Une inflation de 10% par an suffit pour diminuer la valeur nominale d'une dette de plus de 60% en dix ans.
Bien sûr, il ne faut pas prendre en compte les taux d'intérêt.
Si ceux-ci sont également de 10% par an, la dette sera restée constante. Pour qu'une dette diminue de plus de 60% en dix ans, il faut donc que le taux d'inflation soit environ dix points au dessus des taux d'intérêt de la dette, ce qui implique un taux d'inflation de 15% environ.
L'inflation fonctionne pour diminuer une dette à condition qu'elle apparaisse brutalement, qu'elle se prolonge (au moins dix ans) et que les taux d'intérêts ne soient pas réévalués au fur et à mesure.
L'inflation fonctionne à condition qu'elle reste maîtrisée. Car si les taux d'intérêt devaient augmenter, il faudra un accroissement continu du taux d'inflation pour permettre une baisse réelle de la valeur de la dette.
On le voit, le mécanisme de diminution de la dette par l'inflation est long et semé d'embûches. Pendant dix ans (une diminution de 60% est un minimum), il faudra trouver des créanciers d'accord pour acheter des titres de dette au rendement négatif.
Il faudra que les banques acceptent de perdre continuellement de l'argent tout en prêtant les fonds nécessaires pour financer l'investissement des entreprises.
Il faudra surtout éviter que l'inflation ne dérape et ne se transforme en hyperinflation (lorsque les prix augmentent tous les mois, voire tous les jours). Certes, l'hyperinflation réglerait le problème de la dette en quelques mois. Mais elle engendrerait également une perte durable de confiance dans le système monétaire. Sortir d'une hyperinflation n'est pas simple, et il est à parier que ce serait la fin de l'euro... et de l'Europe.
Concrètement, comment l'inflation pourrait-elle apparaître en Europe ?
Il faudrait pour cela qu'une grande partie de la masse financière qui s'échange actuellement sur les marchés se transforme en masse monétaire et reviennent dans l'économie réelle.
Or, cette masse financière est, pour ainsi dire, « stérilisée ». En effet, il est impossible pour un détenteur de titre de transformer son titre en monnaie sans le vendre à un autre investisseur. Ce que le premier reçoit en monnaie, c'est ce que le second a dépensé. Au final, l'échange de titres sur les marchés financiers ne crée pas de monnaie.
Il existe cependant des dérogations à cette règle. La première c'est au moment où les dettes sont remboursées, à la date d'échéance des obligations (rappelons que les actions n'ont pas d'échéance et ne sont jamais remboursées). Mais cette monnaie est le plus souvent immédiatement réinvestie dans la sphère financière. De même, les États remboursent généralement leur titres de dette en émettant de nouveaux titre à l'échéance. Au total, très peu de dette est effectivement remboursée et très peu de monnaie est effectivement remise en circulation.
Il n'en reste pas moins que plus les risques augmentent sur les marchés financiers (et sur les emprunts publics) et plus il devient intéressant pour les investisseurs de protéger leur patrimoine en acquérant des biens non strictement financiers comme l'or, les métaux industriels, les produits alimentaires, et même l'immobilier. Or, les transactions sur ces biens, la hausse des prix qu'ils entraînent sur les matières premières ou sur le marché immobilier par exemple ont bien des effets sur l'inflation. Ce processus est aujourd'hui à l'uvre et explique en partie pourquoi le marché immobilier continue de grimper alors qu'une bonne partie des financements bancaires se tarissent. De même, on constate que les gestionnaires de fonds n'hésitent plus à compléter leurs investissements financiers par des activités spéculatives sur les matières premières, ou autre.
Autre dérogation à la stérilisation, les politiques de « monétisation ». Monétiser une dette, en langage économique, cela signifie faire racheter des titres de dette (généralement publiques) par les banques centrales. C'est ce que font (avec prudence) la Federal Reserve et la banque d'Angleterre, mais c'est ce que les traités européens interdisent à la BCE de faire.
Dans le cas d'une monétisation, l'agent vendeur voit ses avoirs en monnaie augmenter, et c'est la banque centrale qui le paie en émettant de la monnaie. Cette nouvelle monnaie peut alors revenir dans l'économie réelle sous forme de dépenses (ce qui peut favoriser la relance et augmenter temporairement l'inflation), être gardée en liquidité (ce qui ne change rien à l'inflation ni à la croissance) ou bien être investie dans les matières premières et l'immobilier (ce qui est inflationniste et nuisible à la croissance).
Comme les titres vendus à la banque centrale sont détenus très majoritairement par des fonds privés et que ces derniers n'ont aucune raison de rembourser leurs épargnants (qui en général ne le leur demandent pas), il y a très peu de chance pour que la monétisation des dettes se transforme en dépenses et en relance économique. En période de crise économique, il y a également peu de chance qu'elle se transforme en investissements privés. Selon toute probabilité, cette monnaie sera donc dépensée sous forme stérile, soit en liquidités ou en réserves bancaires, soit en spéculation sur des marchés réels. Dans le dernier cas, des risques inflationnistes existent.
La crise actuelle peut donc bien générer un débouché inflationniste via l'immobilier ou les marchés des matières premières.
Ce débouché inflationniste peut théoriquement être facilité par les politiques de monétisation. Néanmoins, les risques actuels d'inflation sont faibles.
En période de crise, les banques et les investisseurs de marché tendent à préférer la liquidité à la dépense. Or, la monnaie non dépensée ne peut, par définition, créer de l'inflation.
Notons au passage que la monétisation des dettes publiques réclamée par une partie des économistes hétérodoxes et par une partie de la gauche ne règle pas fondamentalement le problème de la dette.
Pas plus qu'elle ne génère mécaniquement une inflation. C'est un outil qui peut être utile pour régler une crise de liquidité temporaire mais, structurellement, cette politique n'apporte aucune solution réelle à la crise puisqu'elle ne fait pas disparaître la dette.
En revanche la monnaie versée par la banque centrale en échange des titres, même gardée sous forme de liquidités, est susceptible de créer de profonds déséquilibres économiques à venir si elle venait à être dépensée.
Résumons : L'inflation peut détruire la dette, mais c'est un outil dangereux et lent à produire ses effets.
Par ailleurs, il n'existe aucune formule magique pour créer de l'inflation. Concrètement, en l'absence d'augmentations salariales, pour que de l'inflation apparaisse en Europe, il faudrait une hausse des prix des matières premières et du marché immobilier générés par une spéculation financière et une pratique massive de monétisation des dettes publiques.
Au niveau européen, une chute brutale de l'euro pourrait également créer de l'inflation. Mais cette inflation serait en quelque sorte importée du reste du monde (qui eux verraient symétriquement leur inflation diminuer).
Elle ne peut donc être une solution globale à la crise (même si une baisse de l'euro pourrait temporairement relancer la croissance européenne et ne serait pas totalement absurde).