Mobilisation jeudi pour le pouvoir d'achat, place de la République à Paris le 5 novembre 2026. ( AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT )
Au cœur des mobilisations de l'automne, dont celle de jeudi pour défendre les salaires, le pouvoir d'achat, en baisse dans le contexte de forte inflation, recoupe différentes réalités, suscitant des débats sur l'ampleur de son recul.
Quel recul du pouvoir d'achat cette année ?
L'Institut national de la statistique (Insee) calcule le pouvoir d'achat au niveau macroéconomique, puis au niveau individuel, par unité de consommation. Il mesure ainsi la quantité de biens et de services que les Français peuvent acheter avec leur revenu disponible face à l'évolution des prix à la consommation, en prenant en compte la taille et la composition des ménages.
Ce pouvoir d'achat par unité de consommation a reculé de 0,7% en 2025, et devrait baisser de 0,6% en 2026 si la tendance observée à la fin du deuxième trimestre persiste, explique Marie Leclair, responsable du département des comptes nationaux de l'Insee.
En 2026, la baisse est "liée à la reprise de l'inflation", qui "n'est pas compensée entièrement par l'augmentation des salaires et des prestations sociales notamment", ajoute-t-elle. En 2025, elle était liée à "un recul des dividendes versés par les entreprises aux ménages".
A-t-il baissé sur une longue période ?
La baisse du pouvoir d'achat sur deux années consécutives n'est "pas inédite", note le directeur général de l'Insee Fabrice Lenglart dans une interview récente à L'Express. Il souligne qu'il "a diminué en 1983 et 1984, puis en 2011, 2012 et 2013".
Sur les dernières décennies, le pouvoir d'achat a beaucoup progressé pendant les Trente Glorieuses, puis la hausse s'est "nettement amenuisée" du premier choc pétrolier, en 1973, à la crise financière de 2008-2009, avant de ralentir encore depuis, ajoute-t-il. Pour l'Insee, la tendance sur une longue période est donc à la hausse, mais avec un ralentissement.
Le pouvoir d'achat s'est maintenu car "on a eu une intervention publique", comme en 2022 avec le "bouclier tarifaire" face à la hausse des prix de l'énergie, explique Nicolas Laine, économiste à l'Institut Montaigne. Mais "cette année, on n'a plus les moyens de faire ces transferts publics".
Pourquoi les Français ressentent une baisse plus forte ?
Les chiffres de l'Insee ne correspondent pas toujours au "vécu" ou "ressenti" des Français. Les enquêtes d'opinion menées par l'institut auprès des ménages constatent, elles, une "chute du ressenti" de pouvoir d'achat ces derniers mois par rapport à leur situation personnelle et surtout à la situation globale, et un "décrochage" depuis le passage à l'euro, indique Marie Leclair.
Pour l'Insee, le ralentissement de ces dernières décennies peut être perçu comme "une dégradation". En outre, "les ménages sont plus sensibles à certaines évolutions de prix qu'à d'autres", en particulier celles des carburants et de l'alimentation, explique Fabrice Lenglart.
Le décalage s'explique aussi par le poids croissant des dépenses contraintes ou "pré-engagées" (loyers, eau, gaz, abonnements téléphone...). La part de ces dépenses dans le revenu disponible brut des ménages a été multipliée par deux depuis le début des années 60, de 13,5 % à environ 30 % aujourd'hui.
Les chiffres de l'Insee mesurent en outre une moyenne, qui ne prend pas en compte les situations différentes d'un ménage à l'autre.
Y a-t-il aussi un problème de mesure ?
Certains économistes estiment aussi que l'Insee utilise un mode de calcul qui conduit à surestimer le pouvoir d'achat.
François Geerolf, de l'Institut français d'économie (IFE), préconise ainsi de ne pas prendre en compte les revenus du capital ou encore d'utiliser pour le calculer "le salaire à structure constante", qui "permet de regarder pour un poste donné, combien quelqu'un gagne sur le long terme". Pour cet économiste, "le pouvoir d'achat est en réalité en baisse, notamment depuis la crise de 2008". Il évoque un "déclassement généralisé".
Selon un rapport parlementaire publié en mai, "la notion de pouvoir d'achat est construite à partir de conventions statistiques qui suscitent des interrogations". Il recommandait de "publier une pluralité d’indicateurs de pouvoir d'achat".
"Les évolutions salariales sont très faibles depuis 30 ans", et "plus lentes que dans les autres pays européens", souligne Nicolas Laine. Les salaires réels français resteraient ainsi en 2026 inférieurs de 2,4 % à leur niveau de 2019, contre une progression de 1,4 % dans l'Union européenne, selon la Commission européenne.

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