Deux paradis fiscaux pour le « sandwich néerlandais »
A ceux qui se demandent si les décisions du G20 nous rapprochent de l’éradication des paradis fiscaux, un lecteur de ce blog, Zen509, fournit quelques éléments de réponse dans un commentaire. Il s’agit apparemment d’un praticien de ces montages financiers modernes, capable de disposer ses pions dans trois pays différents, afin de faire échapper son client à l’impôt.
Il nous décrit ici une de ces martingales, assez répandue semble-t-il, dont l’appellation contrôlée vaut à elle seule une mention spéciale : le « sandwich néerlandais ». C’est toujours l’élément central qui donne son nom à un sandwich. On dit toujours « un jambon-beurre », pas « un sandwich au pain ». Ici, les deux tranches de pain sont le canton suisse de Zoug et l’ile antillaise de Curaçao. Suivez le guide.
La fiscalité de Zoug toute amicale qu’elle puisse être vous obligera à payer l’impôt sur les dividendes et revenus assimilés tels que les bénéfices et dans ce cas, il s’agit d’une taxe de 30% prélevée à la source par le fisc.
Rassurez-vous il existe des parades tout à fait légales pour éliminer cette désagréable ponction : le montage de structures légales dans des pays de l’Union européenne et ses régions ultrapériphériques, exemple : création d’un super-holding à Curaçao détenant un compte en banque localement mais n’ayant aucune activité commerciale. Cette société de Curaçao créé un holding néerlandais (donc UE) lui même propriétaire de la société suisse enregistrée à Zoug.
Cette société zougoise est la seule à faire apparaitre des bénéfices et devrait donc en toute logique payer 30% d’impôt à la source sur les dividendes. Cependant, la Suisse a signé un accord de double imposition avec les Pays-Bas évitant au contribuable la ponction de 30%, celui-ci étant censé payer ses impôts au Pays-Bas, il rapatrie donc en franchise ses bénéfices vers les Pays-Bas : pas d’impôt coté suisse.
Le bénéficiaire paiera donc ses impôts aux Pays-Bas. Mais le bénéficiaire est une société de Curaçao, dépendance antillaise des Pays-Bas, avec laquelle ce pays a autre accord de défiscalisation. Vous pourrez donc en toute légalité vous faire payer vos bénéfices dans ce pays à un taux d’imposition de paradis fiscal : entre 0% et 5% maximum, au lieu des 30% initiaux. Il s’agit là de faire jouer les accords sur la double imposition.
Ce système dit du “sandwich néerlandais” est très difficilement à dénoncer. C’est en effet la “route” fiscale des grandes compagnies pétrolières installées à Curaçao, centre pétrolier international, aux Pays-Bas (Rotterdam autre grand pétrolier) et Zoug, une destination appréciée des compagnies pétrolières…et pour cause.Vous pourriez faire le même type de montage avec Hong Kong et la Belgique par exemple.
Merci à Zen509. Les témoignages d’experts sont les bienvenus sur Déchiffrages.
Jean-François Couvrat (le Monde) (extraits)
Les mystères du FASB 157-e enfin révélés
Publié par Paul Jorion
Ce texte est un « article presslib’ » (*)
J’ai dit que j’y reviendrais, que je rentrerais un peu dans les détails des modifications intervenues le 2 avril visant à permettre aux entreprises américaines de mentionner dans leurs bilans, pour les instruments de dette uniquement, d’autres chiffres lorsque le marché est « inactif », que la « cote-au-marché », le fameux « marked-to-market », encore appelé plus simplement : prix marchand, celui que reflète la cote la plus récente. Les changements ont été proposés dans FASB 157-e, une directive du Financial Accounting Standards Board (FASB), le Conseil des Normes Comptables Financières américain, justifiant certains amendements à la norme 157 adoptée initialement en septembre 2006.
Je rappelle d’abord que j’ai déjà traité de ces questions dans certains billets passés et en particulier dans « Juste prix » et « juste valeur », en novembre 2007. Je commence par rappeler ce que j’écrivais à cette époque :
En deux mots, le prix, c’est la quantité d’argent qui s’échange entre l’acheteur et le vendeur à l’occasion d’une transaction portant sur un bien, alors que la valeur, c’est un prix « théorique » qui correspond en général à une conception « additive », où l’on additionne le prix des diverses composantes du bien en question : la somme de ce qu’on appelle aussi ses fondamentaux. Chez Adam Smith dans sa Richesse des nations publié en 1776, le prix est ce qu’il appelle le « prix marchand » (market price) et la valeur, le « prix naturel » (natural price). La finance récente a réinventé la même distinction en parlant respectivement de « cote–au–marché » (marked–to–market) et de « cote–au–modèle » (marked–to–model).
Au Moyen Age, les Scolastiques ont défendu une notion du « juste prix » où le prix n’est pas ancré dans la valeur (cette conception fera son apparition à la Renaissance) mais dans un rapport de force « paisible » entre acheteur et vendeur fondé sur leur statut social (c’est un développement de la théorie aristotélicienne du prix). Il s’agissait pour eux de réglementer sur un plan éthique les situations où règne un rapport de force extrême entre acheteur et vendeur parce que, soit l’acheteur est si puissant que le vendeur ne parvient pas à s’assurer avec le prix ce qu’on appellerait aujourd’hui un « salaire de subsistance », soit parce qu’à l’inverse, une situation de pénurie (une ville assiégée, par exemple), permet au vendeur d’imposer pour un bien, un prix exorbitant.
Or, en 2006 dans la directive FASB 157, l’organisme américain qui fixe les normes en matière de comptabilité, le Financial Accounting Standards Board, a introduit la notion de « juste valeur » qui, dans un renversement historique, vise cette fois à définir la valeur comme ancrée dans le prix, autrement dit, dans la « cote–au–marché » plutôt que dans la « cote–au–modèle ». La « juste valeur » est définie comme le prix qui s’obtient sur le marché principal de la marchandise à l’occasion d’une transaction qui s’effectue « dans un bon ordre ». Les sources pour la « juste valeur » sont – par ordre descendant de qualité : 1) la « cote–au–marché » sur un marché liquide, c’est–à–dire où en raison des volumes importants, une transaction peut avoir lieu dans un délai très bref ; 2) la « cote–au–marché » sur un marché il–liquide où en raison des faibles volumes il existe en général un écart importante entre le prix offert (bid) et le prix demandé (ask) ; 3) la « cote–au–modèle » qui repose en dernière instance sur une conception additive du prix.
En introduisant un concept de « juste valeur », fondé sur le prix et non sur la valeur, les marchés entérinent une position que j’ai défendue dans l’ensemble des textes [que j’ai consacrés à ces questions], à savoir qu’il n’y a pas de vérité pour les prix en-dehors d’eux–mêmes. Faut-il regretter pour autant la mort annoncée de la « valeur » ? Paradoxalement, oui. La raison en est la suivante : le concept de valeur introduisait une certaine stabilité en suggérant que le prix marchand devrait s’aligner sur le prix de la somme de ses composantes, alors que le prix peut lui, décoller de sa valeur supposée d’une manière que l’on qualifie de « spéculative ». Or, qu’est-ce qu’un prix « spéculatif » ? C’est, pour en revenir aux Scolastiques et à Aristote, un prix qui reflète de manière nue le rapport de force entre acheteur et vendeur…
Donc le 12 mars, lors d’une séance houleuse du House Financial Services Committee, l’un des comités du congrès américain, celui-ci intima au FASB de revoir la norme 157, sous peine de représailles s’il ne s’exécutait pas. Ce dernier obtempéra sans tarder puisque des amendements furent rapidement proposés et justifiés sous l’appellation de FASB 157-e et intégrés dans la norme 157 le 2 avril après approbation du Conseil.
Il faut d’abord dire qu’un produit financier peut être traité au bilan sous différentes rubriques – qui auront un impact différent sur le chiffre des bénéfices – selon qu’il aura été reconnu comme appartenant à l’une des trois catégories suivantes : 1) trading, c’est-à-dire susceptible d’être acheté et vendu à très courte échéance, 2) available for sale, disponible à la vente à moyen terme, 3) held for investment, autrement dit qui sera conservé en portefeuille jusqu’à sa maturité, par exemple, trente ans pour des instruments de dette contenant des crédits immobiliers (Residential Mortgage–Backed Securities).
Les produits qui sont conservés au portefeuille relèvent de la « cote-au-modèle » (que Willem Buiter a rebaptisé dans sa chronique du Financial Times de « cote-au-mythe »), essentiellement, la somme des valeurs « présentes » (c’est-à-dire escomptées) de ses différents flux de liquidité à venir – une méthode classique de valorisation. Ceux du « trading book » relèvent uniquement de la « cote-au-marché ». Seuls les produits available for sale sont susceptibles d’être traités de différentes manières : « cote-au-marché » ou « cote-au-modèle ». Je simplifie bien entendu parce qu’il existe une casuistique compliquée mais la conversation suivante, qui eut lieu à Countrywide en avril 2007 et que je rapportais dans mon billet intitulé La politique de l’autruche, donne une bonne illustration du type de tactiques qu’elle permet :
M. Orenbuch (analyste au Crédit Suisse) :
Les « seconds liens » (HELOC) subprime que vous avez décidé de conserver [en portefeuille], quand avaient-ils été consentis ? Étaient-ils relativement récents ? Et pourriez-vous expliquer [...] comment vous justifiez cela, je veux dire du point de vue de la gestion de vos capitaux et s’il s’agit là d’une chose que vous envisagez encore de faire à l’occasion ?
D. Sambol (Président de Countrywide) :
[...] Ils représentent des prêts consentis en 2006 qui étaient restés invendus [sur le marché secondaire] et étaient toujours là au premier trimestre 2007, et nous étions particulièrement pris au collet par l’absence de liquidité et la détérioration des prix à laquelle nous assistions au premier trimestre. C’est cela qui nous poussa à les reclasser HFI [Held for Investment = conservés en portefeuille]. Cela constituait un meilleur investissement. Si nous les avions vendus au prix que le marché pratiquait alors nous aurions laissé échapper des taux qu’il est beaucoup plus raisonnable de retenir que de laisser passer ».
La situation se détériorait : les prix baissaient et les acheteurs se raréfiaient, et les établissements financiers qui possédaient ces instruments de dette commençaient à se livrer à diverses jongleries, dont celle de Countrywide offrait un bon exemple. Les grandes firmes comptables (KPMG, PriceWaterhouseCoopers, Ernst & Young et Deloitte Touche Tohmatsu), n’appréciaient pas du tout et en octobre 2007 avaient répondu par un communiqué prônant au contraire la clarté absolue en termes de valorisation (j’en avais reproduit les principaux points dans le même billet) :
1. Qu’un marché où il existe une disparité notable entre le nombre d’acheteurs et de vendeurs potentiels (en l’occurrence bien sûr, que le nombre d’acheteurs serait très restreint), ne peut être qualifié de marché « en détresse » ou de « vente à la casse » et ses prix disqualifiés à ce titre.
2. « La commission objecte à la pratique consistant à ignorer les cotes provenant de sources extérieures pour adopter une ‘vue à long terme’ du marché (c’est–à–dire adopter la conception selon laquelle un point d’équilibre sera retrouvé et facilitera les transactions à des prix plus ‘rationnels’) ».
3. Même si un marché est considéré « inactif » du fait que seul un petit nombre de transactions s’y observe, les prix qui s’y pratiquent demeurent un meilleur indicateur que ceux qui seraient simplement calculés par un modèle à partir des « fondamentaux » (PJ : ses composantes – sur la base d’une méthode « additive » du prix).
4. Les modèles utilisés pour la valorisation doivent refléter les conditions du marché. Si un ajustement est nécessaire pour refléter correctement un élément de risque, cet ajustement doit être reflété par le prix.
5. Un ajustement reflétant la liquidité du marché peut être indispensable pour représenter correctement ses conditions.
Ces éléments de contexte permettent maintenant de comprendre ce qui s’est passé le 2 avril : le FASB a révisé la norme 157 en prenant systématiquement le contrepied du point de vue défendu dans la déclaration des grandes firmes comptables que je viens de citer : le fait que le marché d’un instrument de dette soit inactif est désormais considéré comme une condition suffisante pour que les prix qui y sont pratiqués soient ignorés et que sa valeur soit enregistrée comme résultant d’une « cote-au-modèle ».
Le nouveau document fournit quelques illustrations, s’appliquant d’ailleurs toutes à des Collateralized–Debt Obligations (CDO) contenant des prêts immobiliers subprime et montre comment les valoriser par un calcul – classique – de ses flux de liquidité à venir. La différence dans ce cas-ci avec une valorisation « cote-au-marché » réside dans le fait que les conditions de marché qui sont censées prévaloir à chacune des époques futures où ces flux seront perçus sont celles d’un « marché en bon ordre » et non d’un « marché inactif ». Dans le cas où deux calculs sont possibles, du point de vue du vendeur (« cote-au-modèle ») et du point de vue de l’acheteur (supposant une aggravation probable de la situation), conduisant à des chiffres trop différents pour que les points de vue puissent se rapprocher et qu’une transaction puisse avoir lieu, correspondant à ce qu’on appelle un « bid-ask spread » trop élevé, FASB 157-e prône d’utiliser la moyenne des deux chiffres.
L’aspect le plus intéressant à mon sens est celui-ci : pour tous ces calculs de « cote-au-modèle » débouchant sur des chiffres bien entendu plus élevés que la « cote-au-marché », la norme révisée suggère de les ajuster par une « prime de risque de liquidité », c’est-à-dire de les pénaliser d’un handicap « raisonnable » dû au fait que le marché est en ce moment illiquide, autrement dit du fait que l’écart dont je parlais ci-dessus entre le « bid », le prix offert, et le « ask », le prix demandé, est trop grand pour que les points de vue se rejoignent et qu’une transaction puisse avoir lieu. Or, la seule mesure possible de ce « manque de liquidité », conçu comme « difficulté à transformer la valeur perçue du produit en une somme en argent liquide », c’est précisément ce « bid-ask spread », l’écart entre le prix demandé et le prix offert. Une « cote-au-modèle » ajustée d’une « prime de risque de liquidité », calculée de la seule manière qui fasse sens en réalité, reproduirait du coup la « cote-au-marché ». L’ironie de la chose n’a peut-être pas échappé à ceux qui au FASB révisèrent la norme 157 sous la menace des baïonnettes.
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer sur le site de Paul Jorion.
La crise et les Cassandre : ceux qui avaient annoncé la crise et les raisons pour lesquelles ils n’ont pas été entendus
Par Alexandra ROULET, diplômée de l’Ecole d’Economie de Paris, élève à l’Ecole Normale Supérieure, chercheur associé à l’Institut Thomas
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Nous n’avons pas encore atteint le point bas de la crise. A la débâcle financière succède une crise économique d’une ampleur encore difficile à mesurer. Presque chaque jour, de nouveaux chiffres ou de nouvelles annonces nous imposent de faire le dur constat que la crise est plus « grave » encore que prévue… Nous allons de (mauvaises) surprises en (mauvaises) surprises, comme si les diverses phases de cette crise allaient toujours au-delà des anticipations de la plupart des acteurs.
Pourtant, s’il est vrai que rare sont ceux qui ont véritablement mesuré à quel point l’économie serait affectée par l’effondrement du système financier tel qu’il s’était développé depuis une dizaine d’années, il serait faux d’affirmer que personne n’avait vu se profiler l’explosion du système. Au contraire, au sein même des banques et des sociétés financières ou de crédits, beaucoup sentaient, de façon plus ou moins précise, que des erreurs étaient commises et que les risques pris étaient excessifs. Certains de ces analystes clairvoyants ont tôt porté leurs inquiétudes à la connaissance du public. Comment expliquer que ces avis n’aient pas été pris au sérieux et que, malgré les avertissements à la fois de praticiens et de théoriciens, rien n’ait été fait pour empêcher la crise de survenir ?
Après avoir présenté cinq économistes qui ont dénoncé ouvertement depuis plusieurs années les limites d’un système fondé sur l’endettement excessif et sur une titrisation mal maîtrisée et qui ont anticipé son effondrement, nous évoquerons ensuite les nombreux praticiens ayant eu des intuitions clairvoyantes avant de s’interroger, dans un troisième temps, sur les raisons pour lesquelles, malgré ces avertissements, le système a continué de foncer droit vers la catastrophe.
DES AVERTISSEMENTS RÉCURRENTS PAR DES FIGURES JOUISSANT D'UNE FORTE NOTORIÉTÉ
En 1998 déjà, Maurice Allais, seul Prix Nobel d’économie français, esprit exigeant et solitaire, avertissait : « Sans aucune exagération, le mécanisme actuel de la création de monnaie par le crédit est certainement le “cancer” qui ronge irrémédiablement les économies de marché de propriété privée […] » (1). En effet, selon lui, le « développement hyperbolique du crédit et de l’endettement » ainsi que le financement d’investissements à long terme par des fonds empruntés à court terme semaient dans l’économie les germes d’une crise. Par ailleurs, Allais s’inquiétait déjà de ce que « les bourses soient devenues de véritables casinos, où se jouent de gigantesques parties de poker » et mettait en garde contre les dangers d’une volatilité excessive : « Les fluctuations générales des cours [engendrent] de profondes vagues d’optimisme et de pessimisme, qui influent sur l’économie réelle. Là apparaît le caractère déraisonnable et nocif du cadre institutionnel actuel des marchés boursiers ». Il proposait une réforme du système du crédit et de la régulation bancaire et financière mondiale. Force est de constater que sa voix pertinente a peu porté.
De l’autre côté de l’Atlantique, des inquiétudes analogues étaient partagées et exprimées par Robert Schiller, professeur d’économie à Yale et éditorialiste au New York Times, et Nouriel Roubini, professeur à la New York University et Senior Economist au Council of Economic Advisers de la Maison Blanche en 1998-1999.
En 2005, dans la deuxième édition de son livre Irrational Exuberance (2), Robert Schiller mettait clairement en garde contre la possibilité d un effondrement catastrophique du marché immobilier et du marché financier : selon lui si ces marchés continuaient d’augmenter, cela déboucherait à terme sur de fortes baisses, induisant des défauts de paiement des particuliers puis des faillites d’institutions financières et en bout de chaîne, éventuellement, une récession : un scénario qui rappelle les derniers mois que nous venons de vivre. Déjà entre 1990 et 2004, Schiller évoquait les bulles immobilières et financières, notamment devant le Conseil économique de la Réserve fédérale de New York dont il était membre, et préconisait des politiques monétaires plus restrictives. Il reconnaît s’être parfois exprimé plus timidement qu il aurait dû par peur de voir son alarmisme critiqué car, comme il l’explique dans son article « Challenging the Crowd in Whispers, not Shouts » paru dans le New York Times le 1er novembre 2008, les voix dissonantes tendent toujours à être marginalisées… Le panurgisme des marchés fondait un consensus inattaquable.
Nouriel Roubini, quant à lui, mit au point dès 2006 sur son blog, www.rgemonitor.com, un baromètre de la récession qui recensait le nombre d’occurrence du mot « récession » dans la presse (à partir du moteur de recherche Google News) et tira la sonnette d’alarme dès le 24 juillet 2006. Ce même jour dans l’International Herald Tribunes, Michael Mussa, ancien chef économiste au FMI, estimait à 25-30% la probabilité d’une récession aux Etats-Unis en 2007. En septembre 2006, Roubini annonce, lors d’un débat au FMI, une crise imminente : éclatement de la bulle immobilière, choc pétrolier, chute de l’indice de confiance des consommateurs, problèmes de solvabilité et effondrement du système financier international. Son pessimisme ne fut pas pris au sérieux. En septembre 2007, invité à nouveau au FMI, Roubini « est revenu en prophète alors qu’en 2006, il était passé pour un fou » (3). Pendant les trois dernières années, son blog n’a pas cessé de publier des articles de mise en garde et d’annonce d’une récession.
La récession américaine fut aussi pressentie et annoncée très tôt par Martin Wolf, chief economics commentator au prestigieux Financial Times, qui signa le 17 août 2004 un article intitulé « America on the comfortable path to ruin ». Wolf s’appuyait alors lui sur les chiffres exorbitants du déficit extérieur américain pour conclure que l’augmentation de la demande des consommateurs américains ne reposait pas sur des mécanismes sains et ne pouvait donc pas être soutenable à terme. En février 2008, il publiait un second article limpide, intitulé « America’s economy risks mother of all meltdowns », dans lequel, en lui rendant hommage, il se rangeait à la justesse d’analyse des vues de « l’authentique pessimiste » qu’était Nouriel Roubini : « La connexion entre l’éclatement de la bulle immobilière et la fragilité du système financier a donné naissance à des dangers considérables, pour les USA et le reste du monde. Les pouvoirs publics américains, au premier rang desquels la Fed, ont commencé à agir. Au bout du compte, ils réussiront. Mais cette histoire risque d’être affreusement pénible » (4).
Autre figure phare de ces analystes clairvoyants : Nassim Nicholas Taleb, trader à New York pendant vingt ans, surnommé « le dissident de Wall Street », expert en mathématiques financières spécialisé dans le risque d’événements rares et imprévus et professeur à l’Université de New York et du Massachussets. Dans son livre Fooled by Randomness, il montre comment l’esprit de chacun le conduit à voir le monde, et en particulier les mécanismes de la bourse, comme beaucoup plus prévisible qu'il ne l’est (5). Il dénonce la mathématisation de la finance et les modèles de probabilités sophistiqués destinés à duper les investisseurs. Pour lui, l’univers de la finance est dominé par des événements rares et y réussir dépend du hasard, comme à la roulette russe, et non d’un talent quelconque.
Ces hommes, longtemps passés pour des Cassandre alarmistes, sont désormais cités par tous les commentateurs et dans tous les médias comme des prophètes éclairés. Pourtant leur mérite ne tient pas tant au fait qu’ils ont annoncé un scénario, qui a en effet eu lieu, mais plutôt au fait qu’ils ont su développer une pensée autonome à contre-courant de l’opinion dominante, remettre en question les outils techniques utilisés par tous et interpréter les indicateurs économiques et financiers de façon critique et indépendante du consensus politico-médiatique en vigueur.
DES INTUITIONS CLAIRVOYANTES PONCTUELLES PARMI DES ACTEURS DU SYSTÈME FINANCIER
La clairvoyance n’a pas été l’apanage des analystes et des économistes qui réfléchissent, hors du champ de bataille, avec du recul et moins d’intérêt en jeu. Quelques praticiens ont aussi vu venir le danger. Dès avril 2004, alors que s’engageait chez Freddie Mac un débat sur l’idée de commercialiser des subprimes pour conquérir des parts de marchés, David Andrukonis, chef du département de gestion du risque, mettait en garde ses collègues contre ces produits qui avaient été catégorisés, en 1990, comme dangereux et écartés du marché pour cette raison précise. De même, Enrico Dallavecchia, son homologue chez Fannie Mae, avertissait son supérieur dans un e-mail daté de juillet 2007, qu il n avait jamais vu dans toute sa carrière de procédures de contrôle aussi faibles que celles de Fannie. Pourtant ces conseils de prudence sont restés lettre morte.
Pour d’autres, méfiance et clairvoyance ont porté leurs fruits. Ainsi John Paulson, baptisé le « sultan des subprimes » a fait réaliser à son fonds Paulson & Co un bénéfice de 3 milliards de dollars dès 2007, en créant des fonds spéculatifs couvrant le risque de défaillance des crédits hypothécaires.
La plupart des praticiens étaient conscients des fragilités du système et du caractère excessif des « risques prix » et des effets de levier utilisés. Mais presque tous ont, à un moment ou à un autre, commis des erreurs et continuer à investir dans des produits qu’ils pressentaient comme trop risqués et dangereux à terme. Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas facile d’avoir raison avant tout le monde. Imagine-t-on un gestionnaire de fortune expliquant à ses clients, en pleine période d’euphorie boursière, que le système est vicié et que mieux vaut ne pas investir et avoir un portefeuille liquide comportant majoritairement du cash, car, même si l’argent liquide ne rapporte rien, au moins cela permettra d’éviter de grosses pertes dans le futur ?!... Evidemment non.
Il est intéressant dès lors d’analyser les raisons pour lesquelles, malgré une conscience parfois assez nette des dangers inhérents aux pratiques financières de ces dernières années, les comportements n’ont pas été modifié en conséquence et la crise est quand même survenue.
LES RAISONS QUI EXPLIQUENT LE FAIBLE IMPACT DE CES AVERTISSEMENTS ET DE CES INTUITIONS
Les causes profondes de la crise sont bien évidemment multiples. Ce qui nous intéresse ici est de déterminer les facteurs qui ont neutralisé les discours clairvoyants et les mises en garde prudentes. Trois grands types de facteurs se dégagent.
> Une mauvaise réglementation et des autorités défaillantes
Le premier touche à la régulation des marchés financiers et les règles techniques d’évaluation des risques mises en place au cours des dix dernières années. Trois point principaux méritent d’être traités ici : d’abord ce qu’il convient d’appeler la partialité des agences de notation, ensuite la faillite des autorités de régulation des marchés financiers et enfin la réglementation prudentielle des banques et les nouvelles normes comptables. Il faut en premier lieu souligner les enjeux liés à la révocation en 1999 du Glass Seagall Banking Act de 1933, qui a mis fin à la séparation étanche qui prévalait jusqu’alors entre les banques d’investissement et les banques commerciales et a induit une collusion d’intérêt entre les agences de notation et les banques d’investissement. En effet, les analystes, bien que censés conseiller les investisseurs des banques commerciales, ont vu leur rémunération dépendre de leur contribution au chiffre d’affaire des banques d’investissement et ont ainsi été amenés à conseiller l’achat de titres émis par la banque d’investissement même si les anticipations de résultats n’étaient pas forcément bonnes. Cela a été à l’origine de nombre de décisions financières qu’on peut juger déraisonnables.
On peut ensuite pointer les défaillances des principaux acteurs de la régulation financière que sont les autorités de tutelles comme la SEC (Securities and Exchange Commision) aux Etats-Unis ou certains de ses homologues européens. Comment ne pas stigmatiser en effet l’incompétence – voire la corruption – du régulateur qui n’a pas été capable de repérer l’escroquerie Madoff… ou qui a fermé les yeux ? En effet comment expliquer l’absence d’anticipation de la SEC alors que dès en 2005, Harry Markopolos, spécialiste des produits dérivés pour un fonds concurrent (6), lui envoie une note de dix-neuf pages intitulée « Le plus gros hedge fund du monde est une escroquerie » (7) ? Ce rapport fait état de témoignages accablants de professionnels reconnus du monde des dérivés, dont il fournit les coordonnées, et recense 29 « drapeaux rouges » permettant de douter de l'honnêteté de Madoff : absence de structure de hedge fund, rémunérations uniquement sur le trading, volume de fonds gérés par rapport à la taille réduite du marché où il prétend intervenir, performances peu plausibles, liquidation des positions en fin d'année, détention interne des titres, cabinet comptable obscur, proximité de la famille Madoff avec les autorités du Nasdaq, etc. Comment expliquer, malgré cela, que la SEC, qui aura mené en tout huit enquêtes différentes sur les activités de marché et de gestion de fortune de Bernard Madoff, n’ait jamais rien détecté ni dénoncé ? Incompétence ? Complaisance ? Cette seconde hypothèse semble d’autant plus plausible que Madoff disposait d’un réseau de relations incomparable dans le monde de la finance et qu’il avait siégé dans des commissions techniques de la SEC. Sa nièce, chargée du respect des règles chez Madoff Investment Securities LLC, avait par ailleurs épousé un ancien agent du département de la répression de la SEC… En Europe aussi, certains comportements étonnent. En France par exemple, l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) aurait fermé les yeux, malgré plusieurs mises en garde remontant à 2003 de Jean-Pierre Mustier, PDG de la Société Générale, qui avait confié à une de ses équipes la mission d’étudier le modèle de gestion utilisé par Madoff, et avait décidé, au vu de leur rapport, de ne pas investir dans ses fonds.
Cette faillite des régulateurs et la collusion d’intérêts favorisée par certains actes de déréglementation ne doivent pas pour autant donner l’impression que la crise a été le fruit d’une absence de règles. Au contraire, loin d’être le résultat d’une déréglementation, la crise s’explique plutôt par une mauvaise réglementation. De nombreuses règles ont été édictées dans les années 2000 mais, au lieu d’encadrer les pratiques financières, elles ont poussé le métier de banquier et la politique financière des entreprises dans le sens d’une plus grande instabilité et ont ainsi contribué à l’émergence de la crise. Un nombre croissant d’acteurs, raisonnant sur un horizon temporel toujours plus court, ont été amenés à intervenir sur les marchés financiers, alors même que ça n’était pas toujours leur cœur de métier et qu’ils ne maîtrisaient pas forcément parfaitement les outils sophistiqués utilisés. A ce titre, il faut d’abord citer les Accords de Bale II qui ont favorisé la titrisation des crédits bancaires. De prêteur, le banquier est devenu un intermédiaire financier, c'est-à-dire qu’au lieu d’évaluer les risques – ce qui était jusque là son cœur de métier –, il s’est contenté de les transférer. Les accords de Bale II, élaborés en 2004 et applicables depuis 2007, viennent modifier les normes prudentielles des banques décidées lors des accords de Bale I de 1988, et remplacent notamment le ratio Cooke par le ratio Mac Donough. Le ratio Cooke imposait aux banques d’avoir des fonds propres supérieur à 8% des risques de crédits qu’elles engageaient. Le ratio Mac Donough modifie cette exigence en intégrant deux risques supplémentaires : les fonds propres doivent désormais être supérieurs à 8% d’un moyenne pondérée de trois risques différents : les risques de crédits, les risques opérationnels (risques de pertes liées à des systèmes ou des personnes inadéquats ou défaillants) et les risques de marché. Ainsi si les cours de bourse chutent, le ratio Mac Donough exige que les banques réduisent leurs stocks d’actifs risqués, aggravant ainsi la baisse de la valeur de marché de ces actifs. Par ces normes de Bale II, le comportement des banques ne peut que suivre et amplifier les mouvements du marché, accentuant ainsi sa volatilité. Les nouvelles normes comptables dites IFRS, généralisées à l’ensemble de l’Union Européenne en 2006, ont elles aussi joué un rôle. Elles obligent à valoriser dans la comptabilité des entreprises les actifs non pas à leur coût historique d’acquisition, comme c’était le cas avant, mais à leur valeur de marché. Ainsi, toute baisse des cours se traduit immédiatement par de forte dépréciations du bilan des entreprises, qui se retrouvent contraintes, pour maintenir un bilan équilibré, soit de vendre les actifs dont les cours baissent, là encore aggravant la spirale à la baisse, soit de lever du capital. La politique financière devient donc fortement dépendante des fluctuations quotidiennes des cours et l’horizon temporel des décisions se raccourcit fortement.
