La doctrine nucléaire française n'avait pas été aussi chamboulée depuis les ajustements qui avaient été faits dans les années 1995-96 par Jacques Chirac.
Emmanuel Macron à Crozon, le 2 mars 2026. ( POOL / YOAN VALAT )
Augmentation du nombre de têtes, déploiement dans les pays alliés, choix des mots... Avec son discours du lundi 2 mars, Emmanuel Macron a annoncé une évolution majeure de la politique nucléaire française, "la plus importante depuis 30 ans", selon un des principaux experts nucléaires français, Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).
• Que faut-il retenir de ce discours ?
"Il s'agit de la mise à jour la plus importante de la politique nucléaire militaire française depuis 30 ans, c'est-à-dire depuis les ajustements qui avaient été faits dans les années 1995-96 par Jacques Chirac. Deux points en particulier retiennent l'attention : l'accroissement de l'arsenal en terme de nombre d'armes et la 'dissuasion avancée'."
• Pourquoi relever le nombre d'armes ?
"Ce relèvement est lui aussi également la fin d'un cycle, d'une démarche de réduction des armements nucléaires, dans une logique de 'suffisance', commencée pour la France en 1991 avec la disparition du Pacte de Varsovie et la chute de l'URSS.
On peut penser que cela peut être lié à la perspective d'évolution des défenses adverses, mais on peut penser aussi qu'il y a eu d'autres considérations, comme par exemple le fait d'être plus rassurant pour nos alliés européens qui parfois estiment à tort ou à raison que l'arsenal français n'est pas assez important pour protéger l'Europe. On peut estimer également qu'il s'agit d'une manière de préparer la possibilité qu'un jour il y ait des missiles français emportés par des avions européens. Enfin, on peut imaginer que la France prenne en compte une alliance de pays nucléaires."
• Qu'en est-il de la dissuasion avancée ?
"Il faut retenir qu'elle confirme qu' il n'y aura aucun partage de la décision d'emploi, ni aucun partage de la définition des intérêts vitaux, de la planification, de la décision d'emploi, de la mise en œuvre. Il ne s'agit pas non plus d'une 'garantie' au sens où nous n'avons pas d'engagement formel à faire quoi que ce soit. La liberté de l'action de la France restera entière.
Le président a annoncé la possibilité de déploiement d'éléments de forces stratégiques sur le territoire de pays alliés. Il n'a pas dit qu'on allait nécessairement déployer des armes... mais il n'a pas non plus exclu cette possibilité.
Bien sûr, des avions des Forces aériennes stratégiques sont déjà allés en Europe, mais il n'y a pas eu de stationnement ni de 'signalement nucléaire'. Il s'agit donc très clairement de procéder à du signalement stratégique à vocation nucléaire sur le territoire de pays alliés . La dispersion de moyens stratégiques sera aussi un avantage pour la France elle-même, car cela limite leur vulnérabilité."
• Quel est l'objectif d'Emmanuel Macron ?
"Ce discours est frappant par certaines ambigüités délibérées : sur la nature exacte des moyens qui pourraient être déployés en-dehors du territoire national, et dans quelles circonstances; sur la planification nucléaire; sur les chiffres, puisqu'on ne parle plus de stricte suffisance; et sur la diversité des options qui sont ouvertes au président en termes de souplesse de l'arsenal.
Mais il frappe aussi par certaines omissions : alors que depuis les années 2000 on parlait de 'circonstances extrêmes de légitime défense', le président a parlé simplement de... 'circonstances extrêmes'.
À mon sens, le message que Monsieur Macron veut envoyer est celui de la liberté d'action maximale , il ne veut pas être contraint par des concepts particuliers.
Le concept de dissuasion avancée est une ligne de crête. C'est une avancée réelle, mais qui ne brise aucun des tabous fondateurs de la dissuasion française et ne remet pas en cause les fondements de la politique de dissuasion mise en place par le général de Gaulle. Je ne vois là rien qui puisse être gênant pour le successeur du président car il y a suffisamment d'interprétations possibles pour qu'il ne soit pas jetée à la rivière dès 2027."
• Quelles nouveautés sémantiques sont notables ?
"On remarque que l'expression 'dommages inacceptables', qui est au coeur de notre doctrine depuis depuis 50 ans, n'est pas mentionnée. De même que n'est pas mentionnée la notion de 'centres de pouvoir', qui date elle de 2001. À la place, on évoque seulement des frappes garantissant que l'État concerné 'ne puisse s'en remettre'.
Il y a aussi une référence très allusive aux pays asiatiques , quand il dit qu'aucun État même 'lointain' ne pourrait se soustraire à la dissuasion française. C'est un rappel que nos missiles peuvent atteindre la Chine et la Corée du Nord, au cas où ces pays s'engageraient dans un chantage nucléaire contre l'Europe."
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