
Il n'en demeure pas moins que Mohammad Baqer Qalibaf ne dispose pas de la même crédibilité religieuse qu'Ali Larijani et n'a pas noué des liens aussi étroits que ce dernier avec la hiérarchie théocratique. Cela pourrait compliquer les efforts pour unir les diverses factions du système, quand bien même il y aurait un recentrage vers les forces de sécurité.
(Parisa Hafezi, avec la contribution de Maayan Lubell à Jérusalem; version française Jean Terzian, édité par Benjamin Mallet)

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