> L’affaiblissement de certains standards éthiques
Le deuxième grand type de facteurs qui ont neutralisé les intuitions clairvoyantes que nous avons signalées tient à l’affaiblissement de certains standards éthiques et à des phénomènes psychologiques de base, comme les comportements moutonniers ou encore l’excessive confiance en soi résultant de la réalisation de gains monétaires très importants. En effet, toute une série de règles comportementales tacites (goût du risque, valorisation de la performance, banalisation des rémunérations exorbitantes) se sont développés ces dernières années dans le monde de la finance et ont également neutralisé l’attention accordée aux avertissements clairvoyants.
Le mode de rémunération des acteurs du système financier, avec les fameux bonus ou primes à la performance, ont favorisé les comportements déraisonnables. D’une part, les montants en jeu étaient considérables, d’où un très fort effet incitatif, et d’autre part les primes étaient indexées sur le rendement des produits à court terme, ce qui amenait immanquablement les acteurs à négliger la prise en compte des risques de long terme. De plus de nombreuses études de neurosciences ont montré comment la réalisation de gains monétaires trop importants génère un excès de sûreté de soi et un sentiment d’invulnérabilité.
Par ailleurs, les dirigeants ont eu tendance à privilégier la confiance entre pairs au détriment de celle qui doit normalement irriguer verticalement une entreprise. Ainsi les conseils des « risk manager » étaient négligés, tandis que les décisions prises par les autres patrons étaient davantage prises en compte. Ces phénomènes de mimétisme peuvent expliquer que certains gestionnaires, partant du principe que le prestige social et la taille des fortunes investies chez Madoff par exemple était un gage suffisant, aient placé de l’argent dans ses fonds sans effectuer les vérifications rigoureuses habituelles. Ce conformisme social s’applique aussi, selon Robert Schiller, aux experts. Ceux ci appartiennent aussi, selon lui, à un groupe social où se conformer au consensus en vigueur est valorisé. Les voix dissonantes ne trouvent que très difficilement leur place. Cette logique tend d’ailleurs à inhiber ceux qui défendent une idée minoritaire et a pu amener certains économistes convaincus de l’imminence d’une crise à ne pas oser afficher cette position tout simplement mal vue.
> Un consensus politique et médiatique aux effets pervers
Enfin la volonté politique, soutenue aux Etats-Unis par le consensus des médias et des banques centrales, de promouvoir l’idéal démocratique de l’accès du plus grand nombre à la propriété et de soutenir la demande intérieure par l’endettement plutôt que par la hausse des salaires, a contribué à imposer une économie de l’argent facile et de négligence des risques. Sur la scène publique, les informations relatives à l’actualité financière ont saturé ces dernières années l’espace médiatique, sans que les véritables questions économiques – la soutenabilité du déficit public, la solvabilité des ménages et des entreprises endettés – soient abordées avec sérieux.
Ainsi, dans son ouvrage Irrational Exuberance qui traite de l’irrationalité des marchés financiers, Robert Schiller consacre un passage à ce qu’il appelle l’exuberant reporting, c'est-à-dire la place excessive accordée par les médias au traitement de l’actualité financière – et sportive par ailleurs… Il explique que les marchés financiers fournissent des « nouvelles » quotidiennes, en raison des variations des cours, et permettent d’aborder des sujets spectaculaires et « vendeurs », comme la constitution des grandes fortunes ou la ruine de telle personnalité. Mais cette surenchère médiatique, cette saturation d’informations financières, aboutit selon Schiller à donner aux lecteurs une image un peu confuse de la réalité économique. Il devient difficile d’identifier les nouvelles véritablement importantes. Par ailleurs, les lecteurs, au lieu d’évaluer eux-mêmes les données quantitatives disponibles, tendent à s’en remettre aux interprétations d’experts qu’on leur propose. Cette attention excessive portée à la finance semble s’opérer au détriment des véritables enjeux économiques. Ainsi, Daniel Altman, économiste diplômé d’Harvard et éditorialiste, déplore dans le New York Times du 24 septembre 2006 qu’« en dépit d’un ralentissement économique imminent qui pourra coûter des millions d’emplois, les questions de politique économique et la situation économique en général ont rarement été aussi absents des journaux télévisés, de l’agenda du Congrès et des plateformes électorales ».
Pourquoi ? On peut avancer que les autorités politiques américaines aient pu avoir tout intérêt à ce que soient entretenues l’euphorie boursière et la facilité d’obtention des financements. Cela évitait toute critique de la politique budgétaire, toute inquiétude par rapport aux déficits, toute réclamation salariale puisque de toute façon on pouvait emprunter facilement l’argent dont on avait besoin et que, en conséquence, la demande intérieure était forte, stimulant ainsi l’économie mondiale. La prolifération des crédits bancaires a non seulement permis aux Américains de consommer beaucoup sans que les salaires n’aient besoin pour cela d’augmenter, mais surtout cela leur a permis de devenir plus facilement propriétaire de leur logement. Cette démocratisation de l’accès à la propriété a été un enjeu politique majeur, électoralement très porteur. Ainsi cette volonté politique de promouvoir une nation de propriétaires explique, selon Alan Greenspan, que « le Congrès ait concédé [à Freddie Mac et Fannie Mae] un privilège pour les aider à garantir les crédits immobiliers. Elles se sont vues accorder une subvention de fait sur les marchés financiers sous la forme de taux d’intérêts incluant des primes de risques très réduites sur leur dettes, grâce à quoi les marchés ont présumé que l’Oncle Sam les renflouerait en cas de cessation de paiement ». Et l’ancien patron de la FED de conclure : « Fannie et Freddie ont utilisé cette subvention pour gonfler leur profit et se développer. Elles employaient d’habiles lobbyistes et avaient de puissants appuis au Congrès. Le président Bush n’avait pas grand-chose à gagner politiquement en soutenant des mesures énergiques contre elles » (8). Les banques centrales étaient elles aussi de la partie. L’endettement massif des ménages fut entre autre rendu possible par la politique monétaire expansionniste menée par le même Alan Greenspan pendant près de 20 ans, avec des taux d’intérêt extrêmement bas et l’injection constante de liquidités en cas de problèmes.
Ce bref tour d’horizon l’aura montré : si la crise financière en a surpris plus d’un, elle en aura conforté d’autres dans leur pressentiment qu’un système économique reposant sur un endettement privé croissant des ménages et des entreprises n’était pas viable. Quant aux responsabilités, il ne faut en accabler ni seulement les Etats et les régulateurs, ni seulement les marchés, mais chacun pour une part. La question qui divise désormais les esprits est celle de la durée de la crise et de ses conséquences. Doit-on prévoir une sortie de crise pour 2010 ou 2011 ? Ou bien « la » crise n’est-elle pas seulement « une » crise ? Autrement dit, sommes-nous engagés dans une véritable rupture dont nous ne « sortirons » pas à proprement parler mais que nous « dépasserons » avec l’émergence d’un nouveau paradigme économique, où l’endettement privé sera remplacé par l’endettement public, où la répartition de la valeur ajoutée se rééquilibrera au profit des salaires et où une réglementation financière plus indépendante du marché et plus efficace sera mise en place ?
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(1) "La Crise mondiale d'aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires", éditions Clément-Juglar, 1999.
(2) Deuxième édition, Princeton University Press, 2005.
(3) Propos de Prakash Loungani, l’économiste du FMI qui l’a convié en 2006 comme en 2007.
(4) Traduction française de l’article sur http://contreinfo.info.
(5) Random House, 2005 (traduction française : "Le Hasard sauvage. Des marchés boursiers à notre vie : le rôle caché de la chance", Paris, Les Belles Lettres, 2005).
(6) Le fond Renaissance de Boston.
(7) Titre original : "The world’s biggest hedge fund is a fraud".
(8) Alan Greenspan, "Le temps des turbulences", Hachettes Littératures, collection Pluriel, 2008, p. 316.
le terrible secret de Tim Geithner : le système financier mondial est en péril
Quand la solution à la crise financière en devient la cause
par William Engdahl
Mondialisation.ca, Le 5 avril 2009
Le secrétaire au Trésor des États-Unis, Tim Geithner, a révélé son plan tant attendu d’assainissement du système bancaire étatsunien, mais il a refusé de divulguer le « terrible secret » de la crise financière actuelle. En agissant de la sorte, il tente de sauver des banques étatsuniennes de facto en faillite, lesquelles menacent de faire tomber le système mondial dans une nouvelle phase encore plus dévastatrice de destruction de la richesse.
Nous l’avons déjà mentionné, le plan Geithner, son soi-disant Programme d’investissement en partenariat public-privé ou PPPIP, n’est pas dédié à restaurer un système de prêt salutaire donnant du crédit aux entreprises et aux consommateurs. Il s’agit plutôt d’une autre manigance complexe servant à verser davantage de centaines de milliards de dollars directement aux banques dominantes et aux firmes de Wall Street, responsables du présent bourbier dans les marchés mondiaux du crédit, sans toutefois leur demander de changer leur modèle opérationnel. Pourtant, on pourrait se dire que ce plan, en assainissant les banques, aidera tôt ou tard à surmonter le problème.
Il ne le fera pas si l’administration Obama procède comme elle le fait en ce moment. En défendant son plan à la télévision étatsunienne récemment, M. Geihner – protégé de Henry Kissinger, autrefois PDG de la New York Federal Reserve Bank – faisait valoir que son intention « n’était pas de soutenir les banques faibles aux dépends des banques fortes ». Toutefois, c’est précisément ce que fait le PPPIP : les banques faibles sont les cinq plus grandes banques du système.
Le « terrible secret » que M. Geithner tente vigoureusement de cacher au public est très simple. À la source des actifs toxiques bouleversant le système financier mondial, il y a au plus peut-être cinq banques étatsuniennes. C’est cette réalité que M. Geithner tente désespérément de protéger. Contrairement aux crises bancaires précédentes, le problème ne consiste pas en des pertes sur prêt ordinaires. C’est plutôt une variété de dérivés financiers exotiques qui se trouvent au cœur du problème, plus spécifiquement les soi-disant swaps sur défaillance (Credit Default Swaps).
En 2000, le secrétaire au Trésor de l’administration Clinton était un dénommé Larry Summers. M. Summers venait tout juste d’être promu No. 1 de Goldman Sachs par son supérieur, le banquier de Wall Street Robert Rubin, lorsque ce dernier a quitté Washington pour occuper le poste de vice-président de Citigroup. Comme je le décris en détails dans mon nouveau livre à paraître cet été, Power of Money: The Rise and Fall of the American Century, M. Summers a convaincu le président Clinton d’approuver plusieurs projets de loi républicains, ouvrant ainsi les vannes aux banques pour qu’elles abusent de leur pouvoir. Que les grandes banques de Wall Street aient dépensé quelque 5 milliards en lobbyisme pour ces changements après 1998 a probablement eu un effet sur M. Clinton.
Une loi importante abrogeait le Glass-Steagall Act de 1933, adopté durant la Grande Dépression, interdisant la fusion entre les banques commerciales, les compagnies d’assurances et les firmes de courtage telles que Merrill Lynch ou Goldman Sachs. Une autre loi soutenue par le secrétaire au Trésor Larry Summers en 2000 était l’obscure, mais cruciale Commodity Futures Modernization Act (CFMA). Cette loi empêchait l’organisme gouvernemental de réglementation, la Commodity Futures Trading Corporation (CFTC) [Commission du commerce à terme des marchandises], de superviser le commerce des instruments financiers dérivés. La nouvelle loi CFMA stipulait que ce que l’on appelle communément les dérivés négociés hors bourse, comme les swaps sur défaillance en cause dans le désastre des assurances de AIG (que Warren Buffett a déjà qualifiés d’armes de destruction financière massive), ne soient pas réglementés par le gouvernement.
À l’époque où M. Summers s’affairait à ouvrir les vannes de l’abus financier pour les sociétés de fiducie de Wall Street, son assistant était nul autre que Tim Geithner, l’homme aujourd’hui secrétaire du Trésor. À l’heure actuelle, l’ancien patron de M. Geithner, Larry Summers, est conseiller économique en chef du président Obama puisqu’il est chef du Conseil économique de la Maison-Blanche. Mettre MM. Geithner et Summers en charge de réparer les dégâts financiers équivaut à faire du renard le gardien du poulailler.
Le « terrible secret »
M. Geithner ne souhaite pas que le public comprenne son petit secret, soit que l’abrogation de la loi Glass-Steagall et l’adoption du CFMA en 2000 ont permis la création d’un petite poignée de banques qui allaient pratiquement monopoliser des pans importants des activités hors bilan mondiales ou l’émission des dérivés hors bourse.
Selon le récent Rapport trimestriel sur le commerce bancaire et les produits dérivés du Federal Office of Comptroller of the Currency, cinq banques étatsuniennes possèdent actuellement 96 % des positions de dérivés de toutes les banques des États-Unis en terme de valeurs symbolique, ainsi qu'un pourcentage ahurissant, soit 81 %, d'exposition au risque de crédit net total en cas de défaillance.
Ces cinq banques sont JPMorgan Chase, qui détient la première place avec une somme étourdissante de 88 billions de dollars en dérivés (66 billions d’euros!). Morgan Chase est suivie par Bank of America et Citibank lesquelles possèdent respectivement 38 billions et 32 billions en dérivés. La quatrième place dans les sweepstakes des dérivés revient à Goldman Sachs avec ses « maigres » 30 billions, somme qui baisse de façon draconienne à 5 billions de dollars en cinquième position où se situe la banque fusionnée Wells Fargo-Wachovia. Par ailleurs, au sixième rang, la britannique HSBC Bank USA détient 3,7 billions de ces actifs toxiques.
Par la suite, l’exposition des banques des États-Unis à ces dérivés hors bilan non réglementés diminue dramatiquement. Afin d’en souligner l’ampleur, notons qu’un billion s’écrit 1 000 000 000 000. Continuer à investir d’énormes quantités d’argent des contribuables dans ces cinq banques sans modifier leur système opérationnel revient à traiter un alcoolique avec de l’alcool gratuit à volonté.
Le sauvetage gouvernemental d’AIG, dépassant à ce jour les 180 milliards, a d’abord servi à payer ses swaps sur défaillance aux contreparties, les joueurs Goldman Sachs, Citibank, JP Morgan Chase et Bank of America, des banques se croyant « trop importantes pour faire faillite ». En effet, ces cinq institutions se croient maintenant si grandes qu’elles peuvent dicter la politique du gouvernement fédéral. Certains ont appelé cette opération un coup d’État des banquiers. Elle n’a définitivement rien de salutaire.
Voilà le terrible secret que le secrétaire Geithner et Wall Street tentent désespérément de cacher car il dirigerait l’attention des électeurs vers de vraies solutions. Le gouvernement fédéral dispose depuis longtemps de lois pour faire face aux banques insolvables. La Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC) met la banque sous séquestre et ses actifs et ses passifs sont triés par un audit indépendant. On évince les gestionnaires irresponsables, les actionnaires accusent des pertes et une fois épurée, la banque est finalement divisée en en plus petites unités. Lorsqu’elle est assainie, on la vend au public. Le pouvoir des cinq méga banques de faire chanter le pays en entier serait alors moins grand. Ooohh. Ouais ?
C’est ce que Wall Street et Tim Geithner cherchent frénétiquement à prévenir. Le problème est centralisé sur ces cinq grandes banques et le cancer financier doit être isolé et réfréné par une agence fédérale afin que la victime, l’économie réelle, puisse fonctionner à nouveau sainement.
Voilà ce qui doit être mis sous séquestre ou nationalisé. En retardant cela et en refusant de demander un contrôle gouvernemental des comptes totalement indépendant pour déterminer si ces cinq banques sont réellement solvables, le gouvernement Obama provoque des pertes pour les États-Unis et l’économie mondiale, lesquelles seront inévitablement exponentielles lorsque les pertes en dérivés exploseront. Il s’agit de la détérioration préprogrammée de la récession, signifiant une augmentation des faillites d’entreprises, la multiplication des manquements des débiteurs hypothécaires et la montée en flèche du chômage. Cette situation devient hors de contrôle (d’un gouvernement responsable) parce qu’elle est permise par le secrétaire Geithner, Larry Summers et ultimement le président, qu’il ait ou non eu le temps de chercher à comprendre ce qui est en jeu.
Une fois que les cinq banques problématiques isolées par la FDIC et le Trésor, le gouvernement devrait légiférer afin d’abroger immédiatement la déréglementation bancaire de Larry Summers, comprenant la remise en application de la loi Glass-Steagall et l’annulation du Commodity Futures Modernization Act de 2000 ayant permis l’actuel abus criminel des banques. L’on pourrait alors commencer à discuter de réformes financières sérieuses, en commençant par des mesures pour « fédéraliser » la Réserve fédérale et retirer le pouvoir monétaire des mains des banques privées comme JP Morgan Chase, Citibank ou Goldman Sachs.
Article original en anglais, Geithner’s ‘Dirty Little Secret’: The Entire Global Financial System is at Risk, When the Solution to the Financial Crisis becomes the Cause, publié le 30 mars 2009.
Traduction : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca.
William Engdahl est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca. Articles de William Engdahl publiés par Mondialisation.ca
L’ère des kolossal coups de pouce
Publié par Paul Jorion
Ce texte est un « article presslib’ » (*)
Ce qui est consternant dans les recommandations du G20, dans les plans Geithner, etc. c’est leur incapacité totale à penser les moyens de résoudre la crise en-dehors des sentiers battus. Il semble que pour les décideurs, on se trouve toujours dans le cadre de ce que Jean-Maxence Granier, appelle la « posture B » : « le système survit, bien que difficilement, pour retrouver au bout du compte sa forme originelle ».
Quand on dit : « Ceux qui sont responsables de la crise font partie du problème, pas de sa solution », on pense d’abord aux représentants du monde de la finance, et l’on néglige les régulateurs et les politiques qui leur avaient signé un chèque en blanc. Eux aussi semblent incapables du « thinking out of the box », comme dit l’anglais, incapables de recourir à la pensée latérale : eux aussi n’envisagent des mesures que si elles se coulent dans le cadre de cette même « posture B » où, à la simple différence de la « posture A » pour qui le système oscille de manière rassurante entre vaches grasses et vaches maigres, il convient encore de lui donner un « coup de pouce » pour lui faire retrouver sa bonne santé.
Et comme il ne s’agit pas d’innover, on ne s’interroge pas sur la façon de se débarrasser des produits dérivés qui transformèrent le risque en risque systémique : on vise plutôt à la transparence de leur marché, on n’interdit pas les hedge funds qui orchestrèrent la spéculation débridée : on leur vient en aide pour qu’ils puissent acheter des instruments de dette dépréciés, on ne réfléchit pas à la faute logique qui vicie le principe de la titrisation : on se demande comment la relancer, on ne se demande pas comment améliorer la comptabilité des entreprises, on leur dit : proposez des chiffres, on vous couvre jusqu’à ce que les choses s’arrangent. Et las ! les choses ne s’arrangent pas, elles vont au contraire de mal en pis, mais la philosophie en haut-lieu demeure imperturbable : « Ce n’est qu’un mauvais moment à passer ! », même si l’anxiété n’arrête pas de monter et si la fréquence des moments de panique augmente inexorablement.
S’accrocher à une représentation de la crise en « posture B » présente plusieurs aspects positifs : les avantages acquis sont protégés et le personnel est maintenu en place. Cela présente aussi un inconvénient majeur : ça ne marche pas. On est passé insensiblement des petits coups de pouce de 2007 d’un montant chiffré en milliards d’euros ou de dollars aux gros coups de pouce du début 2008, puis aux coups de pouce énormes de la fin de l’année se chiffrant désormais en centaines de milliards. Quant à 2009, c’est l’année des « kolossal » coups de pouce, aux montants exprimés cette fois en « trillions » d’euros ou de dollars. Et malgré l’ambition de plus en plus pharaonique, toujours pas la moindre lueur au bout du tunnel !
Ce qui a cependant changé, c’est que le sentiment général a cessé d’être la perplexité que suscitaient les budgets exprimés en milliards pour devenir celui du sens de l’absurde que produisent ceux qui se formulent en « trillions ». En 2008, les mesures prises impressionnaient encore mais en 2009, leur ridicule provoque le fou-rire. En 2008, les blogueurs écrivaient « Le Plan Paulson sera-t-il suivi d’effets ? » ou « Lehman Brothers peut-il être sauvé ? », en 2009 ils écrivent : « Quatorze manières de rouler le Plan Geithner dans la farine » ou « Mark-To-Market remplacé par ‘Croix de bois, Croix de fer…’ ».
Les dirigeants affirment que tout peut encore s’arranger alors que les peuples ont compris que plus rien ne sera comme avant. C’est une très mauvaise chose quand le courant ne passe plus entre les peuples et leurs représentants. Qui pourra leur faire comprendre que le moment n’est plus aux « kolossal » coups de pouce : qu’il faut trouver autre chose, que le moment est venu pour la réflexion de sortir des sentiers battus ?
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer sur le site de Paul Jorion.
Historiquement, l'argent a pris des formes multiples, et plus particulièrement celle des métaux précieux. L'or et l'argent constituaient l'étalon, le point d'ancrage idéal de la valeur : résistants à l'usure, "poinçonnables" à souhait et dont l'aloi est relativement aisé à vérifier. L'impossibilité de maintenir cet ancrage, pour des raisons conjoncturelles locales, a conduit, entre les deux guerres mondiales, au décrochage de certaines devises, dont les taux se mirent à "flotter". Le dernier fil connectant les devises à l'or fut cependant défini à Bretton Woods en 1944 : l'once d'or vaudrait 35 dollars et c'est par rapport à ce ratio que les autres devises se définiraient.
En 1971, le président américain Richard Nixon désancrait le dollar de sa parité à l'or. Le fil était coupé : le taux de change des devises les unes par rapport aux autres évoluerait désormais selon sa propre dynamique. La preuve était faite que la monnaie pouvait fonctionner sans être soutenue par aucune réalité plus tangible que le fait que tout un chacun y recourt, parce que tout le monde autour de lui en fait autant. Les taux de change s'établissent désormais en fonction du rendement des capitaux dans chacune des zones monétaires, rendement déterminé quant à lui par la richesse globale, le régime fiscal qui prévaut localement et le rapport de forces entre fournisseurs de capital - les investisseurs - et demandeurs de capital - les entrepreneurs.
Après 1971, le dollar avait poursuivi sur la lancée de son ancrage solitaire à l'or, qui justifiait son statut de devise de référence. Or l'or n'y était pour rien. Une autre dynamique justifiant ce statut s'était instaurée : il fallait que le monde soit avide de dollars et que les Américains soient en retour avides des marchandises qui s'échangent contre leur devise. Le mouvement se serait sans doute poursuivi moins longtemps qu'il ne l'a fait si la Chine, en voie d'industrialisation rapide, n'avait constitué le partenaire idéal dont les Etats-Unis avaient besoin. Pendant que la Chine se gavait de dollars, l'Amérique se gavait de marchandises que la Chine produisait. Mieux : les achats massifs par la Chine de la dette américaine maintenaient aux Etats-Unis des taux d'intérêt bas (Alan Greenspan n'y était pour rien !), permettant à leurs consommateurs de s'endetter toujours davantage.
Ce processus a conduit droit au précipice. Après quelques hésitations, l'Amérique a répondu par la fuite en avant : l'argent qui manque, dans un pays où l'Etat est tout aussi criblé de dettes que ses citoyens, on l'imprimera, et le dollar, émis sans qu'aucune création de richesse n'en soit la contrepartie, se dévaluera inéluctablement.
La Chine s'inquiète de voir que la valeur de sa cassette se réduira comme peau de chagrin, et se tourne vers le monde : le dollar étant bientôt bon à jeter, dit-elle, créons une nouvelle monnaie de référence. Les droits de tirage spéciaux émis par le Fonds monétaire international, et dont le taux de change se détermine par celui d'un panier de devises, pourraient faire l'affaire. Cette solution consacrerait le fait que la monnaie ne trouve comme fondement de sa valeur... qu'elle-même ! Et signerait la fin de la croyance de la planète tout entière au pouvoir salvateur de l'endettement américain.
Blog : http://pauljorion.com/blog/
Paul Jorion, économiste et anthropologue
publié par Le Monde
Dix principes pour préserver le monde des cygnes noirs, par Nassim Nicholas Taleb
9 avril 2009
Nassim Nicholas Taleb est l’auteur du « cygne noir », un ouvrage dénonçant le peu de consistance des modèles mathématiques utilisés par la finance structurée qui tablaient sur une distribution normale, gaussienne, indemnes des singularités propres au réel, et incapables de les prendre en compte. L’aspect prémonitoire de ses avertissements, ignorés à l’époque de la publication de son livre, fait de lui aujourd’hui l’un des oracles, aux côtés de Roubini, dans lesquels Wall Street cherche son salut. Il y a dans cette gloire subite une forme d’illustration des travers de l’époque. Elle indique que la prépondérance acquise par une formalisation mathématique réductrice - mais venant de façon opportune confirmer le bien fondé des situations établies - lui a conféré une aura telle que même au milieu de la pire crise imaginable, elle apparaît comme le dernier recours. Au point qu’il semble encore nécessaire de faire appel à cet appareillage pourtant disqualifié pour rendre recevable une critique qui relevait depuis longtemps de la plus simple évidence. Quoi qu’il en soit, les dix points que M. Taleb énumère afin de définir les règles de conduite qui permettraient selon lui de « réguler la bête », et ont pour objet de restaurer - sans discuter de ses fins - la possibilité d’un capitalisme « version 2.0 », ne manquent pas d’intérêt, car ses préconisations pourraient utilement s’appliquer à de nombreuses formes d’organisation humaine. On peut résumer ses principales propositions ainsi : minimiser les risques systémiques induits pour les sociétés par l’apparition de pouvoirs démesurés, se débarrasser des élites qui ont failli, interdire les contrats maximisant le risque et les rémunérations au détriment de la sécurité, ne pas tabler sur l’appréciation des actifs pour assurer la prospérité et, last not least, faire en sorte que cette crise ne soit pas l’occasion d’un rafistolage d’un système à bout de souffle, mais bien l’occasion de bâtir un nouveau modèle.
Par Nassim Nicholas Taleb, Financial Times, 7 avril 2009
1. Ce qui est fragile doit se briser rapidement avant que de pouvoir grandir. Rien ne doit jamais atteindre une taille telle que cela ne puisse faillir. Les processus de l’évolution à l’oeuvre dans la vie économique favorisent les êtres porteurs du maximum de risques dissimulés - et donc les plus fragiles - qui deviennent ainsi les plus gros.
2. Pas de socialisation des pertes et de privatisation des gains. Quoi que ce soit qui doive être renfloué devrait être nationalisé ; quoi que ce soit qui ne nécessite pas de renflouement devrait être indépendant, de petite taille, et assumer ses risque. Nous avons réussi à associer les pires aspects du capitalisme et du socialisme. En France dans les années 1980, les socialistes ont pris le contrôle des banques. Aux États-Unis dans les années 2000, les banques ont pris le contrôle du gouvernement. C’est surréaliste.
3. Les gens qui ont conduit un bus scolaire les yeux bandés (et ont eu un accident) ne devraient jamais se voir confier à nouveau un autobus. Les institutions et les élites du monde économique ( universités, organismes de régulation, banques centrales, responsables gouvernementaux, organisations diverses employant des économistes) ont perdu leur légitimité avec l’échec du système. Il est irresponsable et stupide de placer notre confiance dans la capacité de ces experts pour nous permettre de sortir de ce pétrin. Au contraire, il convient de rechercher des gens intelligents, ayant les mains propres.
4. Ne pas laisser quelqu’un bénéficiant d’une prime de résultat gérer une centrale nucléaire - ou vos risques financiers. Il y a toute les chances qu’il rogne sur les sécurités pour faire état de « bénéfices » tout en affirmant agir de façon prudente. L’octroi de primes s’accorde mal avec les risques cachés de déflagration. C’est l’asymétrie [1] propre au système des bonus qui nous a conduit où nous en sommes. Aucune incitation sans mesures de dissuasion : le capitalisme est fait de récompenses et de punitions, et non seulement de récompenses.
