Les victimes françaises d'abus commis par des membres du clergé espèrent que la visite du pape permettra d'approfondir la réforme de l'Église
par Elizabeth Pineau et Manuel Ausloos
Ghislaine Magoarou avait neuf ans lorsque son instituteur, le frère Gabriel Girard, ferma un jour les rideaux de la classe pour la violer devant ses camarades, eux-mêmes abusés quotidiennement dans leur école bretonne, conduisant la petite fille qu'elle était à vouloir mettre fin à ses jours.
La professeure de yoga aujourd'hui âgée de 65 ans fait partie des quelque 330.000 mineurs victimes d'abus sexuels entre 1950 et 2020 commis par des prêtres, des religieux ou des laïcs d'institutions religieuses mentionnés dans le rapport supervisé par Jean-Marc Sauvé, qui a fait l'effet d'une bombe dans l'Eglise de France lors de sa publication en 2021.
"J'ai connu l'impensable, c'était des actes quotidiens, et c'était très violent. Cela m'a détruite complètement, et beaucoup de mes camarades aussi, certainement", raconte-t-elle à Reuters sur la plage de Loctudy (Finistère), après une promenade avec trois de ses compagnes d'infortune.
"Au sortir de cette scolarité, donc durant l'été, j'ai voulu me noyer. J'étais partie me baigner avec des amis et je me suis laissé couler, tout simplement. Je me suis laissé emporter par les vagues et je n'avais plus du tout envie de remonter. Je me sentais bien dans l'eau, comme lavée", poursuit celle qui a aussi connu plus tard les affres de l'anorexie.
Dimanche à Lourdes (Hautes-Pyrénées), le pape Léon XIV s'efforcera de trouver les mots face à sept victimes d'actes similaires, dans le sillage de son prédécesseur le pape François qui s'était lui aussi engagé sur ce thème, recevant notamment d'anciens élèves de Loctudy en 2023.
Lors d'une visite en juin à Madrid, où il a rencontré six victimes, Léon a qualifié de "plaie toujours ouverte" les violences sexuelles commises par le clergé en Espagne.
Entre 1969 et 1972 à Loctudy, le frère Gabriel Girard aurait violé environ 50 à 70 enfants de huit à neuf ans. Encore rares sont ceux ayant le courage de raconter le rituel qui consistait à appeler un élève à son bureau pour abuser de lui ou d'elle tout en ordonnant au reste de la classe de baisser la tête.
Le religieux est mort en 1979 après avoir agressé environ 170 enfants à travers la France sans être inquiété ni avoir eu à répondre de ses crimes devant la justice.
Sa congrégation des Frères de Saint-Gabriel, située à Saint-Laurent-sur-Sèvre (Vendée), a reconnu la responsabilité d'anciens religieux de la communauté dans l'agression d'enfants.
"IL FAUT QUE ÇA S'ARRÊTE"
Si Ghislaine Magoarou arriverait "presque à pardonner" au prédateur "parce que quelque chose ne tournait pas rond", elle en veut aux adultes qui ont fermé les yeux ou étouffé les plaintes des petites victimes.
"Je sais que ça se produit encore. Donc ces gens-là, il faut qu'ils l'entendent haut et fort : que des choses comme ça ne se pardonnent pas, qu'il faut que ça s'arrête", dit-elle.
Confrontée au même agresseur, Michèle Le Reun-Gaigné dit combien les viols ont brisé sa vie, annihilé toute confiance en l'école et les adultes. Mais elle veut croire que les choses peuvent évoluer, et les plus petits être mieux protégés.
"Le changement ne se fera pas du jour au lendemain ; nous ne serons peut-être même pas là pour le voir. Mais ce que nous essayons de faire, modestement, c'est de poser de petits cailloux pour tenter d'améliorer les choses, surtout pour les générations futures", dit-elle.
Dimanche à Lourdes, le souverain pontife se verra présenter un vitrail fabriqué à Loctudy représentant une Bretonne en coiffe et costume traditionnels entourée d'enfants et d'oies protectrices. "Pour rappeler que nous les Bigoudènes, nous les petites Bretonnes, on a été écoutées et entendues", dit Raymonde Vilar-Daoulas, victime créatrice du vitrail.
De cette visite papale, Alain Esquerre, 66 ans, porte-parole des victimes de violences physiques et sexuelles à l'institution catholique Notre-Dame de Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), attend un véritable mea culpa.
"Nous souhaitons que le pape dénonce le fait que l'Église défende davantage l'institution que les enfants victimes", a-t-il dit à Reuters à Montaut, commune voisine de Bétharram.
"Qu'il ait honte de ces religieux qui ont failli à leur mission parce qu'ils ont trahi l'Évangile, ils ont trahi la parole du Christ, et le pape doit être du côté des enfants brisés qui sont les martyrs du XXIe siècle", a-t-il ajouté, plaidant aussi pour une meilleure prévention, avec le concours des victimes.
"ON SERA TOUJOURS EN DETTE"
Le rapport Sauvé a conduit à la création d'un Institut national indépendant de reconnaissance et de réparation (INIRR) proposant aux victimes, entre autres mesures d'accompagnement, une réparation financière pouvant atteindre 60.000 euros.
"Cela coûte à l'Eglise. C'est une manière de concrètement manifester qu'elle a conscience de ses manquements à cette période", explique à Reuters la présidente de l'institution, Marie Derain de Vaucresson.
En cinq ans, 1.969 victimes ont contacté l'INIRR, qui cessera ses activités le 1er octobre pour laisser place à un dispositif imaginé par l'Eglise baptisé "Renaître". Les victimes seront invitées à contacter les services paroissiaux qui les orienteront vers un accompagnement, le principe d'une contribution financière étant maintenu.
"Il ne s'agit pas d'une rupture, mais d'une continuité", affirme la Conférence des évêques de France en réponse aux critiques de nombreux collectifs de victimes.
Pour l'association Ampaseo (Association pour la mémoire et la prévention des abus sexuels dans l'Église catholique de l'Ouest), ce dispositif manque d'indépendance. "Comment les victimes pourraient-elles confier leur parcours à une institution qui a failli à son devoir de protection ?", s'interroge-t-elle dans un communiqué.
Soeur Véronique Margron, 68 ans, théologienne dominicaine ayant soutenu de nombreuses victimes, attend du pape Léon qu'il encourage l'Eglise à organiser partout "des processus clairs, connus de tous, indépendants et protecteurs qui puissent permettre à des victimes de venir parler".
"Tous les collectifs de victimes disent, et ont raison de dire, qu'on ne fait pas assez. Ils ont parfaitement raison. On sera toujours en dette. La réponse doit être systémique."
(Reportage Elizabeth Pineau et Manuel Ausloos, édité par Sophie Louet)

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