5. Compenser la complexité par la simplicité. La complexité de la mondialisation et de la vie économique fortement mises en réseau doit être contrées par la simplicité des produits financiers. La complexité de l’économie est déjà en elle même une forme d’effet de levier : celui de l’efficacité. De tels systèmes ne survivent que grâce à la répétition et la facilité ; l’ajout débridé de produits financiers basés sur la dette produit de dangereuses fluctuations ne laissant aucune place à l’erreur. Le capitalisme ne peut éviter les engouements des modes et les bulles : les bulles boursières (comme en 2000) se sont avérées être supportables ; mais les bulles de dettes sont délétères.
6. Ne pas confier de bâtons de dynamite aux enfants, quand bien même ils seraient accompagnés d’un avertissement. Les produits dérivés complexes doivent être interdits parce que personne ne les comprend et que bien peu sont suffisamment compétents pour les maîtriser. Les citoyens doivent être protégés d’eux-mêmes, des banquiers qui leur vendent des produits spéculatifs, et d’autorités de régulations crédules qui prêtent l’oreille aux théoriciens de la finance.
7. En dehors des escroquerie pyramidales, rien ne devrait être basé sur une entière confiance. Les gouvernements ne devraient jamais être confrontés à la nécessité de « restaurer la confiance ». Le mode de propagation en cascade des rumeurs est le produit de systèmes très complexes. Les gouvernements ne sont pas en mesure d’arrêter ces rumeurs. Nous devons tout simplement être capables d’ignorer les rumeurs, d’être suffisamment robustes pour y faire face.
8. Ne pas donner de drogue à un toxicomane lorsqu’il est en manque. Le recours à l’effet de levier pour guérir les problèmes de l’excès de l’effet de levier ne relève pas de l’homéopathie, mais du déni. La crise de la dette n’est pas un problème temporaire, mais structurel. Nous devons nous désintoxiquer.
9. Les citoyens ne devraient pas dépendre des actifs financiers ou des conseils d’ « experts » faillibles pour ce qui est est de leurs retraites. La vie économique doit être « définanciarisée » Nous devons apprendre à ne plus considérer les marchés comme des stocks de valeur : ils ne procurent pas le niveau de certitude dont les citoyens ont besoin. Les citoyens ne devraient ressentir d’anxiété qu’au sujet des circonstances de leurs propres affaires (celles qu’ils contrôlent), et non de leurs investissements (qu’ils ne contrôlent pas).
10. Faire une omelette avec les oeufs cassés. Au bout du compte, cette crise ne saurait être surmontée par des expédients, pas plus qu’un bateau à la coque pourrie ne pourrait être remis à flot par des réparations de fortune. Nous devons reconstruire la coque avec des matériaux nouveaux (et plus forts) ; nous aurons à rebâtir le système avant qu’il ne le fasse par lui-même. Passons volontairement au capitalisme version 2.0, en faisant en sorte que de ce qui doive casser casse de lui même, en convertissant la dette en capital, en marginalisant l’etablishment économique des entreprises et des universités, en supprimant le « Nobel » d’économie, en interdisant les rachats financés par la dette (LBO), en cantonnant les banquiers à leur tâche, en récupérant les primes de ceux qui nous ont entrainés où nous en sommes, et en enseignant aux gens à trouver leur route dans un monde de moindres certitudes.
Ceci accompli, nous disposerons d’une économie plus proche de notre milieu biologique : des entreprises de taille moindre, une écologie plus riche, pas d’effet de levier. Un monde dans lequel les entrepreneurs, et non les banquiers, prendront les risques et où les entreprises naissent et meurent chaque jour sans faire les gros titres.
En d’autres termes, un monde plus résistant aux cygnes noirs.
Publication originale Financial Times via Market Pipeline, traduction Contre Info
[1] asymétrie entre la qualité de l’information dont disposent les investisseurs et les gestionnaires. (ndt)
Des bases juridiques pour les contre-pouvoirs, par Etienne Chouard
Publié par Paul Jorion
Billet invité.
La rançon du succès de ce blog est que les commentaires – et parfois les billets eux-mêmes – se trouvent souvent noyés dans le flot qui se déverse continuellement. Je dispose toutefois de la possibilité de mettre en relief un commentaire, soit en commandant à son auteur une version développée de son argument, soit comme je le fais ici, en promouvant purement et simplement un commentaire en billet. Etienne me suggère un billet dédié aux bases juridiques des contre-pouvoirs. C’est une question capitale mais malheureusement entièrement en-dehors de mon champ d’expertise. Aussi, à vous de jouer !
[N]otre impuissance politique chronique me semble avoir une cause très simple et très facile à circonscrire : il existe une règle supérieure, connue et reconnue, qui sert précisément à mettre les pouvoirs en butte à d’autres pouvoirs, à nous protéger tous des abus de pouvoir, et cette règle supérieure qui n’a été conçue que pour ça, surplomber et affaiblir les hommes au pouvoir… nous la laissons écrire et modifier, naïfs et paresseux que nous sommes, par ceux-là même qui y seront soumis.
C’est le comble de la sottise.
Voilà précisément, et certainement, pourquoi notre gouvernement peut, en plein naufrage, arroser ses sponsors industriels et banquiers avec nos milliers de milliards sans que nous n’y puissions rien.
Notre impuissance quotidienne est programmée quelque part.
Le fait que toutes nos utiles analyses sur la crise financière restent parfaitement lettre morte malgré leur pertinence, ce fait désolant est voulu et on est tenté de penser que, pour les rédacteurs de la Constitution, tout se passe comme prévu.
Suggestion à Paul de billet dédié : une bonne réflexion sur la catastrophe économique actuelle ne peut pas, à mon sens, faire l’impasse sur l’analyse critique radicale de rouages JURIDIQUES qui permettraient au peuple en colère de contrôler (et punir) leurs gouvernants : pour l’instant, il n’y a AUCUN rouage de cette sorte ; tous les contre-pouvoirs sont factices.
C’est dans l’épreuve —et pas quand tout va bien— que l’on découvre que le contrat était mauvais.
Suis-je donc un paranoïaque, un populiste, un gauchiste, que dis-je, un anarchiste, quand je dis que des parlementaires, des ministres ou des juges — et plus généralement des hommes de partis qui se destinent au pouvoir — seront à la fois juges et parties s’ils se mettent en tête de rédiger eux-mêmes la Constitution qui va régler les limites de leurs propres pouvoirs ?
N’est-ce pas là le comble du conflit d’intérêts ?
Et le plus grand risque — la certitude même — de corruption intellectuelle ?
Je ne dis pas que les hommes de partis sont intrinsèquement malhonnêtes, pas du tout, je ne dis pas cela, évidemment.
Je dis que, DANS CETTE OCCURRENCE PRÉCISE, au moment d’écrire la Constitution, ils écrivent des règles pour eux-mêmes et, de notre point de vue, à nous, les autres, c’est pure folie et misère assurée.
Voilà où le tirage au sort de l’Assemblée constituante, loin d’être une solution parfaite — mais qui donc se soucie de la perfection ? Pas moi, en tout cas ! — est une solution mille fois meilleure que l’élection parce qu’elle garantit que certains membres au moins ne seront pas pollués par un intérêt personnel gravement contraire à l’intérêt général. Et ceux-là donneront l’alerte en cas de manigances.
Au lieu qu’aujourd’hui, quand les politiciens de métier écrivent eux-mêmes exclusivement la Constitution, nous sommes dans la pire solution qui soit, la plus dangereuse pour les citoyens : ces constituants parlementaires juges ou ministres, ils sont TOUS à la fois juges et parties, ils ont TOUS un intérêt personnel contraire à l’intérêt général : sans doute pétris de bonnes intentions, et convaincus —comme nous— qu’ils ont les meilleures idées pour bâtir un monde commun pacifié, ces autoproclamés “professionnels de la politique” redoutent naturellement d’être gênés par des contrôles tatillons et des procédures ralentissantes, ils redoutent de perdre cette place qui leur permet d’agir, ils redoutent de voir mise en cause leur responsabilité personnelle et JAMAIS, au grand jamais, ils ne programmeront eux-mêmes le référendum d’initiative populaire qui permettrait à n’importe qui de les contredire avec succès, jamais ils n’écriront eux-mêmes les règles électorale qui respecteraient le vote blanc capable de les chasser tous d’un coup lors d’une élection, jamais ils n’interdiront eux-mêmes le renouvellement ou le cumul de leurs propres mandats, jamais ils ne prévoiront —eux les élus, eux l’aristocratie politique du pays— une chambre tirée au sort qui garantirait au sommet de l’État une représentation fidèle de toutes les composantes de la société (riches, pauvres, hommes, femmes, blancs, noirs, urbains, ruraux, éduqués, illettrés, gentils, méchants, malins, demeurés, jeunes, vieux, intellectuels, manuels, etc.), jamais ils ne consentirons à être fréquemment évalués et jugés sur leur action, et encore moins d’être éventuellement punis quand ils ont menti ou triché…
Chacun a sa logique professionnelle. Celui qui se destine au pouvoir sait bien ce qu’il doit éviter à tout prix pour pouvoir travailler tranquille : il lui faut un peuple bien ficelé. Et pour y parvenir, il faut qu’il puisse écrire lui-même la constitution.
OK, je comprends que l’élu pense ainsi.
Mais cela est-il bon pour l’intérêt général ?
Extrait du livre d’Yves Sintomer, « Le pouvoir au peuple. Jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative », La Découverte, mars 2007.
Vers une économie de symbiose
Nourriture, énergie, santé… C’est autour de ces droits de base que l’on doit reconstruire notre modèle, explique l’économiste japonais Katsuto Uchihashi.
Certains considèrent que le capitalisme est au bord de l’effondrement.
KATSUTO UCHIHASHI Alors que la somme des PIB des pays de la planète s’élève à 54 000 milliards de dollars, les capitaux spéculatifs passant d’une place financière à une autre sont estimés à quelque 540 000 milliards de dollars. Cet argent virtuel, dont le profit engendre le profit, a pris un tel poids qu’il manipule l’économie réelle à sa guise. Le contrôler est d’ores et déjà impossible. Je pense que ces capitaux volatils vont s’autodétruire tôt ou tard, mais, pour sauver l’économie réelle, il est indispensable de réunir des spécialistes du monde entier et de mettre en place une coopération internationale.
Vous prônez l’économie de symbiose, un système fondé sur une “zone d’autosuffisance FEC”, F pour food (nourriture), E pour energy (énergie) et C pour care (santé). Elle va de pair avec le droit à l’autosuffisance.
Le principe de concurrence est fondé sur la division. On divise pour créer des rivalités et mettre en compétition. L’émulation est certes une bonne chose, mais la symbiose pose comme principes la solidarité, la participation et la coopération et respecte les droits fondamentaux de l’être humain, notamment l’accès à la nourriture, à l’énergie et à la santé. Il s’agit non seulement d’être autosuffisant [au niveau local, national voire interrégional] dans ces trois domaines, mais aussi de créer des emplois. En s’appuyant sur ce système de valeurs, on doit créer des industries qui permettent la fondation d’une société de développement durable. Les retombées économiques devraient être non négligeables. […] Le président Obama a promis “une assurance-maladie pour tous” et il pense la financer grâce à la suppression des réductions d’impôts en faveur des plus privilégiés. Ce retour à la politique de redistribution des revenus est proche de l’idée de la zone d’autosuffisance.
Certains craignent que le fait de favoriser l’économie nationale conduise au protectionnisme. D’autres, en revanche, proposent de retourner à une économie fermée, comme à la période d’Edo [1603-1867].
C’est absurde. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le bon vieux Japon était mieux. Je souhaite qu’on bâtisse une économie de symbiose dans laquelle on s’intéresse à l’être humain avant tout, et non que l’on regrette une époque où régnait la discrimination et où des parents étaient obligés de vendre leurs enfants. Ce système d’avenir que j’appelle de mes vœux pointe déjà dans certaines communautés locales et chez les jeunes.
Propos recueillis par Shuichi Tomaru
Asahi Shimbun
publié par Courrier International
Crise financière : Geithner et Summers se refusent à traiter le fond des problèmes, par Michael Pomerleano
17 avril 2009
La reine finance est nue, nous dit Michael Pomerleano, contributeur invité par Martin Wolf sur le forum qu’il anime. Ou, en d’autres termes, le système bancaire US est insolvable. Chiffres à l’appui, il confirme cette vérité désormais connue et admise par nombre d’analystes et non des moindres : quelles que soient les mirobolantes acrobaties comptables annoncées cette semaine, et qui ont provoqué le retour à la table de jeu des addicts de la cote new yorkaise, les banques de Wall Street sont bel et bien dans le rouge. Pourquoi donc faudrait-il se préoccuper de la capitalisation du système bancaire US ? En quoi le sort de ces établissements, largement responsables de la crise et de son lot de souffrances humaines devrait-ils nous concerner ? A plusieurs titres. Tout d’abord parce que - expérience des années 1930 et du Japon faisant foi - nous savons désormais fort bien qu’un retour au plein emploi est conditionné par le nettoyage du système bancaire, c’est à dire la liquidation des créances douteuses - sans oublier les dettes afférentes. Les séquences de déflation des actifs sont à la fois extrêmement douloureuses et inévitables. La fonction monétaire, imprudemment déléguée au seul profit de l’intérêt privé, ô combien abusivement identifié à l’expression autonome et décentralisée du collectif, est indispensable à la vie en société. Il convient donc de trancher au plus vite dans le vif, d’apurer les comptes, ce qui implique également de remettre en cause les réputations établies du moment. De ce fait, ces épisodes sont l’occasion d’une lutte forcenée des acteurs de la place pour préserver ce qui peut l’être des statuts et des richesses acquises - ou plus exactement de leurs signes - au détriment de l’intérêt collectif. Or la prudence de chattemite dont fait preuve en la matière l’administration Obama n’augure rien de bon. En adhérant contre toute évidence à la fiction de la solvabilité du système bancaire US, Geithner et Summers manifestent au mieux un optimisme déplacé, et au pire une coupable indulgence - voire une compromission, comme l’a suggéré l’ancien cadre du FMI Simon Johnson dans un essai très remarqué - avec le milieu qui est le leur et dont ils ne savent visiblement pas s’affranchir. D’où une première conclusion : que l’on soit adepte ou non de la mondialisation accrue des échanges, cette réalité est désormais installée, qui conditionne la vie quotidienne de millions de français. Les licenciements massifs auxquels nous assistons depuis l’automne sont là pour le rappeler. La situation du poids lourd de l’économie mondiale ne saurait donc laisser indifférent, et celle-ci dépend de la vigueur de l’action gouvernementale sur les problèmes du secteur financier. Nous sommes aujourd’hui loin du compte. Deuxième question : l’Atlantique, serait-il un sas de décontamination ? Comment croire, au vu des avis convergents des analystes informés sur la situation américaine que l’Europe puisse s’estimer indemne ? Jusqu’à présent, les politiques européennes (à l’exception notable du Royaume Uni) ont été réactives, des mesures conservatoires ont été prises, mais l’hypothèse de l’insolvabilité reste taboue. L’évocation d’une équivalence, un temps suggérée, entre le risque des subprimes aux USA, et celui d’une défaillance de l’est européen - qualifiée par certains de tentative de déstabilisation anglo-saxonne - semble avoir été écartée par le renforcement du trésor de guerre largement augmenté dont dispose désormais le FMI. Pour autant, tous les foyers de tensions potentiels n’ont pas été circonscrits - loin de là - comme le rappellent le sort de l’Espagne et de l’Irlande. La posture consistant à estimer l’Europe à l’abri de la débâcle financière dans laquelle se débattent les USA semble relever de la foi du charbonnier plutôt que d’une évaluation raisonnée des risques. Un dernier point. Lorsque les meilleurs esprits insistent tous sur la nécessité de remettre au plus vite à plat les - mauvais - comptes des anciens maîtres de la toute puissante finance et que les gouvernements semblent paralysés à l’idée d’ébranler les colonnes du temple, il peut sembler légitime de reconnaitre là en acte les mécanismes sociologiques à l’oeuvre sur d’autres terrains, à commencer par celui du changement climatique. Nous savons, nous pouvons, mais nos représentants, qui ont identifié leur destin à celui des réseaux, des formes et des conventions de pouvoir dans lesquels ils excellent, ne veulent, ne peuvent, ni ne savent faire le deuil de leurs habitus.
Par Michael Pomerleano, Forum des économistes du Financial Times, 13 avril 2009
Le programme de l’administration Obama destiné à traiter la fragilité du système bancaire est basé sur deux grandes mesures. Tout d’abord, le gouvernement a mis en place le plan Geithner et Summers qui consiste à racheter auprès des banques les titres adossés aux actifs subprimes. Ce plan de rachat concerne les titres négociables qui représentent moins de 40% des actifs inscrits au bilan des banques. Il ne traite pas des autres 60% du bilan des banques américaines, correspondant à des prêts qui ne sont pas soumis à la règle de la valorisation aux cours du marché. En outre, la mise en oeuvre de ce programme nécessitera six mois. Ce plan a suscité les critiques d’analystes à la réputation établie, dont Paul Krugman. Comme le souligne Krugman dans sa chronique du New York Times ce plan est la troisième mouture de mesures du même type déjà utilisées par le passé et qui consistent à essayer de soutenir la valeur des actifs toxiques. Ce plan répond à la définition que donnait Einstein de la folie : continuer à faire la même chose, en espérant un résultat différent. Jeff Sachs (FT, 23 Mars), Joseph Stiglitz (NYT, le 1er avril) et Peyton Young (FT, le 1er avril) ont également fait part de leurs préoccupations, craignant que ce plan ne conduise à nationaliser les pertes et privatiser les profits.
La deuxième partie du programme de l’administration Obama consiste en ces désormais fameux tests de stress auxquels sont soumis les plus grandes banques du pays. Les autres mesures du plan Geithner sont le programme de rachat des prêts géré par la FDIC, l’achat de titres du Trésor relevant du PPIP [1] , l’élargissement du progamme TALF [2] et les diverses mesures visant à réduire les taux du marché hypothécaire pour les prêts éligibles pour le refinancement des GSE.
Nous estimons que l’administration Obama est dans un état de déni en ce qui concerne les problèmes du système financier. Les pertes dans le système bancaire ne sont pas un « inconnu inconnu » [3]. Comme indiqué ci-dessous, les calculs des tests de stress peuvent être effectués par tout analyste informé, et les pertes sont connues avec un degré raisonnable à l’aide d’estimations. Le test de stress est tout simplement un « écran de fumée » visant à retarder l’inévitable moment où l’administration devra faire face aux graves problèmes du système bancaire, qui sont parfaitement connus.
Comme avec la crise des subprimes, nous constatons une réticence collective à examiner et analyser l’information disponible et observons la manifestation d’une timidité face à d’évidents problèmes. La publication trimestrielle de la FDIC [4] sur la situation des banques fournit la première vue synthétique des résultats financiers pour l’ensemble des institutions qui sont garanties par la FDIC. Une lecture attentive du bilan du système bancaire au 31 Décembre 2008 montre que le capital Tier 1 [5] est de 1 296 milliards de dollars, dont seulement 1000 milliards correspondent à un capital tangible, tandis que le reste de cette catégorie 1 relève d’actifs incorporels dont le « good will » [6] Les crédits accordés s’élèvent à 7 873 milliards de dollars. Le rapport informe également que le Ratio de Couverture de Réserve ( montant des réserves par rapport aux crédits en retard de paiement) a baissé de plus de 220% en 2005 à un peu moins de 80% en 2008. En outre, à ce stade, les réserves pour pertes sur les prêts par rapport à l’encours moyen des prêts accordés sont d’un peu plus de 2%. Les économistes de Goldman Sachs ont récemment estimé que les banques valorisaient leurs prêts hypothécaires à environ 91 cents du dollar [7].
Un test de stress des bilans bancaires qui se voudrait charitable retiendrait les hypothèses prudentes que voici : augmentation du pourcentage de crédits défaillants à 8%, soit le niveau observé durant de la récession des années 1991 1992, et préservation d’un modeste taux de couverture par rapport aux pertes de 100%. Sans entrer dans les détails sanglants de mes calculs, le déficit du capital de type Tier 1 s’élève à 753 milliards de dollars en retenant ces hypothèses très bienveillantes. 630 milliards de dollars (soit 8%) de prêts non performants représentent une estimation très bénigne. McKinsey, ainsi que d’autres, comme Goldman Sachs, ont calculé que les banques américaines pourraient détenir actuellement plus de 2000 milliards d’actifs douteux [8]. Dans son nouveau Rapport Mondial sur la Stabilité Financière, le FMI devrait chiffrer les pertes potentielles sur les actifs adossés aux crédits émis aux USA et qui sont détenus par les banques et les autres établissements financiers à 2800 milliards de dollars. Une estimation prudente, tablant sur un taux de défaillance des crédits comparable à celui observé durant la récession de 1982, avec un taux de couverture de 200 %, amène à chiffrer un déficit en capital supérieur à 1500 milliards de dollars.
Le système bancaire est gravement sous-capitalisé, et de nombreuses banques sont insolvables. Il est clair qu’un système bancaire consolidé nécessiterait beaucoup plus de capitaux et une solide réserve pour pertes sur l’activité de crédit, venant s’ajouter aux fonds propres. Jusqu’à ce que mille milliards au moins d’actifs douteux soient constatés et que le système bancaire soit recapitalisé, l’activité du crédit restera limitée. Dans ce contexte, il reste incompréhensible que l’administration Obama se contente de bricoler à la marge avec des programmes visant à enrichir Wall Street. Geithner et Summers doivent prendre les problèmes du système bancaire à bras-le-corps.
Publication originale [ Financial Times, traduction Contre Info
[1] Plan de Partenariat Public Privé visant à financer l’achat par des établissements privés des actifs toxiques détenus par les banques
[2] Term Asset-Backed Securities Loan Facility : programme de la Fed permettant d’obtenir des lignes de crédit en échange de la mise en dépôt de créances privées. En clair, une forme de Mont de Piété, où les détenteurs d’actifs peu ou pas vendables obtiennent de l’argent frais en mettant en gage un bien à la valeur incertaine (ndlr)
[3] Allusion à une formule célèbre de Donald Rumsfeld au sujet des soi-disant armes de destructions massives de l’Irak. Le Secrétaire à la Défense avait classé les risques en quatre types, dont les inconnus inconnus, c’est à dire ceux dont non seulement la nature mais aussi l’existence n’avaient pas été décelés par les services de renseignement US (ndlr)
[4] Organisme public garantissant les déposants des banques commerciales.
[5] Les banques empruntent ou reçoivent des dépôts et investissent avec ces sommes. Le capital propre de l’établissement est là pour garantir qu’en cas d’investissements hasardeux les créanciers et les déposants pourront retrouver leurs apports. Les règles dites « prudentielles » qui imposent aux banques de conserver des réserves propres évaluent celles-ci selon des critères plus ou moins restrictifs. La catégorie Tier 1, définie par les accords de Bâle, est la plus exigeante de ces définitions des fonds propres. (ndlr)
[6] Le « good will », ou survaleur, est la différence entre la valeur liquidative d’une entreprise et la valorisation du capital apporté. Cette notion comptable estime la valeur immatérielle du savoir faire de l’organisation.
[7] Showdown Seen Between Banks and Regulators, NYT, April 10, 20097
[8] A better way to fix the banks (The McKinsey Quarterly February 2009 Lowell Bryan and Toos Daruvala
Robert Reich : c’est une dépression
8 avril 2009
« Ce n’est pas encore la Grande Dépression des années 1930, mais il s’agit bien d’une dépression. Et la seule façon d’en sortir c’est en augmentant les dépenses du gouvernement sur une très grande échelle, » écrit Robert Reich, ancien ministre du travail de Bill Clinton. L’économie est une matière ardue et complexe, mais elle se structure pourtant autour de quelques règles simples, dont celle-ci : dans une société donnée, le total des dépenses effectuées est égal au total des revenus distribués. Que la dépense du secteur privé faiblisse, et la sanction tombe immédiatement : les revenus donc le volume d’emploi, diminuent en conséquence, amplifiant du même coup le phénomène de contraction. Lorsque les « esprits animaux » chers à Keynes, c’est à dire l’envie d’entreprendre, de prendre des risques, de se projeter vers le futur, ont disparu - comme c’est le cas en ce moment - faute d’action des pouvoirs publics, ce cercle vicieux baissier se poursuit et s’aggrave. L’intervention des Etats est la seule arme permettant de mettre un terme - ou à tout le moins dans l’immédiat de limiter - ce processus de désagrégation et d’appauvrissement des sociétés. Elle est donc indispensable. Le débat s’arrête-t-il là pour autant ? Non pas. Si nul ne peut se soustraire à l’ « ardente obligation » de la relance budgétaire, rien ne prédétermine quel usage en sera fait, quel objectif lui sera assigné. Cet effort consenti par la nation pour préserver la société des échecs du secteur privé devrait lui donner le droit d’exiger des contreparties. Encore faut-il qu’elles soient définies par des forces politiques porteuses de projets et de propositions. Robert Reich, pour sa part, suggère une réponse : « l’objectif de l’indépendance énergétique et d’une économie sans carbone devrait être l’équivalent d’une mobilisation en temps de guerre. »
Par Robert Reich, 3 avril 2009
Les chiffres de l’emploi du mois de mars publiés ce matin sont mauvais : 8,5 pour cent des américains sont officiellement au chômage et plus de 663 000 emplois ont été perdus. Mais si l’on y inclut les personnes qui sont sans travail et ont renoncé à essayer de trouver un emploi, le taux de chômage réel est de 9 pour cent. En comptabilisant les personnes travaillant à temps partiel qui voudraient travailler à plein temps, il atteint 15,6 pour cent. Un travailleur sur six en Amérique est aujourd’hui au chômage ou sous-employé.
Toute perte d’emploi a un effet démultiplicateur dans l’économie. Pour chaque personne qui n’a plus de travail et ne peut en retrouver, ou qui tente d’entrer sur le marché de l’emploi sans succès, il y a au moins trois salariés qui ressentent plus d’anxiété à l’idée de pouvoir perdre leur emploi. La plupart des Américains aujourd’hui ne sont distants que de deux rangs d’une personne sans emploi. Cette anxiété montante se manifeste par la volonté de dépenser moins d’argent autrement que pour le nécessaire. Et cette réticence à dépenser contracte l’économie, entraînant de nouvelles destructions d’emploi.
Les marchés de capitaux pourront ou non se débloquer grâce aux efforts combinés du Trésor et de la Fed, mais ce qui se passe à Wall Street devient de moins en moins pertinent pour Main Street. En proie à l’inquiétude, les américains n’emprunterons pas, même si des crédits sont mis à leur disposition. Et les Américains sont de moins en moins nombreux a se voir attribuer une bonne note par les organismes de crédit.
Tout cela signifie que l’économie réelle aura besoin d’une plus grande stimulation que celle fournie par les 787 milliards de dollars déjà votés. A coup sûr, seule une petite fraction de ces 787 milliards de dollars s’est transformée en de nouveaux emplois à ce jour. L’argent est est en train de sortir, mais le rapport publié aujourd’hui montre que l’économie est bien en deçà de sa capacité de production et que bien plus d’argent sera nécessaire.
Ce n’est pas encore la Grande Dépression des années 1930, mais il s’agit bien d’une dépression. Et la seule façon d’en sortir c’est en augmentant les dépenses du gouvernement sur une très grande échelle. Nous devrions cesser de nous préoccuper de Wall Street et nous inquiéter du sort des travailleurs américains. Utiliser cet argent pour rebâtir notre société et les capacités futures de notre main-d’œuvre.
L’objectif de l’indépendance énergétique et d’une économie sans carbone devrait être l’équivalent d’une mobilisation en temps de guerre. Il faut employer les américains à la rénovation et l’isolation du bâti dans tout le pays. Ne pas encourager la General Motors ou toute autre compagnie automobile à réduire son activité. Utiliser les capacités du secteur automobile pour produire des bus, de nouvelles éoliennes, et des voitures électriques (pourquoi laisser les Chinois nous surpasser en ce domaine ?). Etendre les réseaux de transport.
Dans le même temps, il faut également développer nos infrastructures éducatives, nos collèges. Tant de jeunes qui sont sans travail devraient mettre à profit cette période pour améliorer leurs compétences et leurs capacités. Il convient aussi d’étendre les possibilités de formation professionnelle pour les chômeurs, afin qu’ils puissent acquérir de nouvelles compétences pendant qu’ils bénéficient de prestations de chômage.
Enfin, il faut accélérer la mise en place d’une couverture maladie universelle.
Publication originale Robert Reich, traduction Contre Info
États-Unis : Chantage assorti de menaces
Publié par Paul Jorion
Ce texte est un « article presslib’ » (*)
Imaginez que vous soyez le P-DG d’une très grosse banque américaine et que le Secrétaire au Trésor, l’équivalent d’un Ministre des Finances, vous dise : « Faites ce que je vous dis : si vous ne le faites pas, il y a risque systémique et tout le système financier s’écroule… Oh ! Et j’ai oublié de vous dire : si vous ne me croyez pas, ça n’a aucune importance parce que si vous ne faites pas ce que je vous dis, vous êtes viré, vous et tout votre conseil d’administration… Ah ! Encore une chose, l’idée n’est pas de moi : elle vient du président de la banque centrale ».
Que feriez-vous ? Si c’était moi, je répondrais : « Vos menaces me concernant personnellement, je n’en ai rien à ficher, mais si vous ne vous trompez pas pour ce qui touche au risque systémique, je considère qu’il s’agit d’un cas de force majeure (en anglais : « act of God »), et je m’incline ».
Bien entendu, tout dépend de ma capacité à me mettre dans la peau du P-DG d’une très grosse banque américaine mais je ne vous rapporte pas cet incident sans raison : je vous le raconte parce que Mr. Andrew Cuomo, Procureur Général de l’État de New York, a expliqué aujourd’hui que ce scénario s’est vraiment déroulé en décembre de l’année dernière avec, dans le rôle du P-DG d’une grande banque américaine, Ken Lewis de Bank of America, dans celui du Ministre des Finances américain, Hank Paulson, et dans celui du président de la banque centrale, Ben Bernanke, le président de la Federal Reserve. L’occasion, c’est quand Lewis se rendit compte que les pertes qu’allait essuyer la banque d’investissement Merrill Lynch, qu’il s’était engagé à acquérir au nom de Bank of America dépasseraient les 10 milliards de dollars et qu’il tenta de faire machine-arrière.
Le blogueurs américains s’interrogent : « Qui des trois a le plus mal agi ? Que diront les actionnaire de Bi of É (Bank of America en américain) ? » Personnellement, je ne pense pas que ce soit là la bonne question à poser. Les choses ont commencé à aller mal en août 2007 et très très mal en septembre de l’année dernière. Depuis, c’est la panique au niveau des autorités financières américaines. Seul le rebond anémique de la Bourse amorcé le 10 mars (et en perte de vitesse depuis lundi dernier) a constitué une relative embellie. La question à poser c’est celle-ci : « Ont-ils encore la moindre idée de ce qu’ils font ? »
Bonne nouvelle en tout cas pour un corps de métier entièrement à l’abri des pertes d’emploi dans les quelques années à venir : les avocats d’affaires.
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer sur le site de Paul Jorion.
Pourquoi nombre de profs d’université en économie sont de piètres économistes
Peut-être considérez-vous que les luttes universitaires qui se déroulent depuis des mois ont un côté corporatiste déplaisant ? Ce n’est pas le cas à mon avis, sauf à la marge. Prenons l’exemple particulier de la façon dont sont promus les professeurs d’économie. Vous l’ignorez sans doute, mais cela passe dans cette discipline et dans quelques autres très liées au pouvoir économique et politique, par une procédure spécifique, un concours national dit d’agrégation, étroitement contrôlé par le courant dominant de la pensée unique ou néoclassique, qui y trouve le moyen idéal d’une reproduction endogame et d’une perpétuation de son influence.
Cela concerne-t-il les citoyens ? Oui, car les conceptions économiques ont une vraie responsabilité (bien trop) dans la plupart des orientations politiques : l’emploi, les services publics, le libre-échange et la concurrence, la finance, etc. La profession des économistes n’est pas pour rien non seulement dans le fait que peu de gens ont vu la crise venir, mais surtout dans le développement de cette crise de tous les excès du laisser faire. Si l’on définit un bon économiste comme quelqu’un qui dispose d’une certaine capacité d’anticipation des problèmes, y compris avec le droit à l’erreur, alors nombre de professeurs d’économie réputés et médiatiques sont carrément mauvais. Mais leur domination sur les mécanismes qui les ont promus leur assure pour l’instant l’impunité après tant de fautes professionnelles graves.
C’est dans ce contexte qu’un groupe d’amis, maîtres de conférence, hétérodoxes, critiques de la pensée unique néolibérale, donc très éloignés du noyau de contrôle de l’endogamie, viennent de lancer un manifeste, en même temps qu’ils appellent à une forme d’action originale : inviter tous les maîtres de conférence à s’inscrire en masse au prochain concours et en faire un tremplin de dénonciation des pratiques actuelles.
Je reproduis dans ce qui suit des extraits de leur manifeste, en espérant sa diffusion bien au-delà du « cercle des économistes ».
“Le constat
Seule véritable voie d’accès au statut de professeur, le concours d’agrégation externe pose de nombreux problèmes.
1er problème : l’âge moyen des lauréats est bas, aux alentours de 34 ans. Cela signifie qu’en sciences économiques, le concours d’agrégation n’est pas une promotion dans la carrière des maîtres de conférences. Il produit plutôt deux types de carrières parallèles : d’un côté de jeunes chercheurs qui passent rapidement professeurs par le concours, et de l’autre, des maîtres de conférences qui n’ont pour seule perspective que… de rester maître de conférences.
2ème problème : les critères sur lesquels se détermine le jury sont des critères (étroits) exclusivement liés à une certaine forme de recherche. Aucune attention n’est portée aux charges administratives et pédagogiques des candidats.
3ème problème : les jurys sont partiaux car les liens institutionnels tissés par les candidats avec un des membres du jury sont un élément déterminant dans la réussite au concours, doublant quasiment les chances de réussite.
4ème problème : les jurys sont aussi partiaux parce qu’ils ne respectent aucunement la pluralité des courants de recherche en sciences économiques. Les recherches en dehors du mainstream sont quasi-rédhibitoires à l’obtention du concours.
Le Manifeste
Le concours de l’agrégation en sciences économiques de l’enseignement supérieur remplit une triple fonction (politique, sociale et managériale) qu’il est temps de renverser.
Du point de vue politique, ce concours n’a jamais servi à distinguer une élite d’économistes éclairés dont les compétences remarquables se seraient situées au-delà du lot commun des maîtres de conférences. On s’en serait rendu compte. La conséquence la plus patente de ce système est plutôt la constitution d’une caste d’élus dont le principe de solidarité est finalement la gratification en réseau. Où sont (qui sont) les professeurs agrégés d’économie qui ont dénoncé à temps les crédits subprimes et leur titrisation, le rôle trouble des agences de notation et des autorités de marché, la montée en puissance des fonds spéculatifs, l’envolée des prix des matières premières et les émeutes de la faim, la dictature de la finance sur l’industrie et les services, le mal-être généralisé au travail, la recherche aveugle du profit qui a généré les cancers de l’amiante, l’agriculture intensive qui a provoqué la disparition de la mer d’Aral et empoisonne toutes nos ressources en eau, les stratégies des groupes pétroliers qui ont transformé notre planète en chaudron et les États pétroliers en cliques profiteuses, la mise en concurrence de tous les travailleurs des pays développés avec les armées de réserve des pays asiatiques (sans règles sociales ni environnementales) en aggravant ici le chômage et la misère, et là-bas la misère… et le chômage ? Où sont-ils ? Qui sont-ils ? Il en existe certes quelques-uns, et parfois ils sont rayonnants et heureusement, mais leur nombre ne fait que signaler l’imperfection de tout système de sélection.
Du point de vue social, le concours de l’agrégation a surtout servi d’exutoire à l’absence de toute perspective de rémunération décente offerte à la quasi-totalité des enseignants chercheurs (en économie comme ailleurs). Les Professeurs qui assument leurs responsabilités administrative tout en faisant vivre le collectif universitaire existent, mais sont beaucoup trop rares. En favorisant une aristocratie universitaire dont la seule distinction sensible est finalement l’indice qui sert à calculer leur fiche de paie, il garantit ce savant équilibre (psychologique plus qu’économique) qui impose aux uns de cultiver bravement leur sens inné de l’humilité, et aux autres le sens acquis de leur élection. D’autres formes d’équilibre sont possibles (à l’autre pôle, on peut imaginer un corps unique d’enseignants chercheurs présentant des formules d’avancement plus ou moins rapides).
Du point de vue managérial, ce concours n’accorde aucune importance à l’investissement des enseignants chercheurs dans les fonctions collectives : direction de filières d’enseignement, ingénierie de formation, promotion des établissements, encadrement des étudiants, prises de responsabilités institutionnelles (comités de sélection, Conseils d’UFR, Conseils d’administration, CEVU, Conseil scientifique, direction de Labo, animation et direction des formations et des écoles doctorales, participation aux équipes dirigeantes de l’Université…). Le concours d’agrégation du supérieur aurait dû faire les frais de la loi LRU. Mais il a été réintroduit in extremis au mois de juillet 2007 lors de l’écriture de la seconde mouture de cette loi : où l’on voit que quelques coups de téléphone passés par quelques-uns valent infiniment plus que des mois de mouvement unitaire pour tenter de sauver l’Université. Ceux-là ont obtenu en une semaine ce que personne d’autre qu’eux ne réclamait. On rejoint in fine le point de vue politique…”
Jean Gadrey, 65 ans, est Professeur émérite d'économie à l'Université Lille 1. Ses domaines de recherche sont la « Socio-économie des services » et les « Nouveaux indicateurs de richesse », titres de deux livres récents publiés à La Découverte, coll. Repères. S'y ajoute le thème des inégalités, objet d'un essai "En finir avec les inégalités" (Mango, 2006). Il est membre du CNIS (Conseil National de l'Information Statistique). Il publie régulièrement des articles ou tribunes dans Alternatives économiques, Les Cahiers français, Politis, et Le Monde.
La solution Harding à la crise de 1920-1921
Thomas E. Woods Jr* – 12 mai 2009
Traduction de l'anglais de Martin Masse, publiée initialement sur le Blogue du QL.
Lorsque Barack Obama insistait sur la nécessité d'adopter son plan de relance en février dernier, il prétendait que seule une action gouvernementale décisive pourrait empêcher l'économie de sombrer dans une profonde dépression. Il ne faisait ainsi que répéter un lieu commun selon lequel les marchés ne peuvent s'auto-corriger – sauf à très long terme – et l'intervention de l'État est nécessaire pour relancer l'activité économique.
La théorie économique peut nous expliquer pourquoi ces affirmations sont incorrectes et pourquoi même l'apparence de prospérité que ces mesures interventionnistes peuvent produire entraîne en fait encore plus de dommage et mène à une correction plus sévère à long terme. Mais nous pouvons également nous fier au témoignage de l'histoire. En particulier, à la dépression de 1920-21, dont la plupart des gens n'ont jamais entendu parler. Il s'agit d'un bon exemple d'un retour à la prospérité en l'absence de plan de relance gouvernemental, et même en présence de mesures tout à fait contraires. Si les économies ne peuvent se replacer sans de tels plans de relances, alors on doit conclure que ce qui est arrivé dans ce cas n'aurait pas dû être possible. Et pourtant, cela a bel et bien eu lieu.
Pendant la Première Guerre mondiale et la période qui l'a suivie, la Réserve fédérale avait substantiellement augmenté la quantité de monnaie dans l'économie. Lorsque la Fed décida finalement de hausser le taux d'escompte – le taux auquel elle prête aux banques – l'économie ralentit et commença à se réajuster à la réalité. Vers le milieu de l'année 1920, le ralentissement avait atteint un niveau critique, la production diminuant de 21 % au cours des douze mois suivants. Le nombre de chômeurs augmenta de 2,1 millions en 1920 à 4,9 millions en 1921.
À partir de 1929, Herbert Hoover et Franklin Roosevelt ont tenté de lutter contre la dépression économique en rendant la main-d'oeuvre plus coûteuse à employer. Warren G. Harding, à l'inverse, affirma dans le discours d'acceptation qu'il donna en obtenant l'investiture républicaine à la présidence: « J'ignorerais les responsabilités qui m'incombent en cette heure fatidique si je n'avertissais pas les salariés américains que des salaires de plus en plus élevés et une production déclinante ne peuvent que nous mener à la ruine industrielle et économique. » Harding expliqua dans un autre contexte que les salaires, comme les prix, devraient diminuer pour s'ajuster à la réalité économique de l'après-bulle.
Peu de présidents américains sont aussi impopulaires que Harding parmi les historiens. Il est habituellement décrit comme un homme un peu simplet qui s'est retrouvé par erreur à la présidence. Et pourtant, quels que soient ses défauts intellectuels – et plusieurs chercheurs ont récemment admis qu'ils avaient été absurdement exagérés – ainsi que les faiblesses morales qui l'affligeaient, il comprenait les principes fondamentaux des bulles, des krach et de la reprise mieux que n'importe quel autre président au 20e siècle.
Harding condamna tout autant l'inflation: « Une augmentation grossière de la quantité de monnaie et de crédit ont entraîné une dépréciation du dollar de la même façon que la création monétaire et l'inflation ont discrédité les autres monnaies du monde. Nous avons gonflé la monnaie sans réfléchir, nous devons la dégonfler de manière mûrement réfléchie. Nous avons dévalué le dollar par des mesures financières irresponsables, nous devons le rétablir de façon honnête. »
Au lieu de promettre de dépenser des sommes sans précédent, il en appela à une réduction des dépenses:
Nous tenterons de procéder à une déflation intelligente et courageuse, nous mettrons un terme aux emprunts gouvernementaux qui empirent la situation, et nous nous attaquerons aux coûts élevés des mesures étatiques avec toute l'énergie et la compétence dont les républicains sont capables. Nous promettons ce soulagement qui découlera de la fin du gaspillage et de l'extravagance, ainsi que du renouveau des pratiques de frugalité publique, non seulement dans le but de diminuer le fardeau fiscal, mais aussi parce que cela constituera un exemple pour stimuler l'épargne et la prudence économique dans la vie privée.
Harding expliqua lors de son discours inaugural l'année suivante que l'économie « avait subi les chocs et secousses associés à une demande anormalement élevée, à l'inflation du crédit et à une explosion des prix ». Le pays traversait maintenant l'ajustement inévitable. Aucun raccourci facile n'était possible:
Les punitions ne seront pas toutes légères, ni distribuées également. Il est impossible de faire en sorte qu'elles le soient. Il n'y a pas de passage instantané du désordre vers l'ordre. Nous devons confronter cette réalité difficile, accepter nos pertes et repartir sur une nouvelle lancée. C'est la plus vieille leçon qu'offre la civilisation. Aucun système nouveau ne permet de faire de miracle. Toute expérimentation extravagante ne fera qu'ajouter à la confusion. Notre meilleure garantie de réussite tient à l'administration efficace d'un système qui a fait ses preuves.
Harding tint parole en poursuivant les réductions budgétaires qui avaient débuté durant les derniers mois de l'administration Wilson, alors que la maladie de celui-ci l'avait rendu incapable de gouverner. Les dépenses fédérales diminuèrent de 6,3 milliards $ en 1920 à 5 milliards $ en 1921 et à 3,3 milliards $ en 1922. Entre-temps, les taux d'imposition furent réduits – à tous les niveaux de revenu. Et au cours des années 1920, la dette nationale fut réduite du tiers.
Par opposition au Japon, qui s'engagea durant les années 1920 dans une série d'interventions étatiques massives qui paralysèrent son économie et contribuèrent à une grave crise bancaire sept ans plus tard, les États-Unis permirent à leur économie de s'ajuster. En 1920-21, nota l'économiste Benjamin Anderson,
nous avons encaissé nos pertes, ajusté notre structure financière, enduré notre dépression, et en août 1921 nous avons repris la route de la croissance. La reprise de la production et de l'emploi qui s'est enclenchée en août 1921 s'appuyait sur une base solide suite à une restructuration en profondeur de nos problèmes de crédit, une réduction draconienne des coûts de production et le libre jeu de l'entreprise privée. Elle ne découlait pas de politiques gouvernementales visant à supporter les entreprises.
Tout ceci n'était pas censé survenir, ou à tout le moins pas aussi rapidement, en l'absence d'un plan de relance fiscal ou monétaire. (...)
Le lecteur a probablement remarqué que les recommandations et les décisions de Harding sont exactement à l'opposé des idées reçues qu'on retrouve dans les cercles politiques et médiatiques de nos jours. Le gouvernement doit faire quelque chose, nous dit-on. Barack Obama a déclaré que si les ralentissements économiques dégénèrent en dépressions soutenues, c'est parce que les gouvernements ne réagissent pas avec suffisamment de vigueur pour éloigner cette menace.
Ce n'est pourtant pas une coïncidence si l'économie a repris son élan relativement rapidement suite à la récession de 1920, alors que des conditions caractéristiques d'une dépression ont persisté pendant toutes les années 1930, une décennie marquée par l'activisme étatique. C'est justement parce qu'on n'a pas adopté de mesures de relance monétaires et fiscales qu'un progrès économique solide a été rendu possible.
Le concept de relance monétaire et fiscale lui-même se fonde sur un diagnostic erroné des causes de la dépression économique, ce qui mène à l'application des mauvais remèdes. Le problème ne vient pas d'un niveau de dépense inadéquat, mais plutôt du fait qu'à la suite d'une période de surchauffe provoquée par l'intervention de la banque centrale, la structure des investissements ne correspond pas à la demande des consommateurs. La récession est la période pendant laquelle on corrige ces incohérences en réallouant le capital dans des processus de production plus appropriés. Les plans de relance monétaires et fiscaux n'ont pour effet que d'entraver et de ralentir ce processus purgatoire.
Harding comprenait bien ceci, ce qui n'est pas le cas de la classe politique qui nous gouverne aujourd'hui. Le président qu'on nous apprend à détester le plus au 20e siècle a mené les États-Unis à bon port durant une période de tempête bien pire que celle que nous vivons en ce moment, simplement en laissant le libre marché faire les ajustements nécessaires. Et Harding, comme ses déclarations le prouvent, n'a pas adopté ce type de politique simplement par inertie ou parce qu'il était incapable de concevoir des approches alternatives. Ce personnage méprisé était en fait un bien meilleur économiste que la plupart des génies qui prétendent pouvoir nous instruire sur le sujet aujourd'hui. (...)
* Extrait d'un récent article de Thomas E. Woods Jr. publié dans The American Conservative, le 4 mai 2009. M. Woods est un chercheur associé à l'Institut Mises et est l'auteur notamment du récent bestseller Meltdown.
Institut économique Molinari
La leçon de hasard du Pr Mandelbrot
Il existe deux sortes de hasards, m’explique Benoît Mandelbrot, le « hasard bénin » et le « hasard malin ». En anglais, il traduit par Mild Randomness et Wild Randomness : cela sonne mieux, dit-il, aux oreilles des Américains.
Cela fait bientôt cinquante ans que Mandelbrot a quitté l’Université française, pour enseigner les mathématiques, puis l’économie à Harvard et à Yale. Plus, trente ans passés au Centre de recherche d’IBM de Yorktown-New York : une carrière atypique et un personnage, à 86 ans, toujours surprenant.
La gloire scientifique de Mandelbrot connaît des hauts et des bas : en temps de crise, maintenant, dans son appartement de Cambridge, face à Boston, il est assiégé par les médias et les éditeurs (il rédige en ce moment ses Mémoires). Mandelbrot est, en effet, un rare homme de sciences à s’intéresser aux catastrophes, aux événements « monstrueux » tandis que la plupart cherchent dans la nature ce qui est régulier, répétitif, prévisible : ce hasard bénin que l’on peut réduire à des formules mathématiques prédictives. Le temps qu’il fera demain, par exemple . Ou la chute des objets .
Avant d’évoquer la crise financière présente, rappelons que Mandelbrot a surgi au firmament des mathématiques en 1974, avec la découverte des Fractales. En observant, entre autres phénomènes naturels, les côtes de Bretagne, Mandelbrot s’aperçut que leur contour, d’apparence chaotique, obéissait en fait à une forme géométrique, infiniment répétée, mais de plus en plus petite. Ceci vaut pour un flocon de neige ou… un chou-fleur. Derrière le désordre apparent de la nature règne donc un ordre descriptible ; en même temps, il devient impossible de mesurer les côtes de Bretagne puisque leur longueur dépend de l’échelle, proche ou lointaine, que l’on adopte. À la suite de Mandelbrot, on découvrit des fractales un peu partout, dans les turbulences de l’air, de l’eau ou du son : tout cela qui paraissait chaotique était en réalité fractal et pouvait donc être maîtrisé . La théorie de Mandelbrot réduisait - en certains lieux - le hasard malin à un hasard bénin. Mais – là tout se complique – ce qui est chaotique peut être fractal mais peut aussi ne pas l’être : sur le marché financier, par exemple.
Dès les années 1960, Mandelbrot a tenté – en vain – de trouver un ordre caché, et donc de la prévisibilité, dans l’avenir des prix – la volatilité – sur les marchés financiers. Partant de l’exemple du prix du coton à la Bourse de New York (parce que les données chiffrées existaient sur une longue période (« sans données, pas de science », rappelle Mandelbrot), il démontra que plus on cernait de près l’évolution des prix du coton, plus il était difficile de les prévoir. La volatilité des prix est une suite d’accidents, tous différents : pas de fractales ici.
Mais cette modestie scientifique de Mandelbrot n’a jamais satisfait les économistes : eux veulent des courbes en cloche, des algorithmes et des lois. Ce qui sur le marché de l’économie réelle se conçoit : on peut, aujourd’hui, avec suffisamment de précision, tracer une relation prévisible entre la quantité de monnaie émise par une banque centrale et les hausses de prix. On peut aussi prévoir la relation entre le niveau des salaires et l’évolution du chômage. Ou entre un monopole et les prix. Mais sur le marché financier, à la Bourse, cela ne se peut pas. Pas encore ? Jamais ? Mandelbrot penche pour « jamais ». Plus il étudie les variations des cours à la Bourse, plus il lui paraît que le Hasard sauvage, l’aléa total, le chaos sans normes constituent la loi fondamentale du marché financier.
Ceux qui sont en désaccord avec Mandelbrot , ils sont légions, n’en sont pas moins, depuis un siècle (le pionnier fut le mathématicien français Bachelier) à tracer des courbes de relation entre le temps et les prix : une martingale imparable pour les boursicoteurs , n'est-ce pas ! Hélas, Bachelier travaillait sur des données fausses. Il n’empêche que cette tentation de maîtriser le hasard persiste à base de formules toujours plus complexes comme la théorie de Scholes et de Merton qui leur a valu le prix Nobel d’économie en 1997. Il se trouve que tous les investisseurs qui ont appliqué cette célèbre méthode de Scholes et Merton, selon laquelle on ne pouvait jamais perdre, sont aujourd’hui ruinés. Ou leurs clients le sont. Où fut l’erreur ?
Le désir de dompter le hasard, et de s’enrichir, est telle, observe Mandelbrot, qu’il a conduit ces économistes à commettre deux péchés scientifiques majeurs. Ils ont construit leur modèle théorique a priori et ils n’ont retenu que les données qui entraient dans leur modèle : les aberrations étaient rejetées alors même que le marché financier est une succession d’aberrations.
L’autre erreur, classique, est de transporter une loi (il s’agit ici des Fractales) d’un domaine où elle opère vers un nouveau domaine où elle n’opère pas : ici, des turbulences naturelles où les Fractales s’appliquent, et là sur le marché financier où elles ne s’appliquent pas. Cette observation critique de Mandelbrot rappelle une autre erreur fameuse, celle de Karl Marx qui transposa à l’Histoire des sociétés, la théorie de l’évolution des espèces selon Darwin : Darwin protesta et obtint que Marx ne lui dédie pas Le Capital.
Les modèles financiers où on gagne à tout coup ont eu, dans le monde entier, ( juqu'en 2008 ) leurs années de gloire : les investisseurs appliquaient le modèle, les cours montaient, tout le monde s’enrichissait. Mandelbrot ne recevait plus aucune sollicitation, ni visite.
Mais ce n’était qu’une coïncidence. Il a suffi que les cours se retournent pour que le modèle s’avère, tout simplement, faux. Mandelbrot n’en est pas surpris. Il suffit, dit-il, d’observer les cours sur une longue période pour constater que les retournements de tendance imprévisibles sont, le plus souvent, sans aucune relation avec l’économie réelle (un exemple fameux: la crise boursière de 1987, surgie de nulle part, inexpliquée et inexplicable) . Les accidents inexpliqués sont une constante. La Bourse, dit Mandelbrot, est par définition un « endroit très dangereux », voué au Hasard sauvage.
Il n’empêche que certains y ont fait fortune? « Uniquement parce qu’ils ont eu de la chance », rétorque Mandelbrot. Le marché financier étant très accidenté, les probabilités d’y faire faillite sont statistiquement plus nombreuses que celles d’y faire fortune. Mais si on a la chance de se trouver du bon côté de la route, un accident peut aussi faire votre fortune. C’est ce qui est arrivé à George Soros en 1992 qui a gagné deux milliards de dollars en une journée, en jouant contre la Livre Britannique. Depuis lors, Soros gère sa fortune mais n’est jamais parvenu à répéter ce qui fut un coup de chance. Cette règle selon laquelle on ne fait fortune qu’une fois, Mandelbrot l’a vérifiée empiriquement : « Toutes les grandes fortunes sur les marchés financiers se sont toujours constituées en une seule journée, jamais par des investissements continus ». Dans la longue durée, on ne peut, dit Mandelbrot, qu’accompagner le marché, à la hausse ou à la baisse.
Mandelbrot, après avoir démoli toutes les théories existantes qui prétendent expliquer la volatilité des marchés, propose-t-il une théorie alternative ? Non. « Je dénonce les charlatans, dont les prévisions sont objectivement fausses, mais je n’ai pas, dit Mandelbrot, l’intention de devenir moi-même un charlatan de rechange ». La science, il est vrai, consiste aussi et exige d’abord (c’était la position du philosophe Karl Popper) de débusquer l’erreur : Mandebrot est dans la lignée de Karl Popper. « Ne comptez pas sur mes conseils, dit Mandelbrot, pour gagner de l’argent à la Bourse ; mais en attirant votre attention sur le Hasard sauvage qui détermine les prix, je vous éviterai peut-être de faire faillite ».
Après s’être entretenu avec Mandelbrot, on comprend mieux le désir de réglementation du marché qui s'est emparé des gouvernements et qui ferait passer la volatilité du Hasard malin (Wild) au hasard bénin (Mild) : mais on ne voit pas comment on pourrait y parvenir. Autant décréter qu’il fera beau tous les jours. Si on supprime le marché financier , par ricochet, on anéantit l’économie réelle. La récession présente est une illustration de l’économie réelle coupée du marché financier « sauvage » : sans risque , pas de croissance . Existe -t-il une voie moyenne qui préserverait le hasard sauvage tout en évitant la récession ? Le gouvernement américain aprés avoir été tenté de geler à l'excés la prise de risque , s'aventure sur un chemin nouveau : informer l' investisseur sur les risques qui'l prend mais ne pas l'empécher de prendre ces risques. Telle est la voie de la science et de la reprise économique.
Guy Sorman (gsorman.com)
Pourquoi ne voit-on, dans les grands médias, que des économistes disqualifiés ?
Le quotidien en ligne Rue89 a reçu une question impertinente d’un lecteur et m’a demandé si je pouvais y répondre. La question était : « Pourquoi la presse française publie t-elle les commentaires des économistes les plus nazes du pays ? ». Je laisse à ce lecteur la responsabilité de l’outrage, je lui conseille éventuellement de lire une presse économique alternative, mais voici ma réponse, que j’ai nettement développée ici.
Je traduis votre question à ma façon, en la divisant en deux :
1) Pourquoi les grands médias et la télé font-ils appel à un nombre réduit d’économistes très en vue ?
2) Pourquoi ces derniers sont-ils assez constants dans l’erreur, surtout quand se profile une crise ?
Aucun d’eux en effet n’a vu venir la crise actuelle, et tous nous disaient qu’il s’agissait d’un trou d’air passager, que le système financier « moderne » avait les moyens de s’en arranger, et que la France était à l’écart de la pandémie financière, un peu comme pour le nuage de Tchernobyl.
POURQUOI TOUJOURS LES MEMES ?
Pour trois raisons :
1) parce qu’on peut compter sur eux (notez que je ne dis pas « sur elles », car il n’y a aucune femme parmi les économistes médiatiques) pour ne pas mettre en accusation le système de la « profitation », mais seulement quelques défaillances de sa régulation ;
2) parce qu’une bonne partie des médias, en France, ne peut pas être considérée comme indépendante des pouvoirs économiques et politiques, même si au sein de ces médias des journalistes nombreux se battent pour leur liberté d’expression. Une situation où les journalistes détiennent ou contrôlent leur média est préférable, mais elle est rare.
3) parce qu’il s’agit d’un réseau bien constitué (« grands » économistes et quelques « grandes » rédactions) de gens qui se côtoient, se valorisent mutuellement (citez-vous les uns les autres comme je vous ai cités), font partie des mêmes clubs, cercles ou fondations, ont des liens communs avec les milieux d’affaires. C’est une Cour à sa façon : la Cour des Grands. Nous sommes dans le système de la connivence au service d’idées de « réforme » d’un système inchangé, les seules nuances portant sur le degré de libéralisme de cette réforme, pas sur son principe.
D’autres économistes (ou sociologues, ou chercheurs d’autres disciplines) existent, ils ont les mêmes diplômes, la même capacité de s’exprimer clairement en pontifiant moins, et beaucoup avaient assez bien vu venir la crise. Mais on ne les a pas invités et on ne les invite toujours pas, ou si peu. Ils pourraient dire des choses qui dérangent. Par exemple que la Bourse n’est absolument pas nécessaire pour qu’une économie fonctionne bien au service de la société. Qu’il faut taxer les transactions financières et contrôler strictement les mouvements de capitaux sur la base de normes sociales et écologiques. Qu’il faut nationaliser les banques ou en tout cas refuser que le système financier, qui est ou devrait être un service public, soit dirigé par des actionnaires. Qu’il faut un revenu maximum admissible permettant de financer une forte progression des bas revenus en éradiquant la pauvreté. Tout cela ferait désordre. La Cour des Grands libéraux veille au grain.
POURQUOI SONT-ILS AUSSI CONSTANTS DANS L’ERREUR EN CAS DE CRISE SERIEUSE ?
Un peu pour la même raison : quand on est convaincu qu’il n’y a pas de meilleur système que le capitalisme libéral (assorti de quelques corrections) et le marché concurrentiel, ce que « prouvent » - en fait pas tant que ça - leurs théories de l’équilibre et de l’optimum, alors la dénégation de la crise leur apparaît comme la seule position permettant à la méthode Coué de fonctionner. Dire qu’une crise grave se profile, ou pourrait advenir, serait l’accélérer en minant la confiance dans le système, dans la Bourse, etc.
Sauf que, en économie comme pour les pandémies, lorsque des virus toxiques, financiers ou pas, sont planqués hors de leur vue, plutôt courte, la situation leur échappe totalement. Mais ce n’est pas grave, l’impunité leur est acquise, leurs émoluments aussi. Le libéralisme, c’est pour les autres : eux sont le plus souvent grassement payés par l’État dont ils dénoncent l’obésité. S’y ajoutent, pour certains, des conférences rétribuées à des montants inouïs, la participation parfois rémunérée à de multiples comités Théodule « d’experts de haut niveau », ou de juteuses missions de conseil. Ils prônent la culture du résultat dans l’administration, mais ils seraient bien ennuyés si on l’appliquait à leurs prévisions.
Et ce sont les mêmes qui vont à nouveau être invités à pontifier pour nous expliquer comment sortir d’une crise qui n’aurait jamais dû exister.
Une note d’optimisme : aucune domination idéologique n’est éternelle, et ceux-là ont quand même accusé le coup. Il faut continuer à les dénoncer. Pas seulement parce qu’ils se trompent, mais parce qu’ils font des dégâts.
Trois précisions maintenant.
1) Pour dire des choses sensées sur la crise, et plus généralement sur les questions dites économiques, il faudrait aussi en finir avec le monopole des économistes, pas seulement ceux de la Cour des Grands. Si en effet on admet que l’activité économique doit être mise au service d’objectifs de société, et qu’elle est dépendante d’un écosystème où elle puise ses ressources et déverse ses rejets, alors nous avons besoin des opinions de spécialistes de nombreux domaines, mais aussi de « généralistes », de philosophes, de responsables d’associations, d’ONG et de syndicats, de journalistes et d’artistes, de collectifs citoyens, etc. Ils énonceraient moins de banalités creuses et feraient moins de bourdes grossières que nombre d’économistes qui fréquentent assidûment les plateaux de télé sans que personne ne leur rappelle à quel point ils ont failli.
2) Personne ne demande à des économistes (ou à d’autres experts), quels qu’ils soient, de prédire exactement quand et comment une crise grave peut se déclencher. En revanche, on peut attendre d’eux qu’ils nous alertent à temps sur les conditions structurelles favorables à la survenue de gros problèmes, ce qui permettrait de faire de la prévention. Or comment voulez-vous demander à des gens qui n’ont cessé de professer une foi totale dans la libéralisation de la finance et des marchés de nous alerter sur les risques systémiques correspondants ? Comment Jacques Attali aurait-il pu voir venir la crise, lui qui recommandait encore, dans son rapport de janvier 2008, de déréguler la place de Paris sur le modèle de la City (qu’il qualifie en 2009 de place off-shore néfaste) ?
3) Il existe une façon simple mais déplorable de prévoir les crises à coup sûr. C’est de déclarer en permanence qu’une crise grave est imminente ! On est alors certain de ne pas louper le coche. Mais aucun des économistes critiques lucides auxquels je me réfère ne pratique ce genre de catastrophisme permanent. En revanche, cela fait des années qu’ils attirent l’attention sur la montée des risques, en particulier ceux de l’économie américaine et ceux qui résultent de la dérégulation financière. Ils avaient raison. J’avais moi-même écrit, début 2000, un livre « nouvelle économie, nouveau mythe » où je montrais que la bulle intellectuelle et financière de l’époque allait bientôt crever. Elle a commencé à éclater au printemps 2000, alors que mon livre était rédigé. Mais, confronté en septembre, sur le plateau de « Bouillon de culture », à Alain Minc et Jean-Marie Messier, je n’ai eu droit qu’à des discours enflammés sur le monde enchanté des nouvelles technologies, des start-up et de la nouvelle croissance, et sur le fait que le reflux était juste une correction passagère…
Si vous voulez de bons exemples de retournement de veste en quelques mois, avec en prime une excellente (et parfois désopilante) analyse du contexte, ne loupez pas la vidéo suivante de Frédéric Lordon : http://www.acrimed.org/article3075.html
Jean Gadrey, 65 ans, est Professeur émérite d'économie à l'Université Lille 1. Ses domaines de recherche sont la « Socio-économie des services » et les « Nouveaux indicateurs de richesse », titres de deux livres récents publiés à La Découverte, coll. Repères. S'y ajoute le thème des inégalités, objet d'un essai "En finir avec les inégalités" (Mango, 2006). Il est membre du CNIS (Conseil National de l'Information Statistique). Il publie régulièrement des articles ou tribunes dans Alternatives économiques, Les Cahiers français, Politis, et Le Monde.
JEAN-MARC VITTORI
Une autre lecture de la crise
[ 28/05/09 ]
Une crise, sire ? Non, une révolution ! Quand le monde subit un choc économique d'une telle violence, ce n'est pas seulement que les banquiers ont cassé la baraque. C'est aussi que des forces profondes agissent. Le krach est un séisme révélant le mouvement de plaques tectoniques dans les entrailles de l'économie. Une révolution souterraine est à l'oeuvre en ce moment.
Bien sûr, la catastrophe a éclaté dans la finance. Mais il faut bien l'admettre : malgré leur réel savoir-faire, les financiers parviennent rarement à créer une crise tout seuls. Le plus souvent, ils gonflent une bulle en s'emballant pour un nouvel eldorado. Dans la Hollande du XVIIe siècle, ce fut l'éblouissement de la tulipe. Au début du XVIIIe siècle, les Parisiens spéculent rue Quincampoix sur l'avenir de l'Amérique. Au XIXe siècle, les compagnies ferroviaires élargissent les horizons. A la fin du XXe siècle, Internet ouvre la voie du cyberespace. Parfois, l'engouement des financiers tourne à la fièvre, car la promesse d'un nouveau monde s'accompagne déjà de rentrées d'argent. Les profits montent. Du coup, les financiers bâtissent d'incroyables édifices, avec l'ivresse des abeilles butinant un puissant nectar. Découverte, anticipation, argent : les étoiles du mégakrach s'alignent. D'où l'explosion en 1929. Et en 2008. Avec chaque fois une révolution à la clef.
Les révolutions de l'économie
Dans les « roaring 20's », les rugissantes années 1920, c'était le passage à la production de masse. Depuis des décennies, les hommes savaient fabriquer industriellement des poutres métalliques, des kilomètres de tissu ou des millions d'épingles. Mais la puissance manufacturière n'atteignait pas les objets complexes composés de milliers de pièces, comme l'automobile ou la machine à laver. Ce verrou saute avec Henry Ford. En créant la chaîne de montage juste avant la Première Guerre mondiale, il dégage de formidables progrès de productivité. Il double le salaire de ses ouvriers pour limiter le turnover, tout en engrangeant d'énormes bénéfices. Place à la production sophistiquée de masse ! L'explosion des profits enflamme la spéculation. Jusqu'au fameux « jeudi noir » où Wall Street craque.
Depuis la fin du XXe siècle, une autre révolution bouscule à nouveau l'économie. Ses chocs sismiquo-financiers furent l'éclatement de la bulle Internet en 2000 et sa réplique, le krach financier de 2008. Son outil est la technologie de l'information. Son vecteur est l'effondrement de deux prix essentiels : le traitement de l'information (avec l'ordinateur personnel dans les années 1980) et son transport (avec Internet dans les années 1990). Avec cet écrasement des prix, les entreprises ont chamboulé leur organisation, aplati leur hiérarchie, mouliné des données pour segmenter leurs clientèles, externalisé des pans entiers d'activité pour devenir encore plus efficaces. A nouveau, les plaques tectoniques de l'économie bougent (on pourrait même parler de « plaques techonomiques »).
Le choc est d'autant plus violent qu'il est amplifié par un formidable basculement géopolitique : la Chine puis l'Europe de l'Est ont basculé du communisme au capitalisme. L'Inde les suit sur la route du marché. En deux décennies, la population active sur le marché mondial est passée de 1,5 milliard d'hommes et de femmes à 3 milliards. Les grandes entreprises mènent le bal de cette mondialisation. Exploitant les ressources des technologies de l'information, elles éclatent leur production aux quatre coins du monde. Comme dans les années 1920, les profits explosent. Aux Etats-Unis, ils représentaient 12 % du PIB en 2007, un record historique ! La finance s'affole. Elle raconte l'histoire de la « nouvelle économie » (les technologies de l'information vont doper la croissance) puis le conte de la « grande modération » (la croissance va rester durablement élevée). Elle prend des risques de plus en plus grands. Jusqu'au feu d'artifice qui débute en 2007 avec la crise du « subprime » et connaît un bouquet avec la semaine noire de septembre 2008, où plusieurs joyaux de la finance américaine explosent.
Le désajustement entre l'offre et la demande
Mais cette histoire n'est qu'un côté de la médaille. Si la part des profits monte, c'est que le poids des salaires baisse (pas en France, mais dans nombre de pays développés). Et ces salaires ne se distribuent plus de la même manière. Dans la Grande Dépression comme dans la crise actuelle, qui n'a pas encore son nom définitif (Petite Dépression ? Grosse Rétraction ? Grande Falaise ?), se joue aussi la répartition des revenus. Dans le premier tiers du XXe siècle, quand les firmes américaines découvrent l'efficacité de la chaîne de production, elles en versent tous les bénéfices à leurs propriétaires, des rentiers qui épargnent. Henry Ford manque de se faire éjecter par ses actionnaires qui lui reprochent d'avoir détourné de l'argent au profit des salariés ! L'économie sait produire beaucoup plus. Mais elle ne sait pas encore distribuer pour consommer beaucoup plus. C'est dans ce désajustement entre l'offre et la demande que sombre l'économie des Etats-Unis à l'orée des années 1930, entraînant le monde entier dans son sillage, un naufrage longtemps expliqué par la « saturation des besoins ». Pour revenir vers l'équilibre, l'Etat met massivement la main à la poche - d'abord à travers l'augmentation des dépenses publiques qualifiée plus tard de « keynésienne », ensuite avec l'effort de guerre. Les entreprises prennent le relais après-guerre en concédant des augmentations de salaire, après de dures grèves. Elles sont alors pilotées par des managers qui ont pris le pas sur les actionnaires. Le système retrouve l'équilibre dans le « fordisme » qui s'épanouit enfin, avec des gains de productivité se traduisant par des hausses de salaire soutenant la consommation.
A la fin du XXe siècle, la révolution des technologies de l'information, amplifiée par la mondialisation, chamboule à nouveau la répartition des revenus. Les profits augmentent, faisant gonfler les cours de Bourse. Les actionnaires, revenus en force dans la gestion des entreprises depuis les années 1980, récupèrent une bonne partie des surplus. Quelques hauts salaires sont aussi à la fête. Les économistes expliquent que le changement est irréversible. Ils ne voient pas le désajustement qui apparaît entre l'offre et la demande, entre la capacité de produire et la capacité de consommer. A vrai dire, ils ont une excuse. Pendant des années, le trou est comblé par la montée de l'endettement. Aux Etats-Unis, les banques engendrent une fantastique vague d'innovations financières, d'autant plus forte que le régulateur a renoncé à réguler pour des raisons idéologiques (leur grand maître Alan Greenspan explique que le marché sait ce qu'il faut faire). Elles prêtent comme jamais. Les Américains empruntent de l'argent gagé sur... la hausse du prix de leur maison. Sans ces liquidités, la production de l'économie américaine aurait stagné de 2002 à 2006 au lieu de croître de 3 % l'an ! Mais la dette, pas plus que les arbres ou les cours de Bourse, ne monte au ciel. Et plus elle monte, plus la chute est rude. C'est ce que nous vivons aujourd'hui.
Comme dans les années 1930, les Etats tentent de rééquilibrer l'offre et la demande, en injectant des montagnes d'argent. D'où viendra le relais ? Comment va se rééquilibrer le partage des richesses ? Verrons-nous émerger un « googlisme », un « danonisme », un « tataïsme », un « néo-mutualisme » pour succéder au fordisme ? Il est trop tôt pour le dire. Ce qui est sûr, c'est que le système qui fleurira un jour devra percer des couches de terre plus épaisses que le fordisme, pour au moins trois raisons. D'abord, la révolution des technologies de l'information disloque les solidarités, à l'inverse de la production de masse qui liguait les salariés, dans la chaîne comme dans la grève. Il est infiniment plus facile d'organiser un piquet à l'entrée de l'usine de Poissy qu'entre des salariés travaillant sur un projet commun à San Francisco, Hyderabad et aux Ulis. Ensuite, cette révolution favorise la main-d'oeuvre qualifiée, celle qui sait « manipuler les symboles » et engrange de hauts revenus dont elle épargne une bonne partie. Enfin, la nouvelle répartition des richesses devra se bâtir sur une base mondiale et non plus locale, car les grandes entreprises travaillent désormais partout. Seules certitudes : il y a bel et bien de gigantesques forces « techonomiques » à l'oeuvre sous la crise. Il faudra des années pour trouver un nouveau chemin de croissance. Et à l'inverse des années 1930, nous savons que ce chemin avancera dans un monde fini.
Jean-Marc Vittori est éditorialiste aux « Echos"
lesechos.fr
La crise mondiale : une ardoise de 55 800 000 000 000 de dollars
Laurent Carroué Directeur de recherche à l’Institut français de Géopolitique, Université Paris VIII Expert du groupe Mondialisation du Centre d’Analyse Stratégique (ex Commissariat Général au Plan)
Née aux États-Unis à la fin de 2006, la crise dite « des subprimes » est devenue au premier semestre 2009 une crise systémique mondiale d’une ampleur historique tout à fait inédite. On a en effet progressivement assisté en deux ans à un double phénomène de diffusion. Le premier est de nature sectorielle : cette crise initiale de la dette nord-américaine s’est progressivement transformée en une crise financière puis économique généralisée. Le second est de nature géographique : frappant de plein fouet la puissance états-unienne, elle s’est progressivement déployée dans l’espace mondial en touchant les grands pays développés, en particulier l’Europe occidentale et le Japon, avant d’atteindre les grands pays émergents (Chine, Brésil Russie, Inde) puis aujourd’hui l’ensemble de la planète.
Paradoxalement, les différentes autorités économiques et politiques ont mis du temps à en comprendre la vraie nature puisqu’il a fallu attendre le second semestre 2008 pour assister à des prémices de réponses multiformes et coordonnées devant l’effondrement des banques et la totale paralysie du système financier mondial. Encore aujourd’hui, on demeure frappé par la volonté d’en minimiser l’impact réel et les conséquences dramatiques, en particulier en Europe, pour des raisons à la fois politiques et idéologiques. Ainsi, de nombreux économistes, dirigeants politiques ou journalistes - en particulier en France, à Bruxelles ou à Francfort - cherchent de manière dérisoire à chaque frémissement de tel ou tel indice boursier, financier ou immobilier aux États-Unis ou ailleurs à nier une évidence : cette crise est très profonde et durable, car structurelle.
Nous ne sommes en fait qu’au début de la crise. Mais accepter de le reconnaître oblige en retour à repenser et refondre les bases mêmes du développement de l’économie mondiale de ces dernières décennies. Une question politique hautement sensible. Si dans la panique de l’automne 2008 il fallait à tout prix « sauver le capitalisme », aujourd’hui s’agit-il sans doute de faire le dos rond en attendant que l’orage passe en ne proposant que des mesures au total assez cosmétiques.
Quelles clés d’analyse géographiques et géopolitiques pouvons-nous proposer ?
Une ardoise d’au moins 55.800.000.000.000 $ pour les territoires
En prenant comme base les estimations de la Banque mondiale qui fixe le PIB mondial - c’est à dire la richesse créée en un an par l’économie mondiale - à 54 347 milliards de dollars en 2008, le coût de la crise - tel qu’il est possible de l’estimer en mai 2009 - se monte d’ores et déjà à 103% du PIB mondial. Le coût global de la fantastique destruction de richesses à laquelle nous assistons peut en effet être évalué a minima à 55 800 000 000 000 dollars, soit 55 800 milliards de dollars.
Pour arriver à cette estimation du coût, il convient d’abord de prendre en compte l’effondrement de la valeur du capital financier qui correspond à une destruction de capital équivalente à un grand conflit mondial. Trois facteurs jouent un rôle central.
* Premièrement, l’effondrement de la capitalisation boursière mondiale entre le pic de 2007 et son niveau du printemps 2009. Elle se monte à - 31 463 milliards $, soit 58% PIB mondial.
* Deuxièmement, on doit y ajouter l’effondrement de la valeur des marchés immobiliers (États-Unis : - 4 300 milliards $). Mais les données sur l’effondrement des prix en Europe occidentale, au Japon et dans les pays émergents étant indisponibles de manière synthétique, elles ne sont pas ici prises en compte, ce phénomène majeur étant donc largement sous-estimé.
* Ceci doit être enfin complété, troisièmement, par les pertes et dépréciations d’actifs des entreprises financières du monde. Elles sont évaluées en avril 2009 à 4 054 milliards de dollars par le FMI dans son rapport sur la stabilité financière mondiale, dont 2 712 milliards aux États-Unis, 1 193 milliards en Europe occidentale et 149 milliards au Japon. Mais de nombreuses bombes à retardement demeurent dans les économies développées : on estime à 3 ou 4 000 milliards de dollars les actifs financiers pourris, créances douteuses ou titres invendables qui demeurent encore pour l’instant dans les actifs des banques et assurances. Ainsi, le Plan Geithner, du nom du Secrétaire au Trésor de Barack Obama, lancé le 23 mars 2009 prévoit un partenariat public/ privé (PPP) devant permettre le rachat de 1 000 milliards de dollars d’actifs douteux, financé à hauteur de 465 milliards de dollars par des fonds publics (93%) et seulement 35 milliards par des fonds privés qui vont pourtant tirer l’essentiel des avantages potentiels alors que l’essentiel des risques est pris en charge par l’État fédéral. La situation demeure d’autant plus délétère que, par exemple, l’assouplissement des normes comptables prises le 2 avril 2009 sous la pression de Washington et de Wall Street par le Federal Accounting Standards Board - dénoncées comme un grave recul par Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie 2001, ou Nouriel Roubini - et de nombreuses manipulations comptables sèment encore le doute sur la réalité de l’assainissement du système financier alors que les banques déploient systématiquement une stratégie de minimisation des pertes et de gonflement artificiel de la valeur de leurs actifs. Pour retrouver les ratios de solvabilité du milieu des années 1990, les institutions financières devraient encore lever 1 700 milliards de dollars d’ici 2010/2011 pour se recapitaliser. Ces estimations sont d’ailleurs l’objet de batailles politiques acharnées. Alors que lors du Sommet du G7 de Washington les 25 et 26 avril 2009, les Ministres des finances et les gouverneurs des Banques centrales européennes protestent contre les évaluations jugées trop pessimistes du FMI, un rapport secret du BaFin allemand était rendu public le même week-end évaluant les actifs toxiques des seules banques allemandes... à 816 milliards d’euros, au grand dam du gouvernement de Berlin. Lors des tests de solidité des 19 plus grandes banques américaines menées par la Réserve fédérale et le Trésor des États-Unis et publiés début mai 2009, les dix principales banques américaines doivent se recapitaliser en urgence de 75 milliards de dollars - un montant largement revu à la baisse sous la pression de Wall Street, Bank of America passant ainsi d’un besoin vital de 50 à seulement 34 milliards de dollars, Citigroup de 35 à 5,5 ... - alors que selon les scénarios économiques proposés le total des pertes sur crédit pourrait atteindre entre 600 et 950 milliards de dollars entre la mi 2007 et 2010.
Ce premier volet doit être bien sûr complété, afin de disposer d’une vision de synthèse du coût total, par la prise en compte des nombreux plans gouvernementaux qui multiplient les injections de capital, les aides financières, les garanties publiques, les plans de relance ou de soutien à la consommation qui sont eux mêmes évalués à 3 000 milliards de dollars, soit 5,3% PIB mondial. Le FMI a estimé l’ensemble des interventions publiques en avril 2009 à 16 634 milliards de dollars... pour les seuls pays du G20, les vingt premières puissances économiques mondiales. On peut y rajouter les 1 100 milliards de dollars d’investissements publics décidés lors du Sommet de Londres du G20, dont 750 milliards pour le FMI, 100 pour la Banque mondiale et 250 pour les aides et soutiens aux exportations.
Ces estimations - sérieuses et concordantes - ne prennent pas non plus en compte les pertes économiques, directes et indirectes, qui affectent les économies mondiales ; elles sont donc très largement sous-estimées. Un recul de 4% du PIB mondial en 2009/ 2010 représente par exemple environ 2 200 milliards de dollars.
Pour comprendre l’ampleur et les racines d’un tel cataclysme et réfléchir aux possibles sorties de crise, il convient de bien saisir le processus historique auquel nous assistons : l’effondrement du nouveau régime d’accumulation financière.
L’effondrement du nouveau régime d’accumulation financière
Apparu très progressivement à partir des années 1970, le nouveau régime d’accumulation financière est historiquement récent et caractérise pour l’essentiel la troisième phase de la mondialisation. La grande rupture intervient avec les réformes ultra-libérales promues lors de l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni en 1979 et de Ronald Reagan aux États-Unis en 1980. Pour des raisons idéologiques, politiques et géopolitiques, ces gouvernements vont totalement libérer les marchés financiers de toutes les règles, normes et institutions publiques qui assuraient le contrôle des mouvements de capitaux, des institutions et opérations depuis les années 1930 - en réponse justement à la fameuse crise de 1929 - ou l’immédiat après-guerre. Ce processus se retrouve décuplé dans les années 1990/2000 à la suite de l’effondrement de l’URSS et du bloc communiste. Il se diffuse en Europe occidentale - quelle que soit la couleur politique des gouvernements aux pouvoirs tant le consensus libéral est alors puissant - puis dans le reste du monde, comme en témoigne en décembre 2007 l’adoption par l’OMC de l’accord sur les services financiers qui ouvre alors largement les Suds aux acteurs occidentaux.
Dans ce nouveau régime d’accumulation, on assiste au basculement des articulations entre sphères productives, péri-productives et de reproduction sociale. Alors que jusqu’ici les activités financières participaient fondamentalement au financement des activités économiques, on assiste à une totale inversion fonctionnelle : les activités économiques vont durablement être mobilisées afin de financer le déploiement croissant des activités financières, jusqu’à l’hypertrophie des années 2000 puis l’overdose actuelle. En effet, tel le coucou faisant son nid, le capitalisme financier - banques, assurances, fonds de pension ou fonds spéculatifs - se retrouve en position nodale dans une large partie des économies et sociétés contemporaines. Accaparant une part croissante des richesses créées, il impose ses normes d’organisation, ses critères de gestion et ses exigences de rentabilité maximale et à court terme.
Cette nouvelle économie-casino rentière, spéculative et de plus en plus instable, se construit sur une explosion des inégalités sociales, économiques et territoriales, et ce à toutes les échelles. Elle se traduit par le détricotage systématique des protections sociales, présentées comme archaïques ou obsolètes, par la mise en concurrence des salariats à des échelles spatiales et démographiques historiquement inconnues jusqu’ici et par le blocage des revenus réels salariaux. En retour, le système financier va de plus en plus inciter les couches moyennes des pays développés ou émergents à orienter leurs épargnes vers les produits financiers (cf. plans d’épargne en actions...) et à boursicoter ; alors que les couches salariées inférieures vont être incitées à se surendetter pour accéder à la propriété individuelle ou maintenir leur niveau de consommation (cf. montée du surendettement aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France).
Entre 1971 et 2008, la finance mondiale a pourtant connu 24 crises, en moyenne une tous les dix huit mois. Mais aucune nouvelle mesure de régulation minimale ne sera prise par les différentes autorités. Jusqu’en 2008/2009, les rares observateurs s’inquiétant d’une possible crise systémique passent pour des zozos. Cette coupable cécité s’explique à la fois par des raisons idéologiques et politiques et surtout par l’énormité des intérêts en jeu.
En effet, le drainage croissant des richesses créées par les territoires et sociétés du monde va se traduire par une immense dilatation du stock de capital et une explosion des flux financiers. La Banque des règlements internationaux de Bâle (BRI) évalue en 2005 ce stock à 242 765 milliards de dollars, soit 5,5 fois le PIB mondial. Avec le recul, les chiffres eux-mêmes donnent le tournis comme l’indique la dynamique des différents compartiments constituant le système financier entre 1990 et 2007. La capitalisation boursière mondiale est multipliée par 6,8 pour atteindre 60 874 milliards de dollars, soit 174% du PIB mondial. Le marché des devises/ monnaies explose pour s’élever à 34 855 milliards de dollars. Le marché obligataire (dettes) mondial est multiplié par 4,7 pour atteindre 15 155,8 milliards de dollars alors que le marché des matières premières est de plus en plus un champ de spéculation. On voit aussi apparaître des innovations de plus en plus sophistiquées de produits financiers complexes, car titrisés, comme les produits dérivés ultra-spéculatifs. En juin 2008, la BRI y estime le capital mobilisé à 20 353 milliards de dollars, soit 37,5% du PIB mondial, et les encours couverts par ces opérations à 683 725 milliards de dollars, soit onze fois le PIB mondial. On estime qu’en 2007, les produits alternatifs titrisés à haut risque représentaient l’équivalent de 14 000 milliards de dollars. On comprend mieux à ces chiffres la totale paralysie qui touche les marchés interbancaires et du crédit à partir de la mi-septembre 2008. Dans ces véritables « trous noirs » de la finance mondiale, les seuls CDS (Credit Default Swaps) sont évalués à 62 000 milliards de dollars, soit 4,5 fois le PIB des États-Unis. Si on quitte la BRI pour le FMI, celui-ci estime le stock de capital des principaux marchés financiers en avril 2009 à sept fois le PIB mondial.
Au total, on peut estimer que ce nouveau régime d’accumulation financière mobilise au profit quasi-unique des acteurs du système financier une richesse équivalente à sept à neuf fois le PIB mondial. C’est l’ensemble de ce dispositif qui entre en crise systémique et s’effondre sous nos yeux comme un château de cartes à partir de ses deux centres de gravité, les États-Unis et le Royaume-Uni.
Les grands pays développés frappés de plein fouet par la plus grave récession depuis 1945
Il n’est donc pas étonnant dans ces conditions que cette énorme destruction de richesses se traduise par un véritable collapsus économique, social et territorial. Le monde est en effet confronté à sa plus grave récession depuis la Seconde Guerre mondiale.
La grande nouveauté réside cependant dans deux phénomènes. Premièrement, elle touche l’ensemble des économies mondiales - développées, émergentes et périphériques - du fait de la densité croissante des interdépendances tissées par la mondialisation depuis plusieurs décennies : ces six derniers mois, le commerce mondial s’effondre de 41% alors que la valeur des exportations étaient passée de 7 à 27% du PIB mondial entre 1960 et 2008. Deuxièmement, et contrairement à la crise de 1929, l’intervention publique est massive et relativement coordonnée, du moins entre les grandes puissances dominantes, empêchant ainsi un total effondrement du système financier et économique mondial à partir du second semestre 2008.
Les territoires et sociétés des pays développés basculent dans la tourmente comme l’illustrent la destruction en un an de 6 millions d’emplois aux États-Unis (- 706 000 en février 2009, - 663 000 en mars 2009), l’explosion du chômage en Europe (Espagne : 4 millions, soit 17,5% de la population active en avril 2009, France : 2,5 millions), l’effondrement de la production industrielle et des exportations et la multiplication des fermetures d’usines et plans de licenciements. À elle seule, la disparition des Big Three, les trois grands constructeurs automobiles nord-américains dont deux sont en faillite, menace plus de trois millions d’emplois aux États-Unis. Le 5 mai 2009, la Commission de Bruxelles s’attend à un chômage de 11,5% en 2010 dans la zone Euro, du jamais vu depuis 1945, et à la destruction de 8,5 millions d’emplois dans l’UE à 27 en 2009/2010.
Dans de nombreux pays, la crise sert de révélateur aux folies spéculatives immobilières ou financières des deux dernières décennies (Islande, Espagne, Irlande, Royaume-Uni, pays baltes, Europe de l’est...). Sans que grand monde y prenne garde, la dette de l’Europe centrale et orientale est aujourd’hui supérieure de 40% à celle de l’Amérique latine et constitue actuellement une vraie bombe à retardement au flanc de l’Europe. Les modèles sociaux et économiques ultra-financiarisés - tant vantés médiatiquement et vendus politiquement en France ces dernières années au nom de la modernité (privatisation des services publics, abandon d’une sécurité sociale basée sur une solidarité intergénérationnelle au profit des fonds de pension et de la financiarisation...) - s’effondrent.
En un an en glissement annuel et à la date de mars 2009, la production manufacturière recule de 38,5% au Japon, de 18% en Espagne, de 14% en France et en Allemagne, de 12% aux États-Unis. Les mises en chantier de maisons nouvelles s’effondrent de 50 à 60% en Espagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis, frappant de plein fouet le secteur des bâtiments-travaux publics. En un an, une centaine de plans sociaux annoncent la suppression de plus de 40 000 emplois en France, en particulier de la part de firmes transnationales étrangères qui redéploient massivement à l’échelle internationale leur appareil productif en accélérant les délocalisations des productions vers les pays à bas salaires. Alors que la consommation des ménages baisse sensiblement du fait de la hausse du chômage ou des incertitudes sur l’avenir qui pousse à la reconstitution d’une épargne de précaution, les investissements productifs des entreprises reculent de 22% en Allemagne ou de 12% au Japon et aux États-Unis. La baisse de la consommation et des investissements se traduit mécaniquement dans l’effondrement des exportations (Japon : - 46%, R Uni, France et États-Unis : - 22%, Allemagne : - 20%). Les pays dans lesquels la contribution du commerce extérieur aux économies est la plus forte sont les premiers frappés (Allemagne, Pays Bas, Japon, Corée du Sud...).
Des pans entiers des sociétés sont menacés avec, par exemple, les très graves difficultés des fonds de pension qui assurent l’essentiel des systèmes de retraite en Australie, au Canada, en Islande, au Pays Bas ou en Suisse. Leurs pertes aux États-Unis sont équivalentes à 22% du PNB et au Royaume Uni à 31%. Sur 25 000 milliards d’actifs financiers en 2008, l’OCDE estimait que ceux-ci avaient perdus rien que pour l’année 2008 environ 5 000 milliards de dollars. Fin avril 2009, une étude de la Société générale estimait que les 350 plus grandes firmes d’Europe occidentale devraient augmenter leurs provisions de 700 milliards d’euros pour l’année 2009 afin de faire face à leurs engagements.
L’impact sociétal est considérable comme le montrent les États-Unis. Selon le Bureau of Labor Statistics, on y assiste en effet au dernier trimestre 2008 à une profonde rupture qualitative du marché du travail. Le solde de 1,615 million d’emplois perdus durant cette seule période par rapport à 2007 masque en effet un double phénomène. Les salariés entre 25 et 44 ans, forces vives de la nation, se retrouvent au cœur de la tourmente puisqu’ils représentent 61% des 2,45 millions d’emplois perdus. A l’inverse, 925 000 travailleurs âgés se retrouvent dans l’obligation de retravailler à nouveau du fait, en particulier, de l’effondrement de leurs systèmes de retraites : ils sont 559 000 entre 55 et 64 ans, 191 000 entre 65 et 69 ans et 104 000 de plus de ... 75 ans.
Les Suds face aux rejeux de liens d’interdépendance asymétriques
Si les grands pays développés - puissances dominantes de ce troisième stade de la mondialisation - sont les premiers touchés, les Suds doivent faire face à un brutal choc tellurique qui se propage à une rapidité exceptionnelle vers les périphéries. Selon le Bureau International du Travail, 180 millions de travailleurs basculent dans la pauvreté en 2009, soit un retour de dix ans en arrière. Le FMI doit à nouveau intervenir face à l’effondrement de nombreux pays européens périphériques (Islande, Hongrie, Lettonie, Roumanie, Pologne), d’Europe de l’Est en transition (Ukraine, Biélorussie, Serbie) ou pays en développement (Géorgie, Arménie, Pakistan, Salvador, Seychelles, Sri Lanka, Zambie, Kenya, Mongolie, Mexique...). Quatre vecteurs jouent un rôle majeur dans la propagation de la crise dans les Suds :
* L’internationalisation des systèmes productifs agricoles, miniers et manufacturiers dans le cadre de la division internationale du travail se traduit par un effondrement des achats et commandes des grandes économies du nord. Des dizaines de millions d’emplois sont menacés dans l’électronique, l’automobile, le textile en Asie, tout particulièrement dans les NPI et en Chine, où 30 millions de mingongs perdent leurs emplois dans les provinces littorales, dans les industries maquila d’Amérique centrale ou dans la bordure du bassin méditerranéen (cf. Turquie).
* L’effondrement de 30 à 50% du prix des matières premières déstabilise les grands pays rentiers exportateurs comme la Russie ou les pays du Golfe et de l’Opep. Selon le FMI, l’effondrement du prix des matières premières se traduit en 2009/2010 par un recul de 20% du PNB au Tchad, de 15% en République du Congo et de 14% au Nigéria.
* Les transferts financiers des travailleurs migrants, souvent les premiers touchés par le chômage dans les grands pays développés, vont reculer selon le FMI de 36% en Afrique, 30% en Amérique latine et 25% en Asie.
* Enfin, on assiste aussi à la fois à la forte rétraction des flux de capitaux financiers plus ou moins spéculatifs placés dans les pays du Sud, aspirés par les énormes besoins des maisons-mères du Nord, et des investissements productifs (IDE) qui devraient être divisés par cinq en deux ans. Les rapatriements des capitaux des pays émergents, en particulier vers les bons du Trésor US, sont de 200 à 300 millions de dollars par mois.
Montée de la dette et énorme socialisation des pertes : le contribuable paiera
Les énormes pertes des banques - sur leurs actifs financiers puis sur les crédits aux ménages et aux entreprises (mauvaises dettes, actifs toxiques) - ont été largement reprises soit par les États, soit par les Banques centrales au prix d’une explosion de leur endettement et de la base monétaire qui augmente, par exemple, de 85% aux États-Unis en un an. Les recapitalisations des banques par les États mobilisent 350 milliards de dollars aux États-Unis, 125 milliards d’euros dans la zone Euro et 37 milliards de livres au Royaume-Uni alors que les garanties publiques se montent à 4 361 milliards de dollars, dont 32 % aux Etats-Unis, 57,5 % dans la zone Euro : 57,5% et 10,5 % au Royaume Uni.
Ce processus se traduit par un gigantesque transfert des coûts directs et indirects de la crise et surtout des risques à court et moyen terme des acteurs privés aux puissances publiques et donc aux contribuables sans pour autant qu’un véritable débat public ne se soit véritablement engagé dans la majorité des pays concernés. Ce déficit démocratique est d’autant plus inquiétant qu’au total ce sont bien les citoyens et les contribuables qui devront payer l’addition d’ici cinq à dix ans. Devant la longue atonie de l’économie mondiale, les seules solutions à partir de 2011 ou 2012 vont être soit de réduire fortement les dépenses publiques et/ou d’augmenter fortement la pression fiscale présentée aux contribuables, salariés et épargnants.
Alors que la BCE a vu son bilan tripler en 2008, la FED américaine voit son bilan monter de 940 à 2 190 milliards de dollars entre le début de la crise et mai 2009. Il pourrait dépasser dans les mois qui viennent les 4 000 milliards de dollars du fait des dernières annonces comme l’acquisition de 2 500 milliards de dollars de créances titrisées financées par émission monétaire ou le rachat de 300 milliards de dollars de titres du Trésor afin de faire baisser les taux d’intérêt pour prévenir toute tendance déflationniste. L’objectif de ces opérations est quadruple : refinancer les banques et plus directement l’ensemble de l’économie, éviter un risque systémique en sauvant les institutions les plus fragiles, réduire les primes de risques sur les marchés de crédits afin de tenter de relancer l’économie, multiplier les accords d’échanges monétaires avec les banques centrales étrangères afin de répondre à la demande mondiale en dollars. Alors que depuis deux mois, on assiste aux rachats de dettes publiques par les Banques centrales (Bank of England, Bank of Japan, FED, bientôt BCE), la menace de pertes de confiance dans de nombreuses monnaies déboucherait sur l’effondrement de celles-ci.
En parallèle à l’action des Banques centrales, dont certaines doivent être largement recapitalisées par leurs États respectifs (cf. États-Unis), les États sont en train d’émettre de nouvelles montagnes de dettes alors que s’effondrent leurs rentrées fiscales (Allemagne : - 48 milliards d’euros en 2009 par rapport aux prévisions budgétaires de 2008). Alors que le Trésor américain doit ainsi émettre pour 8 000 milliards de dettes en 2009, la dette extérieure des États-Unis pourrait passer de 17 500 milliards de dollars, soit 120% du PIB en 2009, à 23 000 milliards de dollars en 2015 (+ 31,5%), rendant la 1er puissance mondiale de plus en plus dépendante de sa capacité à drainer l’épargne mondiale. Ce contexte budgétaire extrêmement difficile explique que si le budget militaire des États-Unis augmente encore de + 4% en 2010 pour atteindre les 534 milliards de dollars - auxquels s’ajoutent 130 milliards pour les interventions extérieures (guerre en Irak et Afghanistan), le Pentagone est contraint de tailler dans de nombreux programmes d’armement (avions de combats F 22, avions de transport C 17, missiles, hélicoptères, satellites de communication...). De même, sous la pression de la montée du chômage et la révolte croissante des citoyens américains, Barack Obama souhaite faire passer une réforme fiscale favorisant la création d’emplois aux États-Unis et stoppant l’évasion fiscale des firmes transnationales états-uniennes : via leurs filiales à l’étranger, en particulier dans les paradis fiscaux, ces dernières n’auraient payé en 2004 que 16 milliards de dollars d’impôts sur 700 milliards de dollars de bénéfices mondiaux, soit un taux d’imposition de 2,3% contre 35% normalement sur le territoires des États-Unis. Dans la zone Euro, la dette publique atteint les 80% du PIB. Lançant un « budget de guerre contre la récession », Londres - qui doit faire face au plongeon des recettes fiscales et à l’envolée des dépenses de soutien - voit exploser son déficit budgétaire (2009/2010 : -12,4% PIB, soit 197 milliards d’euros, et -12 % du PIB en 2010/2011 selon les prévisions officielles) alors que son endettement doit passer de 36,5 à 79% du PIB entre 2008 et 2014.
Echelles nationales et coopérations internationales face aux enjeux de puissance
Le premier enseignement géopolitique fondamental de la crise réside dans la réhabilitation à la fois de l’État et de la puissance publique d’un côté, et de l’échelle nationale de l’autre, invalidant en retour tous ceux qui spéculaient depuis des années sur la disparition ou l’impuissance du politique et la dissolution des États nations dans la mondialisation. On doit pourtant s’interroger sur le processus de « dépolitisation » de cette intervention publique massive à un point tel que l’on assiste plus à des « étatisations » de banques et qu’à leur « nationalisation ». En effet, les contreparties exigées par les pouvoirs publics sont souvent minimes ou inexistantes, et aucune réelle rupture d’avec le modèle financiarisé et spéculatif n’est avancée. Un chantier pourtant essentiel pour reconstruire sur des bases nouvelles.
Le second enseignement tient dans le fait que les nouveaux liens d’interdépendance tissés entre les économies mondiales sont d’une telle densité qu’aucun État, aussi puissant soit-il comme les États-Unis, ne peut seul faire face à la crise.
Troisièmement, face à l’effondrement des systèmes financiers états-unien et britannique puis aux graves difficultés des grands pays développés, ces grandes puissances doivent aujourd’hui tenir compte du rééquilibrage géopolitique, géostratégique et géoéconomique des rapports de forces mondiaux en train de s’opérer en s’ouvrant davantage aux grands pays émergents. Comme le symbolise la tenue du Sommet du G20 à Londres ou les intenses débats actuels (droit de vote, stratégies...) sur la réorganisation de la gouvernance du FMI, la multipolarité du monde est aujourd’hui actée par les grands pays développés, bien que souvent encore avec réticence et à reculons dès que l’on parle de choses sérieuses, c’est à dire du réel partage du pouvoir de pilotage des affaires du monde.
Dans ce cadre, les réponses à la crise se sont structurées sur des liens fonctionnels multidimensionnels jouant à toutes les échelles spatiales : liens transatlantiques privilégiés entre l’Europe occidentale et les États-Unis ; liens entre grands pays développés fonctionnellement très intégrés ; liens continentaux, en particulier au sein de la zone Euro et de l’Union européenne à 27 mais aussi en Asie orientale autour du Japon et de la Chine en concurrence pour le leadership régional ; liens internationaux enfin dans le cadre des grandes organisations internationales. On doit cependant souligner la très large marginalisation des pays des Suds dont les intérêts et besoins ont été jusqu’ici très largement ignorés, en dehors des grandes puissances régionales émergentes qui seules ont pu faire entendre leurs voix et défendre leurs intérêts. Dans ce cadre, si l’Asie orientale et du sud-est avec l’Asean et l’Amérique latine semblent les mieux armées pour avancer dans de nouvelles coopérations régionales, l’Afrique sub-saharienne et le monde arabe demeurent encore largement paralysés en interne et s’avèrent incapables de parler d’une même voix, du fait en partie de graves déficits démocratiques et de l’incapacité à dégager et défendre des intérêts communs.
Pourtant, ces coopérations internationales demeurent toujours empreintes des différentes stratégies de puissance déployées par les grands États dominant la mondialisation contemporaine. A cet égard, le clair refus dans une interview au Financial Times à la veille du G20 de Londres de Tim Geithner, secrétaire américain au Trésor, de voir émerger un « supergendarme » en charge de la régulation de la finance mondiale au profit de la défense d’une régulation financière qui doit rester essentiellement nationale - c’est-à-dire pilotée par Wall Street - témoigne de la volonté des États-Unis de ne rien abdiquer d’un des leviers essentiels de leur puissance mondiale malgré leurs responsabilités écrasantes dans la mise en place à leur profit, puis dans l’effondrement actuel, du régime d’accumulation financière. La même logique opère aussi dans l’Union européenne à 27 où, non seulement le Royaume-Uni demeure hors de la zone Euro, mais où Londres bloque pour l’instant toute réelle tentative de mise en place d’une meilleure et indispensable régulation continentale qui menacerait à terme les intérêts de la City.
Ces questions de définition de nouvelles régulations internationales cherchant à promouvoir un système mondial plus solidaire et moins déséquilibré sont d’autant plus importantes que l’approfondissement de la crise économique risque ces prochains mois de déboucher sur une véritable et sanglante guerre économique, financière et monétaire entre États et grands pôles continentaux du fait de la faiblesse de la demande mondiale face à une sur-offre de capacités et disponibilités productives. Les actuelles stratégies de dépréciation des monnaies adoptées par le Royaume-Uni ou la Suisse, éventuellement possibles aux États-Unis, afin - en particulier - de soutenir les exportations et regagner en compétitivité en sont le premier exemple qui pourrait bientôt être suivi par le Japon, la Suède, la Norvège, le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Et ce, alors que d’énormes masses de capitaux demeurent disponibles et à la recherche de rendements élevés, menaçant toujours le système financier mondial de nouvelles bulles spéculatives, comme sur les matières premières par exemple.
Dans ce cadre, la montée économique, financière et politique des grands pays émergents constitue bien un nouveau paradigme géopolitique central comme l’indiquèrent les âpres débats politiques dans le monde occidental en 2007/2008 concernant l’intervention des grands Fonds souverains dans le sauvetage des économies développées ou l’actuel débat lancé par la Chine, la Russie ou le Brésil sur le statut du dollar face à la création d’une nouvelle monnaie mondiale. Ce projet se heurte d’ailleurs immédiatement au refus catégorique du président Barack Obama, tant le statut international de la monnaie est un des piliers de la puissance mondiale américaine. En effet, alors que les réserves de change accumulées par la Chine grâce à ses énormes exportations manufacturières passent de 610 à 1 946 milliards de dollars entre 2004 et 2008, dont une très grande partie libellée en dollars, Pékin est très inquiet de l’évolution possible du dollar dont la baisse permettrait de diminuer la valeur réelle de la dette internationale de Washington. Alors qu’elle se met depuis quelques mois à renforcer ses réserves en or, la Chine multiplie les offensives pour desserrer cette contradiction. Ainsi, afin de desserrer le poids du dollar dans ses échanges commerciaux mondiaux et d’internationaliser davantage l’utilisation du Yuan, Pékin signe au printemps 2009 six accords avec des partenaires commerciaux basés sur l’utilisation de leurs monnaies nationales respectives (Corée du Sud, Hong Kong, Malaisie, Biélorussie, Indonésie, Argentine). De même, elle multiplie aussi les prêts financiers aux États en difficulté en échange de livraisons de pétrole et de matières premières : vingt cinq milliards de dollars à la Russie en janvier 2009, dix milliards au Brésil en février 2009, cinq milliards au Kazakhstan en avril 2009. Enfin, en mai 2009 lors du sommet de la Banque asiatique de développement (BAD), le Japon et la Chine décident en commun, rejoints par la Corée du Sud, de financer à parité la création d’un fonds d’urgence de 120 milliards de dollars destiné à stabiliser le système monétaire et financier des pays d’Asie de l’est et du sud-est.
En conclusion, les pouvoirs et opinions publics - aux échelles nationales, continentales et mondiale - sont confrontés aujourd’hui à deux questions essentielles, étroitement articulées. Quelles sont la nature réelle, la profondeur et la durabilité probable de la crise ? Quels sont les mesures à prendre et les moyens à mobiliser pour en sortir ? Comme on peut le constater tous les jours, le diagnostic et les remèdes sont l’objet de gigantesques enjeux d’ordre géopolitique, sociétaux et territoriaux.
Dans tous les cas, on assiste au plan intellectuel à deux phénomènes essentiels concernant la mondialisation. Le premier réside dans la disqualification d’une approche purement économisciste de celle-ci, la mise en modèle du monde et de ses économies débouchant sur une totale cécité face à un phénomène d’une ampleur historique séculaire largement inédite. Le second se traduit par l’effondrement des conceptions éthérées, dépolitisées et déterritorialisées de la mondialisation qui avaient été très largement diffusées ces dernières décennies. Ces perspectives ouvrent à la géographie et à la géopolitique de nouveaux champs d’investigation dans le cadre d’une démarche pluridisciplinaire visant à comprendre et à peser sur la marche du monde.
cafe-geo.net
La planche à billet US et l’inflation, par Henry C K Liu
3 juin 2009
A l’inflation des actifs correspondait une déflation stockée, complaisamment qualifiée de « grande modération », masquée par l’apport du crédit, l’effet de levier autorisé par des actifs surévalués, et le soutien de la demande résultant de l’effet de richesse patrimonial. La crise actuelle a fait sauter le verrou isolant ces deux dimensions, déclenchant une opération de liquidation d’un différentiel accumulé au delà du soutenable et du vraisemblable, avec d’un côté de vaines créances sans réelles contreparties, et de l’autre une demande structurellement insuffisante pour soutenir l’offre et qui s’enfonce peu à peu, entraînant les salaires vers le bas avec elle. Dans un monde « idéal » l’injection de monnaie fiat devrait permettre de maitriser le processus aux deux extrémités : en accompagnant l’indispensable révision à la baisse de la valeur des créances, afin de prévenir une panique destructrice, et en générant de la demande modérément inflationniste, aidant en cela au désendettement des ménages. Mais les chances de voir réussir cette recette d’école sont fort minces. Côté créances, les réticences d’une administration US, issue de Wall Street et lui restant entièrement dévouée, à appliquer les règles normales de restructuration retardent le processus d’assainissement. Au lieu d’accompagner une liquidation contrôlée, le choix politique consiste à préserver coûte que coûte les actionnaires et les créanciers, en maintenant autant que faire se peut des valorisations fantaisistes, grâce à l’argent public déversé à flot et à la garantie de l’Etat. Le soutien de la demande, bien que réel et s’étant traduit par un gain de 0,5% des revenus des ménages US, ne produira sans doute pas l’inflation attendue. D’une part les ménages US se désendettent, d’autre part la structure de l’emploi et de l’appareil de production ne génère plus depuis longtemps d’inflation des prix et des salaires mais du déficit. Est-ce à dire pour autant que les milliers de milliards de dollars imprimés vont rester inertes ? Si les anticipations inflationnistes « classiques » correspondent plus à un réflexe de pensée qu’à une réalité, le débasement implicite du dollar n’en est pas moins réel. En l’absence d’une inflation salariale qui relève désormais d’un fantasme (ou d’une excuse commode utilisée pour comprimer toute velléité de redistribution au détriment du capital), où peut-il se manifester ? A l’international. Dans un monde où l’offre de travail tend virtuellement vers l’infini, les seules « raretés » inextensibles, capables de soutenir un processus inflationniste sont les actifs et les matières premières. En débasant leur monnaie, les USA augmentent mécaniquement les cours des produits évalués en dollars. En saturant de liquidités le marché financier, ils alimentent les poussées spéculatives sur les actions et le pétrole. Voilà, tracé à grands traits, l’arrière plan de l’analyse de cette phase de la crise que nous propose Henry C.K. Liu, essayiste d’inspiration keynésienne d’origine chinoise, grand connaisseur de l’histoire économique américaine, et dont les vues sont toujours stimulantes, même si la solution qu’il préconise ici peut sembler un peu simpliste, dans un monde où le travail est réduit au statut de variable d’ajustement dans la confrontation des stratégies de puissance.
Par Henry C K Liu, Asia Times, 27 mai 2009
Les notions classiques d’inflation et de déflation ne sont désormais plus suffisantes pour décrire les effets monétaires résultants de l’excédent de liquidité fourni par la Réserve fédérale américaine en réponse à l’effondrement du crédit depuis un an.
La raison en est que l’approche adoptée par le Trésor et la Fed pour faire face à la crise financière, née d’une dette insoutenable, elle même provoquée par un excès de liquidité, consiste à injecter davantage de liquidités sous la forme de nouvelles dettes publiques et d’argent nouvellement créé, et à les diriger vers des établissements chargés de dettes, afin de reflater une bulle d’actifs en train d’imploser.
Le Trésor US n’a pas le pouvoir de créer de l’argent. Il doit emprunter sur le marché du crédit, transformant ainsi une dette privée en dette publique. La Fed, elle, a le pouvoir de créer de l’argent. Malheureusement, cet argent qu’elle crée ne se dirige pas vers les consommateurs, sous la forme d’un plein emploi et d’une hausse des salaires permettant de relancer une demande atone, mais au contraire est uniquement destiné aux établissements en difficulté, malades de leurs dettes, afin de leur permettre de se débarrasser de leurs actifs toxiques. C’est ainsi que la déflation à l’oeuvre sur le marché des actions (la chute des cours) a été atténuée grâce à l’argent nouvellement créé, tandis que le revenu global du travail continue de diminuer, réduisant encore davantage la demande globale.
La baisse de la demande déflate le prix des matières première mais ne suffit pas à restaurer la demande globale car les revenus distribués baissent encore plus rapidement. Lorsque les établissements financiers se désendettent grâce à l’argent fourni gratuitement par la banque centrale, les créanciers reçoivent de l’argent tandis que la Fed reprend le papier toxique et le porte à son bilan. Ce désendettement réduit les charges financières tout en augmentant les flux de trésorerie, ce qui permet aux établissements financiers zombies de retrouver une rentabilité nominale, grâce à ces revenus exceptionnels et en procédant à la mise à pied des salariés afin de réduire les coûts opérationnels. Au total, on assiste à une inflation des profits financiers accompagnée par une déflation des prix, le tout dans une économie qui se contracte.
Ce vers quoi nous nous dirigeons ce n’est pas une hyperinflation des prix du type de celle de la République de Weimar, mais une inflation des profits financiers par laquelle des établissements zombies deviennent nominalement rentables au milieu d’un effondrement de l’économie. Le danger serait de mésinterpréter ces annonces de profits financiers nominaux exceptionnels comme autant de signes de reprise économique, incitant le public à investir ce qui lui reste encore de patrimoine, avec pour seul résultat de perdre encore plus lors de la prochaine chute du marché, qui interviendra au moment où éclatera cette bulle des profits.
L’hyperinflation est une maladie mortelle, car les tentatives pour s’en prémunir font que les défaillances du marché se traduisent par une destruction de richesse. Normalement, lorsque les marchés fonctionnent sans intervention, l’inflation favorise les débiteurs par la réduction de la valeur du passif qu’ils doivent aux créanciers. Au lieu de détruire de la richesse, l’inflation effectue simplement un transfert de richesse des créanciers en direction des débiteurs. Mais avec l’intervention du gouvernement dans le marché financier, les contribuables occupent à la fois la place de débiteurs et de créanciers. Dans de telles circonstances, même une inflation modérée détruit de la richesse parce qu’il n’y a pas de gagnant.
Une dette libellée en monnaie d’Etat est une richesse empruntée qui devra être remboursée plus tard, grâce à la richesse qui est intrinsèquement véhiculée par la monnaie, que protège la politique monétaire. Le désendettement effectué par les banques grâce l’argent fourni par la Fed permet d’annuler la dette privée à sa valeur nominale avec de l’argent qui n’a été gagné par quiconque, c’est à dire ne correspondant à aucune richesse stockée. Cette forme de monnaie est toxique en ceci que plus elle est forte (dotée d’un pouvoir d’achat accru au fur et à mesure que les prix déflatent), plus elle détruit de la richesse, car elle n’est le résultat d’aucune richesse, ce qui réduit à néant la fonction fondamentale de la monnaie qui est de stocker de la valeur.
Cela ne se traduit pas par une destruction de la demande car le déclin de la demande est temporairement ralenti par ce nouvel afflux de monnaie. C’est au contraire une destruction monétaire, qui restaure la valeur des actifs tout en produisant un effet de confusion sur la demande globale.
Penser la valeur des actifs réels (or, pétrole, et ainsi de suite) en monnaie (dollar), est trompeur. La bonne approche consiste à concevoir la valeur de la monnaie en terme d’actifs (or, pétrole), car ces actifs sont la richesse. La Fed peut créer de l’argent, mais elle ne peut créer de la richesse.
Les banquiers centraux sont suffisamment avisés pour savoir que s’ils peuvent créer de l’argent, ils ne peuvent créer de la richesse. Pour arrimer la monnaie à la richesse, les banques centrales doivent lutter contre l’inflation comme s’il s’agissait d’une peste. Mais la règle de base de la croissance économique indique que pour créer de la richesse grâce à la croissance, une inflation doit être tolérée.
La solution consiste alors à faire subir aux salariés pauvres le poids de l’inflation, en donnant aux riches une plus grande part de la richesse monétaire nominale créée par l’inflation, de sorte que la perte de pouvoir d’achat due à l’inflation est principalement supportée par les bas salaires et les salariés pauvres et non pas par les détenteurs du capital, dont la valeur monétaire est mise à l’abri de l’inflation par les bas salaires. Ainsi, les salariés pauvres sont les perdants, à la fois durant les périodes de croissance et de récession.
L’inflation est considérée comme bénigne par le monétarisme aussi longtemps que les salaires augmentent à un rythme plus lent que les prix des actifs. La loi d’airain monétariste sur les salaires a prévalu durant l’ère industrielle, dans laquelle les capacités excédentaires résultantes étaient absorbées par la consommation ostentatoire de la classe aisée - même si cette époque a été également celle des révolutions. Mais la loi d’airain des salaires ne fonctionne plus à l’ère post-industrielle dans laquelle la croissance ne peut venir que de la demande de masse, car la surcapacité de production a augmenté au-delà de ce que peut absorber dans une démocratie économique la capacité de consommation ostentatoire d’une minorité.
Cela a été le problème fondamental de l’économie mondiale au cours des trois dernières décennies. Les bas salaires, même en période de croissance ont conduit le monde dans son triste état actuel de surcapacité, masquée par une demande non soutenable résultant d’une bulle de la dette qui a finalement implosé en Juillet 2007. Le monde entier produit désormais des biens et des services avec des travailleurs à bas salaires qui ne peuvent se permettre d’acheter ce qu’ils produisent, sauf à avoir recours à la dette sur laquelle ils ont fini par faire défaut parce que leurs faibles revenus ne leur permettaient pas de la rembourser.
Toutes les relances budgétaires de tous les gouvernements perpétuent ce dysfonctionnement. Il n’y aura pas de reprise économique en provenance de ce système financier dysfonctionnel. Seules des réformes vers le plein emploi et la hausse des salaires sauveront cette économie complètement malade.
Comment procéder ? Simple. Il faut rendre le coût des augmentations de salaire déductibles de l’impôt sur les sociétés et rendre imposables au titre du revenu des sociétés les économies réalisées grâce aux
licenciements.
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Publication originale Asia Times, traduction Contre Info
contreinfo.info
Crise, finance et comptabilité : qui ment ?
La Tribune.fr - 08/06/2009
La comptabilité est un art, celui de saisir une réalité fugace et de la retraduire à l'aide de normes qui sont aussi des actes de foi. Appliqué à la banque, c'est parfois l'art appliqué au mensonge, selon les conventions utilisées. C'est au commissaire aux comptes de distinguer l'art officiel de la déconstruction avant-gardiste, pour dire le vrai. L'audit est sur la durée le seul instrument de transparence des comptes, estime Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, membre du Conseil d'analyse économique.
L'économie analyse la production et l'échange. Mais c'est la comptabilité qui évalue si la production et l'échange créent ou détruisent de la valeur. Il n'y a rien de plus soporifique que les alignements de chiffres comptables. L'artiste éveille les sens par le fruit de son imagination. Le comptable tue le sens par absence d'imagination. Tel est le lieu commun.
Et, pourtant, rien n'est plus faux. La comptabilité est l'art de saisir un réel fugace et de le mesurer sur la base de conventions et de normes qui sont autant de constructions intellectuelles et d'actes de foi. Entre le comptable et le peintre ou le musicien, n'est pas le plus artiste celui qu'on croit !
La crise financière qui dévaste le monde développé depuis deux ans en apporte la preuve. La comptabilité appliquée à la banque, c'est-à-dire l'art appliqué au mensonge, produit des fulgurances qui dépassent celles du Titien ou de Vinci. Si ces derniers peuvent nous subjuguer par les décalages de perspectives et les jeux de couleurs, ils ne pourront jamais nous convaincre qu'un songe positif peut sublimer une noire réalité. La comptabilité appliquée à la finance y parvient sans peine.
C'est ainsi que, selon les conventions utilisées, les comptes d'une banque font apparaître un profit de 1,5 milliard d'euros qui rend compte d'une perte du même montant selon des conventions plus sages. Le peintre fasciné voit le comptable transformer sans effort des ravins en montagnes orgueilleuses ! L'Etat, avide de recettes fiscales, taxe avec alacrité des bénéfices imaginaires. A-t-on vu le peintre renoncer à la toile pour peindre le ciel ?
Qui peut alors distinguer le réel de l'imaginé ? Tel est le rôle du commissaire aux comptes qui, en son académie, doit distinguer l'art officiel de la déconstruction supposée avant-gardiste.
Prenons un exemple dans le monde réel : que vaut un immeuble ? Le sage dit que l'immeuble vaut la valeur présente des loyers futurs anticipés. Le prudent dit qu'il vaut ce qu'il a coûté, correction faite des variations des prix des actifs comparables. Le financier dit qu'il vaut le prix du marché lorsque l'on est au sommet d'une vague spéculative et ce que le gouvernement paiera pour le racheter en bas de cycle.
Le commissaire aux comptes est censé dire le vrai. S'il retient le principe du "mark to market", imposé par les normalisateurs anglo-saxons, il croira le financier. S'il retient la valeur économique, il rendra hommage au sage. Mais, ce faisant, si l'immeuble peut être vendu temporairement plus cher que sa valeur économique, dans une phase spéculative, il spolie le petit actionnaire d'une société immobilière qui détient l'immeuble et peut le revendre à bon prix à un tiers ami. S'il suit le prudent, il devra compléter la valorisation retenue par des notes explicatives pour justifier les corrections acceptées.
Prenons un exemple dans le monde de la finance : que vaut l'obligation représentative d'un crédit titrisé, c'est-à-dire justement transmuté en obligation, comme le plomb en or ? Le sage dit qu'elle vaut la valeur des crédits qui seront effectivement remboursés. Le prudent dit qu'elle vaut ce que valent les crédits multipliés par les probabilités historiques de remboursement. Le financier dit qu'elle vaut ce que détermine l'agence de notation qu'il aura payée pour lui donner une valeur.
Le commissaire aux comptes n'a pas les moyens physiques pour aller évaluer la capacité des débiteurs à rembourser. Il peut appliquer, comme le prudent, des probabilités historiques de remboursement par sondage aléatoire. Il ne peut juridiquement totalement ignorer la valeur donnée par l'agence de notation. Il devra donc exprimer une opinion sur la régularité, la sincérité, et l'image fidèle des comptes annuels et consolidés. Il doit vérifier la sincérité et la concordance, avec les comptes annuels et consolidés, des informations financières adressées aux actionnaires.
Mais la certification du commissaire aux comptes n'a pas pour objectif de délivrer un certificat de bonne gestion et encore moins de garantir la pérennité des résultats. De plus, le commissaire travaille dans un contexte de bonne foi. Sauf à prouver que celui qu'il audite ment, et dans ce cas il est tenu par la loi de le dénoncer à la justice, il doit supposer que son client est honnête.
C'est donc dans la durée, en appréciant année après année l'écart entre les informations qu'on lui donne et les réalités qu'il observe, que le commissaire aux comptes se forge une idée de l'honnêteté et du professionnalisme de son client. L'audit dans la durée est donc le seul véritable instrument de transparence sur les comptes.
Etrange retournement. C'est par l'observation patiente des comportements dans la durée que le commissaire aux comptes transforme l'art en science. L'audit est une science comportementale par laquelle le chasseur de chiffres, armé de sagesse et de prudence, traque le vendeur d'illusion pendant l'antique durée de ses migrations.
Christian Saint-Etienne, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, membre du Conseil d'analyse économique
Les gogos des LBO
La Tribune.fr - 10/06/2009
Par François Lenglet, rédacteur en chef à La Tribune.
Il y trois ans, le prix des logements a commencé a chuter dans les états américains du Nevada, de Californie, de Floride et d'Arizona. Largement ignorée à l'époque, cette information était un fait porteur d'avenir. On y voyait les prémices de la crise des "subprimes" qui allait se déclencher en février 2007, et de son effet dévastateur. Les graves difficultés de l'entreprise Monier, un fabricant de toitures, et le "bouillon" qu'elles occasionnent pour son propriétaire, le fonds d'investissement Paribas Affaires Industrielles, pourraient bien être l'un de ces événements précurseurs, annonçant une nouvelle secousse financière.
Jusqu'en 2007, les rachats d'entreprise par endettement se sont multipliés, à des prix toujours plus élevés, pour des centaines de milliards de dollars. Certaines firmes ont changé de propriétaire plusieurs fois dans l'année, exactement comme une tonne de cuivre sur le marché des matières premières. Emprunts faciles, rémunérations délirantes, naïveté incroyable : les artistes du "private equity" qui réalisaient ces montages périlleux ont succombé aux mêmes illusions que Wall Street.
Soulignons l'esprit d'à propos de Paribas Affaires Industrielles, qui achète Monier en février 2007, c'est-à-dire presque au plus haut. Ou encore celui de Wendel, qui monte au capital de Saint-Gobain encore plus tard. Ces gogos du LBO sont comme des Cendrillons à l'envers : ils sont montés dans le carrosse à minuit moins deux. Et ils vont passer la nuit dans la citrouille.
La bulle des "Leverage Buy Out", ces rachats d'entreprise financé par emprunt, est en train d'exploser, sous l'effet de l'effondrement de la conjoncture et de la raréfaction du crédit. Comme pour les "subprimes", le dénouement des positions va se traduire par des créances irrecouvrables et des pertes bancaires. Nous voici au mieux à mi-chemin de la crise, trois ans après son commencement : les bulles boursières et immobilières ont crevé, celle de l'endettement se dégonfle seulement. Restera la fille de toutes les bulles, plus grosse que les mères, celle de la dette des états.
Pour soigner ces spéculations, il n'y a qu'un remède, mais il est toujours efficace : la baisse des prix. Si une crise est longue, c'est à cause de notre réticence psychologique à accepter les ajustements - le déni. A cause de notre désir de retrouver le monde d'avant. Le temps de la crise est celui de l'esprit humain, de la difficulté qu'il éprouve à accepter que le carrosse soit devenu citrouille.
flenglet.fr
Les comptes des banques ne se redressent pas? Truquons les comptes!
Même si la crise financière s'est calmée (ce que symbolise la décision de dix banques américaines de rembourser les aides du Trésor US), la récession généralisée pèse sur le bilan des banques françaises. Entre l'augmentation des faillites et la chute de l'immobilier, les établissements financiers risquent de continuer à déprécier leurs actifs (toxiques ou non). Et à afficher des pertes. La Société générale ou Natixis sont concernés au premier plan. Que faire pour éviter ces mauvaises nouvelles? Changer les normes comptables, tout simplement.
C'est ce que le lobby bancaire, soutenu par le gouvernement français, est en train d'obtenir. Les autorités comptables de l'Europe, l'International Accounting Standards Board (IASB), ont cédé aux pressions des pouvoirs publics européens. Une réunion s'est tenue mardi à Luxembourg entre les ministres des Finances de l'UE et les représentants de l'IASB. Au menu, la révision de la norme comptable dite "IAS 39".
Les gouvernements ont plein de bons arguments: l'IASB n'est pas un organisme démocratique, son conseil d'administration ne comporte pas de représentants des autorités ou des patrons d'entreprises, etc.), et surtout la norme IAS 39 est critiquable.
Rappelons-le, pour les ignorants de la chose comptable. IAS 39 encadre la manière dont doivent être valorisés les actifs financiers possédés par les entreprises. Et il repose sur la notion de "fair value" (juste valeur), c'est-à-dire de comptabilisation à la valeur de marché (ou "mark-to-market"). Beaucoup de jargon pour décrire une transformation récente de la comptabilité française. Dans la comptabilité traditionnelle, on enregistre l'acquisition d'un bien le jour de son achat et ce n'est qu'au moment de sa cession (à un prix différent) qu'on enregistre la différence (sous forme de moins value ou de plus-value). Avec IAS 39, c'est à chaque fois qu'on présente ses comptes qu'on vérifie si la valeur de l'actif a évolué à la hausse ou à la baisse. Et qu'en conséquence, on déprécie ou non son bilan.
Du fait d'IAS 39, le bilan des banques a connu une très forte volatilité, et cela a amplifié la crise. Quand le marché des actifs structurés (CDO, CDS, RMBS, etc.) s'est effondré, les banques ont dû passer des énormes dépréciations, annoncer des pertes gigantesques, et préparer des augmentations de capital pour augmenter leurs fonds propres et ainsi respecter les obligations légales. Et cela au pire moment puisque, en pleine crise, plus personne n'était prêt à leur apporter de l'argent.
Depuis le début de la crise, IAS 39 est accusée de tous les maux par les banques. Qui ont réussi à ce que cette règle soit déjà largement amendée. Une première fois à l'automne 2007. On a autorisé les banques à utiliser la méthode du "mark-to-model" pour valoriser certains de leurs actifs, en l'absence de référence sur les marchés. Au lieu de prendre en compte la valeur de marché (nulle), on se référait à un modèle de calcul établi en interne. Exemple, un CDO avec des prêts subprimes était valorisé, non au cours fixé par le marché ABX (où étaient cotés ce type d'actifs), mais à partir de la probabilité que les prêts subprimes soient remboursés.
A l'automne 2008, alors que la crise est à son summum, nouvel amendement à la règle. Les banques peuvent "reclasser" une partie de leurs actifs en les faisant passer du "trading book" au "banking book". En clair, certains actifs structurés de dette avaient été achetés pour être revendus immédiatement et étaient donc comptabilisés à leur valeur de marché. On a permis aux banques de les requalifier en prêts, donc remboursables à échéance de long terme. Avec, encore une fois, un calcul de valorisation basé sur la probabilité ou non de voir ces prêts rembourser d'ici dix ou vingt ans.
Toutes ces manipulations ont permis d'atténuer fortement les effets de la crise. Rien que pour la Société générale, cela permis d'augmenter son résultat 2009 de 1,5 milliards d'euros. Mais cela ne suffit pas pour les banquiers, qui réclamaient une extension de "l'assouplissement des normes" à tous les actifs financiers. Avec un argument choc: le FASB, l'autorité comptable américaine, l'a déjà fait en avril dernier. Et les banques européennes sont donc désavantagées.
Avec la prochaine réforme, on risque d'aboutir à des effets identiques. Elle permettra, selon la Tribune, à ce que "les titres de dette donnant lieu à remboursements prévisibles ne soient plus comptabilisés à la juste valeur, mais au coût historique amorti, c'est-à-dire selon la méthode des flux de trésorerie actualisés. Un changement qui aura pour effet de ne plus prendre en compte les risques liés au marché (contrepartie, liquidité...), mais seulement le risque de crédit." Et le quotidien économique de prédire que "le principal impact de la révision pourrait donc être d'éviter des pertes futures sur des classes d'actifs qui risquent de subir les foudres du marché, comma la dette d'entreprise et LBO".
Que conclure de tout cela?
•C'est d'abord la victoire d'une conception de la comptabilité plus "européenne", et plus à l'écoute des besoins des entreprises, alors que l'imposition récente de la norme IAS 39 (2005) s'était faite sous la pression de la finance anglo-saxonne, et des investisseurs institutionnels américains qui demandaient à pouvoir suivre sur le court terme la valorisation des entreprises dans lesquels ils avaient acheté des actions.
•C'est ensuite la preuve éclatante du pouvoir de la l'establishment bancaire dans la société actuelle. Les règles comptables sont destinées à contrôler les banques. Quand les règles ne satisfont plus les banques, on change les règles!
•Cela montre enfin à quel point les règles comptables sont une vaste fumisterie, et la comptabilité le contraire d'une science. La comptabilité est avant tout le résultat d'une lutte entre acteurs institutionnels (banques et entreprises contre gros actionnaires, avec pouvoirs publics au milieu, penchant suivant les moment d'un côté ou de l'autre) pour imposer une vision de l'état des entreprises.
Nicolas Cori (Libération.fr)
Une crise née de la déflation salariale, par Michel Rogalski
19 juin 2009
L’économiste Michel Rogalski constate « la faillite d’un mode de croissance et d’un mode d’accumulation : endetter les gens après les avoir appauvris. » Pour lui, « l’économie d’endettement mise en place depuis 25 ans », rendue nécessaire pour compenser la déflation salariale née de la mise en concurrence mondiale, a mis fin au « compromis implicite qui régnait sur un territoire donné entre travail et capital et qui faisait en sorte que la grosse firme puisse écouler la marchandise produite auprès de consommateurs disposant d’un pouvoir d’achat suffisant. »
Par Michel Rogalski, Économiste, CNRS-EHESS (extrait)
Cette crise que bien peu ont vu venir, notamment parmi ceux qui avaient prophétisé un peu hasardeusement la « fin de l’Histoire », trouve son origine dans l’économie d’endettement mise en place depuis 25 ans à l’échelle du monde et qui favorise ceux qui ont un excédent d’épargne et pénalise ceux qui n’en ont pas. C’est également vrai de la dette publique. Avant d’être un transfert intergénérationnel c’est une ponction réalisée dans l’instant présent par les riches sur le dos des pauvres et qui participe donc à l’aggravation des inégalités. Bref, on a forcé les pauvres à s’endetter alors qu’on savait bien qu’ils ne pourraient pas rembourser. C’est la faillite d’un mode de croissance et d’un mode d’accumulation : endetter les gens après les avoir appauvris.
Ce modèle de développement s’est répandu dans le monde occidental depuis la période Reagan/Thatcher. C’est celui de la déflation salariale. Partout le partage de la valeur ajoutée entre profit et salaires s’est fait au détriment des seconds alors même que la proportion des salariés était croissante. Cet appauvrissement des familles s’est doublé de leur endettement nécessaire au maintien du système. L’extrême diffusion des cartes de crédit aux États-Unis a encore accentué le phénomène.
Cette déflation salariale reflète la lente dégradation d’un rapport de force entre capital et travail qui mine l’ensemble des pays de l’OCDE. Elle accompagne la phase qui s’est ouverte au début des années 80 où l’on vit se mettre en place tout à la fois au Nord les politiques d’austérité et au Sud les plans d’ajustement structurel. Deux visages d’une même démarche qui aida fortement à la prise de conscience de solidarités à l’échelle du monde. Car au Nord, la victime des politiques d’austérité remettant en cause les acquis constitués comprend spontanément le sens des luttes de ceux qui, au Sud, combattent les politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI. Il s’agit de luttes dont la convergence est d’emblée perçue et dont la disparité dans la situation des acteurs ne fait pas obstacle à leur mise en relation.
Mais tout ceci ne fut rendu possible que grâce à la poussée d’une vague de mondialisation qui bouscula tout sur son passage. La déflation salariale s’obtint par la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle du monde en rapprochant capital et bas salaires que ce soit à coups de délocalisations ou par l’organisation de flux migratoires. Ainsi fut mis fin à un compromis implicite qui régnait sur un territoire donné entre travail et capital et qui faisait en sorte que la grosse firme puisse écouler la marchandise produite auprès de consommateurs disposant d’un pouvoir d’achat suffisant. Dès lors que l’horizon devenait planétaire, la firme multinationale pouvait s’émanciper du contexte social car seul comptait son chiffre d’affaires. Et s’il pouvait être réalisé à l’export, alors qu’importait la fermeture des bassins d’emplois et la montée du chômage.
Le chiffre d’affaires devenant mondial on pouvait dégrader l’emploi, casser des secteurs d’activités, démanteler des territoires. Il s’agit de penser mondial en s’émancipant des réalités nationales. Ce libre-échange entre régions de niveau inégal n’organise pas une vraie concurrence entre entreprises qui doit se jouer sur la meilleure efficience technique, mais entre des régions et des pays, c’est-à-dire entre des environnements sociaux, fiscaux ou environnementaux. On théorisa ainsi qu’une rationalité mondiale qui accompagnait le phénomène ne pouvait être que d’essence supérieure à toute logique nationale. L’autonomie accordée aux banques centrales permettra à celles-ci de ne se préoccuper que des signaux des marchés - de préférence internationaux - et de s’émanciper de toute réalité nationale.
Cette origine lointaine de la crise cristallise des désaccords car elle revient sur la lecture de 25 années de trajectoire et porte en elle une radicalité dans les mesures à mettre en oeuvre qui ne peut être partagée par tous. On comprend pourquoi le refrain que la droite n’hésite pas à entonner sur les excès du capitalisme de la finance, les mauvais entrepreneurs, les fraudeurs, et son appel à refonder un nouveau capitalisme, débarrassé de ces scories, et assis sur une nouvelle éthique sont autant de contre-feux lui évitant de soulever les questions bien plus fâcheuses de la déflation salariale et d’une libre concurrence sans aucun frein. C’est autour de ces questions nodales que se jouera le débat sur une véritable issue à la
crise.
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Publication originale : Recherches Internationales juillet-septembre 2008. Article communiqué par Michel Rogalski
contreinfo.info
Science, pseudo-science et crise financière
par Bernard Guerrien
Bernard Guerrien enseigne les mathématiques et la microéconomie à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Mathématicien devenu économiste, il dénonce depuis de nombreuses années l’absurdité scientifique de la plupart des utilisations des mathématiques en économie.La crise sévère qui plane actuellement sur la plupart des pays du monde s’est traduite, entre autres, par un changement radical d’attitude des économistes – une partie d’entre eux se tenant dans un silence gêné, d’autres tournant casaque. Le discours sur l’action bienfaisante de la « main invisible » des marchés, omniprésent dans les manuels, n’est plus à l’ordre du jour. L’État, si décrié il y a peu encore, est sollicité de toutes parts. On exige de lui une « relance budgétaire » – c’est-à-dire, qu’il augmente ses dépenses, quitte à emprunter auprès des banques et des particuliers, qui ne demandent d’ailleurs qu’à lui prêter – alors qu’il y a quelques mois seulement on l’accusait de laisser, avec ses dépenses inconsidérées, un fardeau insupportable aux générations futures [1].
Ces brusques revirements conduisent à se poser, une fois de plus, la question : l’économie est-elle une science ou une pseudo-science ? La réponse à cette question ne peut qu’être nuancée. Les économistes sont des personnes qui raisonnent – par déduction – et de ce point de vue on peut dire que leur démarche est scientifique. Mais, en même temps, leurs déductions sont faites à partir de prémisses basées sur des croyances a priori, qui se fondent sur ce qu’ils peuvent observer, mais aussi sur l’opinion qu’ils ont de ce qui est le mieux pour la société dans laquelle ils vivent. Les crises ébranlent ces croyances, ou même les remplacent par d’autres, si la crise est très sévère. Les vérités d’hier n’étant plus, brusquement, celles d’aujourd’hui, et n’étant pas plus fondées que les précédentes, on peut considérer qu’on est en présence d’une pseudo-science.
Le cas des subprime
Il est fascinant de voir que le poids de l’idéologie ambiante (des croyances a priori) est tel que même des personnes ayant une formation scientifique de très haut niveau peuvent se laisser prendre par elle. Le cas des fameux crédits hypothécaires subprime en donne un exemple frappant. Avant qu’ils ne deviennent des « produits toxiques », on expliquait que, grâce aux innovations faisant appel à des techniques mathématiques très compliquées et à des ordinateurs très puissants, les « petits génies de la finance » étaient parvenus à trouver le moyen de diffuser uniformément le risque. Il était donc devenu possible, disait-on et en dépit du bon sens, d’obtenir des rendements élevés sans véritable contrepartie. Tout cela grâce à de nouveaux instruments financiers, tels les CDS, les CDO (au carré, puis au cube !) et à leur combinaison dans le cadre de ce qu’on a appelé la « titrisation ». De nouveaux organismes spécialisés, qui échappaient aux contraintes imposées par la réglementation, s’occupaient de mener ces opérations complexes et d’en écouler le produit auprès des banques – dont ils étaient parfois des filiales – et de divers organismes qui collectent l’épargne.
La grande majorité des responsables de ces montages compliqués étaient sans doute persuadés de leur validité ; pour eux, la réglementation était obsolète et ne pouvait donc qu’être contournée. Sans cette conviction de leur part, le phénomène n’aurait pas eu l’ampleur qu’il a connu. Il a fallu attendre la crise pour comprendre que le risque n’était pas diffusé plus ou moins uniformément, mais qu’il était au contraire concentré dans les maillons les plus faibles d’une longue chaîne. Si ces maillons lâchaient, comme cela est arrivé, alors toute la chaîne suivrait. Dans le cas des crédits immobiliers, le maillon faible se situait au niveau des ménages les plus pauvres. La chaîne des « titrisations » était construite sur l’hypothèse que le prix des maisons allait continuer à monter ; les ménages pourraient donc continuer à emprunter, en gageant leurs maisons, pour rembourser leurs emprunts passés, et ainsi de suite, indéfiniment.
Tout le monde s’accorde maintenant pour dire que cette hypothèse était absurde – et contraire au vieil adage boursier selon lequel « les prix ne montent pas jusqu’au ciel ». Il n’est pas nécessaire d’avoir un diplôme en mathématiques pour le comprendre [2]. On trouve maintenant sur Internet des explications « pour les nuls » sur ce qui s’est passé. Mais il n’en était rien avant la crise, quand tout le monde se pâmait devant les « innovations » des petits génies de la finance, qui devaient permettre une croissance sans fin.
On retrouve un des traits propres à l’économie : l’explication a posteriori, qui vient contredire ce qui a été avancé ou cru a priori, sur la base d’hypothèses erronées. Science ou pseudo science ?
Sur l’efficience des marchés
S’il existe une seule loi en économie, c’est celle qui dit que les gains provenant de la spéculation – par l’achat et la vente de titres – sont, en moyenne, nuls. Ce qui est résumé par l’adage selon lequel « on ne peut battre le marché ». L’idée est simple : dès qu’il y a une opportunité de faire un gain certain, elle est saisie par le premier qui, par hasard, tombe dessus. Ce faisant, elle disparaît. Comme disparaissent les billets de banque qui peuvent éventuellement traîner dans les rues – parce qu’ils sont ramassés par le premier venu.
Tous les traités de finance s’accordent pour dire que cette loi, dite de l’« efficience des marchés », est vérifiée à quelques nuances près par l’ensemble des Bourses. Elle est d’ailleurs confirmée par les faits. C’est ainsi qu’Alfred Cowles, un ancien courtier en Bourse, a montré dans les années 1930 que les gains obtenus par les institutions financières qui mènent une politique active d’achats et de ventes de titres, n’étaient pas supérieurs, en moyenne, à ceux procurés par la détention « passive » d’un portefeuille suffisamment diversifié [3]. Les études menées depuis n’ont fait que confirmer ce résultat, qui relève d’ailleurs du bon sens. Les modèles mathématiques de la finance – par exemple ceux qui calculent le prix des options – sont tous basés sur le postulat que les marchés sont efficients en ce sens (condition dite « d’absence d’opportunité d’arbitrage »).
L’illusion selon laquelle on peut gagner à la Bourse demeure pourtant. Les revues et les journaux spécialisés l’entretiennent, notamment en publiant régulièrement un classement des gestionnaires – suggérant donc qu’il y en a qui ont des « trucs » qui leur permettent de gagner plus que les autres, et donc de « battre le marché ». La publicité donnée aux bonus et aux salaires très élevés des courtiers les plus en vue s’inscrit dans la même perspective.On peut considérer que, de façon cynique, courtiers et gestionnaires entretiennent délibérément l’idée erronée selon laquelle ils peuvent battre le marché, de façon à attirer l’argent des épargnants – l’essentiel de leurs ressources provenant des commissions qu’ils touchent lors des transactions sur les titres, qu’elles soient gagnantes ou perdantes. Il semble toutefois qu’ils participent de l’illusion, comme le prouvent par exemple les récents déboires des banques mutualistes françaises, censées être moins âpres aux gains.
Une autre manifestation de cette illusion réside dans l’attitude qui consiste à préconiser, quand la Bourse s’affaisse, de ne pas vendre, en attendant le « rebond », et à se taire quand la Bourse monte – alors qu’il faudrait préconiser de ne pas acheter, vu son inévitable retournement.
Selon la science, on ne peut donc « battre le marché ». Gestionnaires et économistes semblent pourtant l’oublier dans leur pratique de tous les jours. Les krachs et les crises leur rappellent régulièrement la dure réalité, mais leur capacité d’oubli a de quoi étonner. À chaque fois qu’une nouvelle bulle apparaît, une sorte de consensus s’établit pour expliquer qu’elle n’en est pas vraiment une – ou qu’elle est différente des précédentes. Avant le krach de l’an 2000, on expliquait qu’il n’était pas inéluctable, une « nouvelle économie », en liaison avec la « révolution Internet », ayant remplacé l’ancienne. Avant celui de 2007, on invoquait les besoins pratiquement illimités en logements des ménages, auxquels s’ajoutaient ceux des pays émergents en matières premières.
Les croyances a priori l’emportent, une fois de plus, sur la raison ou, si l’on veut, sur la science.
La comparaison avec les expériences passées
Faute de pouvoir faire des expériences contrôlées, les économistes cherchent à tirer parti des événements passés. L’économétrie s’intéresse aux tendances et aux relations pendant les périodes présentant une certaine régularité. Lors des crises, la seule possibilité, le seul recours, est la comparaison avec les exemples passés – faute de mieux. D’où l’intérêt actuel pour la crise des années trente, dont on cherche à établir les similitudes et les différences avec la crise actuelle, afin d’éviter de commettre les mêmes erreurs qu’alors – même s’il n’y a pas consensus à leur propos. L’information sur les autres crises est aussi mise à contribution : façon dont elles se sont déclenchées, vitesse de variation des indices boursiers ou de la production, longueur des phases de récupération, effets des politiques menées par les États, etc. La démarche est scientifique, puisqu’elle s’appuie sur les faits et procède par déduction. Mais le nombre de cas est très limité – il se compte souvent sur les doigts d’une main –, et chacun est très différent des autres, pour des raisons liées à l’histoire et à la géographie. Le choix des relations prises en compte comporte donc sa part d’arbitraire. Les conclusions qui peuvent être tirées, qui ne peuvent être que d’ordre qualitatif, sont entachées par ce pêché originel. On ne peut vraiment parler de science, vu le peu de fiabilité des résultats. Mais peut-on dire pourtant que c’est de la pseudo science ? Il est difficile de répondre à cette
question.
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[1] Voir, pour plus détails, le chapitre V de mon livre L’illusion économique, éditions Omnisciences, 2007. Lire la note de lecture de J. Bricmont.
[2] Pour une analyse plus détaillée de la crise actuelle, voir les « documents de discussion » sur le site www.bernardguerrien.com.
[3] Ils sont même inférieurs, en moyenne, en raison des commissions prélevées par les gestionnaires de fonds – ces commissions étant d’ailleurs leur source de revenu.
pseudo-sciences.org
La première vague d’espoir de la dépression
L’effondrement boursier en 1929 s’est étalé sur quatre années comprenant sept grandes vagues de baisses suivies de remontées parfois spectaculaires. Les douze premiers mois après le crash d’octobre, la population bourgeoise qui dirigeait l’économie et n’avait pas accusé de pertes boursières fatales, était convaincue que l’économie repartirait au plus tard en octobre 1930.
Elle pensait qu’il fallait simplement tenir le coup quelques mois car la reprise était en vue. La dépression a véritablement commencé lorsque cette catégorie sociale a réalisé que la crise serait, en réalité, très longue. La dépression actuelle se développe de la même manière: la grande presse financière nous a servi ces mois de mars et d’avril derniers, l’opinion de bon nombre « d’experts » ayant perçu des signes positifs de reprise prochaine (sommet du G20, plan Geithner, résultats des banques, etc.) et claironnant que le marché a bien atteint son point le plus bas le 9 mars dernier. Cette même presse n’a pas manqué de rappeler que les bourses repartent en moyenne 6 mois avant la fin d’une récession et qu’il ne faut pas rater le train de la reprise lorsqu’il entre en gare!
Certains investisseurs ayant bien perçu qu’une remontée provisoire devait forcément se produire se sont positionnés à court terme pour en profiter. Cette embellie boursière aura bien opportunément profité à la plupart des banques en manque de capital qui ont saisi cette occasion pour émettre de nouvelles actions. Malheureusement, il y a également des investisseurs crédules, désireux de se refaire après les pertes de fin 2008, qui ont fait confiance à ces médias et se sont, eux, positionnés pour une reprise définitive.
La période que nous traversons incite à la plus grande prudence quant à l’interprétation des indicateurs économiques traditionnels car ils envoient des signaux divergents. En fait, une analyse objective montre que la crise s’est nettement aggravée ce premier trimestre 2009. La liste des indicateurs, proches de la réalité économique « du terrain » et virant au rouge, c’est encore allongée. Citons parmi les très nombreux signes négatifs:
- Les 32 faillites bancaires aux US au courant du premier trimestre 2009.
- La récession allemande qui est maintenant reconnue comme la plus sévère depuis la deuxième guerre mondiale avec une chute de 3,8% de son PIB au premier trimestre 2009.
- Le taux des bons d’Etat américains de 10 ans qui culmine à 3.2%, soit son plus haut niveau depuis six mois, et ce malgré la politique de rachat de la Fed (« quantitative easing »). Un premier signe d’indigestion du marché? D’ailleurs, dans un instant de lucidité, le président Obama a déclaré en mai dernier : «Nous ne pouvons continuer à emprunter à la Chine. Nous devons payer des intérêts sur cette dette et cela signifie que nous hypothéquons le futur de nos enfants, avec de plus en plus de dettes. Les détenteurs des dettes américaines finiront par être fatigués de les acheter, ce qui entrainera une augmentation des taux d’intérêts sur tous les emprunts, des prêts autos jusqu’aux prêts hypothécaires ». Et comme le rappelle le professeur A. Fekete, même s’il est vrai que la dette publique américaine est toujours bien en-dessous de son PIB (80%), sa productivité marginale est négative. La productivité marginale de la dette mesure la croissance du PIB induite par une augmentation de 1 USD de la dette publique. Une productivité marginale négative signifie qu’une augmentation de 1 USD de la dette publique entraîne une diminution du PIB! Les nouvelles dettes publiques servent à rembourser les dettes privées. Il n’y a plus de création de capital et l’économie se dévore par la dette.
- Le PIB américain qui accuse une chute annuelle de 6.1% au premier trimestre 2009 (après une chute de 6,3% au dernier trimestre 2008), soit la plus forte chute depuis 50 ans.
- Ce premier trimestre 2009, selon le Nelson A. Rockefeller Institute of Government, les rentrées fiscales moyennes aux US sont en baisse de 12.6% (comparées au premier trimestre 2008).
- Ce premier trimestre 2009, selon RealtyTrac Inc, le nombre de saisies immobilières pour des prêts (jumbo) supérieurs à 729750 USD a augmenté de 127% (comparé au premier trimestre 2008), soit la plus forte augmentation de ces 15 dernières années. Pour rappel environ 500 mds de USD de prêts jumbo ont été titrisés selon FTN Financial et en février dernier, les analystes John Sim and Abhishek Mistry de JPMorgan Chase ont estimé que 10% feraient défauts. Ainsi même les plus riches se retrouvent incapables de rembourser leurs prêts…
- Le taux de chômage en Californie (le plus grand état des US dont le PIB est comparable à celui de la France) qui a atteint 11,2% soit plus que le seuil critique des 10% au-delà duquel même les gros emprunteurs commencent à faire défauti . Ceci alors que la Californie risque de devoir emprunter un montant inégalé compris entre 10 et 23 mds de USD en automne prochain, selon le cabinet indépendant Legislative Analyst Office (LAO). Impossible, dans les conditions actuelles, de sorte que la Californie a demandé à l’Etat Fédéral de garantir ses emprunts. Un risque de faillite n’est pas à exclure et cette demande n’est pas vue d’un très bon œil par tous les autres Etats.
- Le gouvernement américain était habitué à ponctionner chaque année entre 250 et 300 mds de USD dans les caisses de la sécurité sociale et à les remplacer par des bons d’Etat. C’est ainsi qu’au 30 avril 2009, le gouvernement doit 4300 mds de USD aux agences gouvernementales dont la plus importante est la sécurité sociale. Mais, phénomène nouveau, depuis le 1er janvier 2009, l’Etat a dû restituer 25 mds de USD à son plus gros créancier. Déjà en 2007, la Fed prévoyait une brutale chute du ratio travailleur/pensionné à partir de 2008 (année où la génération des « baby-boomers » a commencé à prendre sa retraite). Mais en plus, la sécurité sociale est sollicitée par la montée dramatique du chômage et c’est ainsi que l’Etat américain ne peut plus se servir dans les caisses alors qu’il a justement besoin d’emprunter massivement.
- La faillite du numéro 2 de l’immobilier commercial aux Etats-Unis, General Growth Properties (GGP), qui montre que la troisième vague, bien pire que les prêts subprime ou Alt-A, est sur le point de frapper les banques au moment où j’écris ces lignes. Et GGP a entraîné dans sa faillite des centres commerciaux qui étaient adossés à des « commercial mortgage-backed securities » (CMBS). Une véritable onde de choc pour les détenteurs de ce type d’ABS que les experts avaient qualifiés pourtant de très résistants à la crise. En plus, de nombreux LCDS (assurance contre les défauts de paiement) avaient été vendus pour couvrir les prêts adossés aux centres commerciaux et contractés par GGP. Selon la procédure habituelle, une vente aux enchères a été organisée afin de voir la valeur de ces prêts (les assureurs devant rembourser la différence). Il est apparu que ces prêts ne valaient plus que 44% de leur valeur. Une misère qui n’augure rien de bon pour les banques gavées de prêts liés à l’immobilier commercial. Foresight Analytics, la société de recherche spécialisée dans l’immobilier estime qu’aux US environ 594 mds de USD en crédits hypothécaires liés à l’immobilier commercial vont arriver à maturité entre 2009 et 2011. Comment ces emprunteurs vont-ils pouvoir prolonger ces dettes (roll over)? Alors qu’en plus les prix de l’immobilier commercial ont déjà chuté de 35% en moyenne sans le moindre signe de reprise en vue. L’analyste Richard Parkus de la Deutsche Bank estime que 70% de tous les CMBS émis récemment aux US ne pourront se refinancer sans que les emprunteurs n’augmentent fortement le capital initial. Rien que ce premier trimestre 2009, les espaces de bureau à louer dans les grandes villes américaines ont augmenté de 12,5%. Cette simple menace liée à l’immobilier commercial montre que la crise est très loin d’être terminée et qu’une reprise boursière durable est totalement prématurée.
- On se souvient qu’à la belle époque, de nombreux hedge funds s’étaient spécialisés dans le rachat d’entreprises par endettement (Leverage Buyout, LBO). Ainsi une entreprise saine se retrouvait largement endettée après le passage d’un hedge fund prédateur. Dans ce cadre, les déclarations publiées sur le site du Daily Telegraph, par le PDG du fonds MatlinPatterson (bénéficiaire de l’aide gouvernementale TARP, au demeurant) lors du Qatar Global Investment Forum rappelle une autre catastrophe annoncée: « Nous allons voir une augmentation catastrophique du nombre de LBO qui vont faire défaut car ils sont endettés jusqu’au cou et il n’y a aucune solution puisqu’ils ne peuvent se refinancer ».
- Les réductions de salaire observées au Japon (une baisse annuelle de 3.7% soit la plus forte baisse depuis 6 ans), au Royaume-Uni (une baisse annuelle de 5.8% pour le salaire hebdomadaire, soit la plus forte baisse depuis 60 ans !) et aux Etats-Unis (selon le sondage Washington Post-ABC News du mois de mars, plus d’un tiers des sondés disent que leur salaire a été réduit, soit 9% de plus par rapport au même sondage effectué en février 2009). D’ailleurs les revenus des ménages américains viennent d’accuser une 5ème baisse mensuelle consécutive, soit -6% annuel, la plus forte chute depuis que ces statistiques sont relevées (1954). Et c’est sans surprise qu’en mars dernier, Reuters nous apprend que le taux de défauts sur les cartes de crédits était déjà le plus élevé de ces 20 dernières années. Comment le consommateur américain endetté, qui voit son salaire diminuer et qui risque de perdre son emploi, peut-il songer à emprunter davantage pour se remettre à consommer et comment imaginer qu’une banque pourrait lui prêter de l’argent? Et pourtant, sachant que 70% de la croissance américaine vient de la consommation, c’est en vue de la reprise « prochaine » de cette consommation que les bourses ont grimpé en mars et avril pour parvenir à effacer leurs pertes accumulées en janvier et février 2009.
Et on pourrait continuer cette longue liste d’indicateurs négatifs. Mais, dans la suite de cet article, je préfère me concentrer sur les développements nouveaux du premier trimestre 2009 qui montrent que la reprise boursière récente n’est qu’une illusion.
Le plan Geithner
Lors de sa publication, le plan Geithner a provoqué l’euphorie sur les marchés mais est-ce vraiment la solution de la crise ? Je ne le crois pas et la déception risque d’être telle, lorsque le marché constatera l’échec de ce plan, qu’elle provoquera une nouvelle chute majeure des cours boursiers. D'ailleurs, la plupart des analystes s’accordent pour dire que le ministre des finances n’aura pas droit à l’erreur.
Ce plan qui s’inscrit dans la grande tendance de 2009, à savoir le partenariat public-privé, est assez complexe, il n’est donc pas inutile de tenter de l’expliquer et surtout de montrer son véritable objectif. Il a tout simplement pour but de transférer sur le dos des contribuables américains, avec la complicité de quelques grands fonds obligataires et à très bon compte, des actifs douteux (entre 500 et 1000 mds de USD) bloqués sur le bilan de certaines grandes banques américaines. Comme ces banques en possèdent, selon les estimations, environ 2000 mds de USD, elles en garderont donc toujours au mieux la moitié.
Le « Public Private Partnership Investment program » (PPIP) comprend deux volets:
- Le « Legacy Securities Program » (LSP) qui permet à des investisseurs (au maximum 5 sélectionnés par le gouvernement) de racheter des titres (RMBS, ABS, …) adossés à des crédits immobiliers et de consommation.
- Le « Legacy Loan Program » (LLP) qui permet à des investisseurs de racheter aux banques certains prêts. C’est ce volet qui est vraiment nouveau, il vise les 2100 mds de USD en prêts hypothécaires non titrisés qui stagnent sur le bilan des banques américaines (selon l’étude de l’analyste M. Jozoff).
L’idée de base du PPIP est que pour purger les banques de 1000 mds d’actifs douteux, le gouvernement américain va réussir à attirer 900 mds de USD du secteur privé en avançant une mise de fonds relativement modeste (100 mds de USD mais il faut dire que c’est précisément ce qui reste du plan TARP de 700 mds). Pour mettre ces montants en perspectives, on estime que l’ensemble des hedge funds gèrent 1500 mds de USD d’actifs. Remarquons que le privé est déjà lourdement sollicité pour financer les déficits américains (et mondiaux d’ailleurs). Ainsi l’objectif de Mr Geithner est très ambitieux, voir complètement irréaliste sauf si on envisage ce plan sous un autre éclairage comme on le verra ci-après. Voyons d’abord le LSP et ensuite le LLP :
Le but du LSP est de permettre à un investisseur de constituer un fonds en partenariat avec le gouvernement américain. Imaginons un investisseur qui avance 100 en capital. Le gouvernement US avancera lui aussi 100 pour constituer le fonds et octroiera en plus un prêt de 100 (à max 200). Ensuite, ce fonds peut se tourner vers la Fed pour demander un prêt supplémentaire dans le cadre de l’ancien programme TALF dorénavant élargi à des actifs encore plus douteux. Muni de tout cet argent, le fonds peut racheter des banques, des instruments ayant des prêts hypothécaires comme sous-jacent. Signalons que les actifs les plus toxiques comme les CDO ayant d’autres CDO comme sous-jacent ou encore les « CDO synthétiques », pour lesquels le sous-jacent est composé de CDS (des assurances défauts de paiement émises, par exemple, par AIG), sont exclus du plan et resteront sur le bilan des banques.
Notons enfin que ce plan ne s’adresse pas à n’importe quel investisseur privé: les candidats devaient se manifester dans les 3 semaines après l’annonce du plan, avoir un portefeuille d’actifs de 10 mds de USD et être capable de lever 0.5 mds de USD en capital. Autrement dit, ce plan vise 5 gros fonds privés bien connus du gouvernement et, avec seulement 5 fonds, on est bien loin de rendre le marché liquide contrairement à ce qu’affirme M. Geithner !
En limitant le nombre à 5 fonds, M. Geithner s’assure que très peu d’acteurs auront réellement accès aux détails des actifs toxiques des banques et limite ainsi les risques de fuite dans la presse.
Dans le cadre du deuxième volet, le LLP, une banque sélectionne sur base volontaire, un paquet de prêts douteux dont elle veut se débarrasser (imaginons que la valeur faciale de ce paquet soit de 100). Le FDIC (organisme public qui assure les dépôts des banques) va organiser au préalable une vente aux enchères afin de voir quel investisseur est prêt à payer le prix le plus élevé pour ce paquet. L’investisseur retenu et donc désireux de racheter cet ensemble de prêts douteux va constituer un fonds avec le ministère des Finances. Chacun mettra 50% du capital de départ et le fonds émettra des obligations pour financer le rachat.
Ensuite, c’est la banque vendeuse qui prendra ces obligations et livrera au fonds le paquet de prêts en échange. La banque pourra garder ces obligations ou les revendre. Par ailleurs le FDIC s’engage à les garantir afin de rassurer la banque ou les éventuels acheteurs de ces obligations (moyennant le paiement par le fonds d’une prime d’assurance). Remarquons toutefois que le FDIC n’a pratiquement pas d’argent (il n’a que 0,4 cents pour chaque dollar de dépôt qu’il garantit !) et le cas échéant devra demander au gouvernement américain du cash afin d’assumer le paiement de ces garanties si les actifs douteux devaient faire défaut. En pratique le FDIC analyse au préalable le paquet et détermine quel ratio dette/fonds propres il s’engage à couvrir (au maximum 6/1, autrement dit six fois les fonds propres). Prenons le cas du paquet ci-dessus (valeur faciale de 100) et imaginons que la vente aux enchères permette d’identifier un investisseur désireux d’acheter ce paquet pour 84 et que la banque accepte de vendre ce paquet à ce prix. Considérons que le FDIC couvre le maximum autorisé cela nous donnerait:
Capital déposé par l’investisseur: 6
Capital déposé par le gouvernement US: 6
Ce qui donne donc 12 de fonds propres.
Obligations émises par le fonds (et garanties par le FDIC) : 6*12=72
A ce stade, on constate que l’investisseur privé prend 7% des risques et le contribuable américain 93%. Peut-on parler de partenariat ?
On constate aussi que ce plan ne va en aucun cas réduire les saisies immobilières ou désendetter le consommateur américain et pourquoi imaginer une seconde qu’une banque ainsi purgée s’empresserait de prêter à nouveau à ce consommateur insolvable dont elle vient de se débarrasser.
Si le prix de rachat (84) est jugé trop bas par la banque elle ne vendra pas car elle devra enregistrer une lourde perte et si le prix est trop élevé, l’investisseur prend lui un risque si ces prêts font défaut. Ce plan va-t-il fonctionner ?
Une banque voudra-t-elle vraiment, sur une base volontaire, laisser des investisseurs privés déterminer la valeur de ses prêts douteux ? Même si elle refuse le prix de rachat (84) pourra-t-elle sérieusement justifier que leur valeur est supérieure ?
Si une banque, en manque de capital, décide de vendre des prêts douteux, elle améliore certes la qualité de son bilan en remplaçant des actifs douteux par du cash. Mais si pour cela, elle doit enregistrer une perte, elle risque de voir son cours de bourse plonger davantage. Elle a donc tout intérêt à laisser le doute subsister.
On comprend donc qu’il est très important pour une banque de pouvoir se débarrasser de ces prêts douteux mais uniquement à très bon prix. Fort de ce constat on peut imaginer certains scénarios (pour plus de détails, je renvoie le lecteur curieux aux analyses de M. Shedlock, K. Denninger, Taunter, S. Waldman, etc.):
Imaginons qu’une banque A (ou un fonds privé lié à une banque A) s’inscrive à une vente aux enchères et propose un très bon prix pour le paquet de prêts d’une autre banque B. Grâce à cette manœuvre la banque B transfère sur les contribuables un paquet de prêts douteux. En échange la banque B rend la pareille à la banque A en rachetant ses prêts. Les banques A et B peuvent perdre au maximum le capital investi, mais cette perte peut s’avérer considérablement moindre que d’enregistrer une moins-value sur leur propre prêt (le but du plan étant bien de s’assurer que ce sera le contribuable qui encaissera le gros de la perte). En théorie, le Plan Geithner interdit à une banque A de racheter aux enchères ses propres prêts mais le plan est beaucoup moins clair sur des montages plus subtils basés sur des ententes. Qu’est-ce qui empêche la banque A de prêter de l’argent à un fonds pour participer à une vente aux enchères pour la purger de ses propres prêts. Et là encore, il ne faut pas imaginer que la concurrence puisse empêcher de tels mécanismes: toutes les grandes banques sont logées à la même enseigne et elles ont toutes intérêt à se serrer les coudes.
Imaginons un autre scénario impliquant par exemple un très grand fonds obligataire gorgé d’obligations émises par la banque A. Si à cause de ses actifs toxiques, la banque A devait faire faillite ou plus vraisemblablement être nationalisée, il ne fait aucun doute que la FDIC fera tout pour garantir les dépôts des épargnants mais quid des obligations émises par cette banque A? Les détenteurs peuvent craindre le pire. Alors ce très grand fonds obligataire n’a-t-il pas intérêt, pour protéger ses investissements, à donner un « coup de main » à la banque A pour l’aider à se décharger de ses prêts douteux sur le dos des contribuables en échange de garanties que cette banque honorera bien les obligations qu’elle a émises?
Pour affiner ces scénarios, on suppose qu’au lendemain du transfert du paquet, le cours de bourse de la banque A risque de partir à la hausse. L’investisseur complice du montage pourra largement en profiter en achetant au préalable quelques options call…
D’ailleurs Bill Gross, Manager de PIMCO (le plus grand fonds obligataire), ne cache pas son enthousiasme quand il déclare en mars dernier: « C’est peut-être la première politique win/win/win sur la table ».
Dans la confusion et l’opacité ambiante, comment imaginer que de tels scénarios (ou d’autres avec la même finalité) ne vont pas être mis sur pied? Quand on voit la compétence des autorités de marchés dans l’affaire Madoff et les sommes colossales en jeu dans le plan Geithner, il ne faut pas faire preuve de naïveté! Et ce n’est pas le rapport critique que l’inspecteur général Barofksy a remis au Congrès en recommandant la mise en place de garde-fous qui changera quelque chose.
Imaginons que les banques soient purgées des actifs douteux, vont-elles se remettre à prêter comme auparavant pour permettre au consommateur d’emprunter pour consommer? Certainement pas! Les banques voient la situation économique se dégrader jour après jour, le chômage grimper inexorablement, la solvabilité des emprunteurs chuter, le prix des actifs sous-jacents baisser et se retrouvent dans l’incapacité de titriser leurs prêts. Tout ce qu’elles souhaitent, c’est prendre de moins en moins de risques.
La Chine catalyseur de crise
La Chine est particulièrement mécontente de subir les conséquences de la crise. Elle a souvent déclaré, par voie d’articles dans la presse communiste nationale, qu’elle tenait les institutions financières américaines et l’Etat américain comme les responsables de cette crise. Elle a le sentiment d’avoir été bernée.
Le régime en place est confronté à deux problèmes majeurs: d’une part, comment occuper une population aussi nombreuse afin d’éviter des troubles sociaux qui pourraient être fatals au parti. D’autre part, comment sauver le maximum de ses réserves en USD alors qu’Obama émet des obligations nouvelles à un rythme vertigineux (200 mds de USD de déficit rien que pour le mois de mars !) et que la Fed s’est lancée dans le « quantitative easing » pour les racheter.
En ce qui concerne le premier problème, c’est le retour aux solutions communistes traditionnelles: les grands travaux publics financés par l’émission d’argent frais. La banque centrale chinoise a déclaré le 12 avril dernier qu’elle assurerait une liquidité massive pour soutenir la croissance.
On se souvient pourtant du premier rapport publié par Ernst & Young en mai 2006 sur la situation catastrophique des banques chinoises: les mauvais prêts, octroyés pour raisons politiques, étaient alors estimés à 911 mds de USD. Mais qu’à cela ne tienne, les autorités communistes frappent très fort au premier trimestre 2009 en « encourageant » les banques à prêter, au premier trimestre 2009, l’équivalent en Yuan de 670 mds de USD pour regonfler la bulle boursière de Shanghai et l’immobilier chinois. Un montant de prêts supérieur au plan de relance de Pékin (585 mds de USD), qui a propulsé la variation annuelle du paramètre M2 de création monétaire à 25,5% (la plus forte valeur depuis 12 ans). Personne ne pourra dire qu’en Chine les banques d’État sont frileuses. A cet effet, j’ai déjà signalé que le seul moyen de forcer une banque à prêter est de la nationaliser. On y viendra…
En ce qui concerne la sauvegarde de ses réserves en USD, la Chine agit de manière très subtile. Il est évident qu’elle ne peut les revendre ouvertement sur le marché sous peine de provoquer une panique qui les détruirait. Elle a donc établi une stratégie qui s’articule autour de plusieurs axes.
- D’une part, comme l’a montré les excellentes études de Brad W Setser (membre du Council on Foreign Relations), la Chine a caché au reste du monde le montant et la composition exacte de ses réserves. Officiellement, la Chine prétend avoir l’équivalent de 1950 mds de USD en réserve mais le chiffre réel est plus proche des 2400 mds de USD, soit 450 mds de réserves secrètes. Setser estime à 1700 mds USD les actifs en USD (900 mds en obligations gouvernementales US, 550 mds en obligations émises par Fannie Mae et Freddie Mac, 200 mds en actifs privés et 40 mds en dépôts à court terme). L’étude montre aussi que la Chine échange activement ses obligations US long terme contre des T-Bill (court terme) très liquides (ainsi en 2008, la moitié des T-Bill vendus en dehors des US ont été achetés par la Chine). Le parlementaire américain M. Kirk résume bien la situation lorsqu’il déclare « il semble que, calmement avec déférence et politesse, la Chine a annulé la carte de crédit de l’Amérique ! ».
- D’autre part, sur base des études de Rachel Ziemba (analyste de RGE Monitor), nous apprenons que la Chine investit massivement dans les matières premières et dans les pays d’Amérique latine et en Afrique. Depuis fin 2008, c’est environ de 50 à 100 mds USD par mois dont la Chine se débarrasse discrètement. La liste des achats est bien trop longue, citons les investissements dans les mines, dans des entreprises européennes ou asiatiques, swap de devises (afin de disséminer de plus en plus de yuan sur les marchés), prêts à taux préférentiel aux pays de l’Asean, autorisation donnée à 400 entreprises chinoises de facturer en yuan leurs produits exportés, négociation de contrats spéciaux de fourniture en pétrole avec les pays du golf. Ces dernières semaines, la Chine s’est rapprochée de l’Amérique latine : elle a prêté au moins 1 mds USD à l’Equateur pour construire un barrage hydroélectrique, a prêté à l’Argentine un montant en yuan équivalent à 10 mds USD (pour lui permettre d’importer des produits chinois !), a prêté 10 mds USD à une compagnie pétrolière brésilienne et a doublé un fonds de développement au Venezuela pour l’amener à 12 mds USD. Et pour bien avertir le monde que la Chine est capable d’agir en toute discrétion, Hu Xiaolian (à la tête de la State Administration of Foreign Exchange) a annoncé en avril dernier que la Chine avait acheté 454 tonnes d’or depuis 2003 alors que les chiffres officiels publiés chaque année ne montraient aucune variation! Ainsi Pékin convertit discrètement ses dollars en actifs utiles à sa propre économie.
- Finalement et ceci est capital, la Chine encourage l’utilisation des SDR « émis » par le FMI . Avant le sommet du G20, la Chine a clairement exprimé son désir de voir le dollar américain être remplacé par les SDR comme monnaie de réserve mondiale. La presse financière a largement répercuté les déclarations de Zhou Xiaochuan, le gouverneur de la banque centrale chinoise, sur les avantages des SDR. Le premier ministre chinois, quant à lui, déclare en avril dernier que « les politiques économiques des pays qui émettent des monnaies globales de réserves doivent être supervisées de près afin de construire un système monétaire international diversifié ». Et Li Yong, le vice ministre des finances enfonce le clou lorsqu’il déclare devant le FMI en avril dernier : « Un système monétaire international défaillant est la principale cause institutionnelle de la crise ». Ainsi la Chine multiplie les annonces et nombreux sont les membres du G20 (Russie, Inde, Afrique du Sud, Argentine, Brésil …) a soutenir l’idée d’utiliser autre chose que le dollar comme réserve mondiale.
Il ne faut pas s’y tromper les déclarations et manœuvres chinoises sont un avertissement indiquant clairement que, pour les Chinois, nous entrons dans l’ère post-Dollar. Et les choses pourraient aller bien plus vite que l’on pourrait l’imaginer: à en croire les excellentes analyses du think-tank européen LEAP/Europe 2020 (qui avait correctement anticipé la crise actuelle dés février 2006 !), l’été 2009 pourrait être décisif …
Quand les robots spéculent entre eux
Tyler Durden, le rédacteur du site Zero Hedge, a publié une série d’articles sur le fonctionnement et la liquidité des titres sur le NYSE, qu’il compare à un écosystème. Je renvoie les lecteurs curieux à cet excellent site car le sujet est très complexe et montre à quel point le NYSE ne fonctionne plus normalement. Tentons néanmoins de vulgariser brièvement et commençons par rappeler que l’écart entre le prix de vente ou d’achat (« spread ») d’un titre est fonction de sa liquidité, autrement dit du volume et du nombre de ventes et d’achats quotidiens de ce titre. S’il y a peu d’acheteurs ou de vendeurs, le spread sera très important et un investisseur devra attendre longtemps avant de voir l’exécution de son ordre de bourse. Et c’est là qu’interviennent les différents acteurs que T.Durden énumère par ordre croissant du nombre de transactions quotidiennes: les simples investisseurs, les fonds de pension et autres sicav et finalement les pourvoyeurs de liquidité que sont les « quant funds ». Rappelons qu’un « quant fund » est un fonds d’investissement qui place ses ordres de bourse en fonction de l’analyse quantitative. Cette analyse vise à décrire des mouvements financiers à partir de formules mathématiques. Ces formules s’appuient sur des données financières comme les ratios financiers, la valeur actuelle de cash-flows futurs, le prix d’options, la volatilité induite, etc. Un exemple de « quant fund » est un « statistical arbitrageur » qui s’appuie sur des modèles complexes visant à détecter des anomalies de prix entre des actions qui évoluent habituellement en tandem ou selon un autre paramètre comme un taux de change. Ces anomalies de prix ne durent parfois que quelques heures. Le lecteur aura déjà compris que ces fonds opèrent donc via des programmes de trading obéissant à des modèles mathématiques. Il faut savoir que la vaste majorité des opérations boursières sur le marché ne sont pas des ordres placés par des clients mais sont en fait des petits paquets de transactions qui sont effectuées à très haute fréquence entre différents programmes de trading. Autrement dit, ce sont pour l’essentiel des robots financiers qui s’échangent massivement des titres à très haute fréquence. A titre d’information, signalons que ces robots comprennent: les pourvoyeurs faibles de liquidité (les « market neutral quant funds »), les pourvoyeurs modérés (BGI, Highbridge, Citadel) et finalement les pourvoyeurs de liquidités rapides (Goldman,Sachs, Renaissance Technologies Medallion et Getco).
L’environnement observé ces derniers mois a été particulièrement difficile pour les modèles mathématiques utilisés par les « quant funds » traditionnels car la corrélation entre les actions a été historiquement élevée. (c.à.d. que la plupart des actions, même de natures différentes, évoluent ensemble). Il faut remonter à la situation observée juste après le crash d’octobre 1987 pour voir de tels niveaux de corrélation qui rendent quasi impossible la diminution du risque par la diversification. En fait, ce que peu d’investisseurs réalise, c’est que la liquidité est progressivement en train de disparaître alors que de plus en plus de quant funds jettent l’éponge et seuls les pourvoyeurs de liquidités rapides mènent la danse en opérant entre eux. Ce qui risque d’avoir un impact très négatif sur les acteurs qui profitent de cette liquidité (c.à.d. les investisseurs, fonds de pension et autres sicav). En fin de journée, les robots financiers clôturent toutes leurs positions alors que les acteurs traditionnels ne le font pas et restent détenteurs de titres dans un marché devenu brutalement illiquide. C’est dans ce contexte de manque de liquidités que l’on a pu assister à des remontées boursières miraculeuses (« short squeeze »), quelques 30 minutes avant la fermeture des marchés…
Signalons que, d’après les statistiques publiées par le NYSE, les robots financiers de Goldman,Sachs jouent un rôle central et, sachant que cette banque est très proche du pouvoir américain, d’aucuns n’hésitent pas à voir une des mains actives de la « Plunge Protection Team » évoquée dans un précédent articleiii .
Le risque, dans un proche avenir, pour les détenteurs de portefeuilles de titres est de se retrouver brutalement dans un marché où les spreads et la volatilité des cours vont atteindre des niveaux exceptionnels. Sans même mentionner l’importance grandissante des « darks pools », ces bourses privées entre grands acteurs (cf un précédent articleiii). Bien entendu, au moment où j’écris ces lignes, la grande presse traditionnelle qui se réjouit de la reprise prochaine de l’économie mondiale n’évoque absolument pas ce risque croissant lié à la crise.
Gagner de l’argent grâce à AIG et aux contribuables américains
On l’a vu, pour l’administration américaine, il est crucial que les banques se remettent à prêter massivement, comme «au bon vieux temps ». Tout est bon pour purger le bilan de ces banques et leur permettre de faire des profits. Et justement, en janvier et février, les grandes banques américaines (Bank of America, Citi, JP Morgan…) ont publié des profits sur base d’opérations performantes de trading. Lesquelles ?
Tyler Durden, révèle qu’apparemment AIG aurait clôturé massivement des portefeuilles entiers de différents types de CDS à hauteur de 1100 mds USD. Mais pour convaincre les différentes contreparties de ces CDS (c.à.d. les banques) d’accepter la résiliation de ces contrats, AIG a accepté d’encourir d’énormes pertes et de payer des montants astronomiques (financés par le contribuable américain). Cette opération a été facilitée par la publication toute récente et bien opportune par l’ISDA (le seul organisme de supervision du marché très opaque des CDS), d’un nouveau protocole. Celui-ci permet aux parties de s’accorder sur un prix (même irréaliste) s’il est difficile d’obtenir un prix de marché (ce qui est facilement le cas sur le marché des CDS !).
Retenons qu’in fine, selon T. Durden, les banques ont engrangé des profits exceptionnels grâce à l’argent des contribuables et ont pu profiter de ces « bons résultats » pour convaincre des investisseurs crédules d’acheter de nouvelles actions fraîchement émises, afin de tenter de les renflouer (avec la bénédiction de l’Administration du Trésor).
Changer les règles du jeu pour ne pas perdre la partie
Imaginons le cas d’un particulier qui achète une œuvre d’art d’un auteur célèbre et qui paye une forte somme. Plus tard, il décide de la revendre et plusieurs acheteurs potentiels constatent que cette œuvre est, en réalité, une copie et que sa valeur de marché est bien inférieure au prix d’achat. Le vendeur décide alors de ne plus la vendre et continue de clamer qu’il a une œuvre de grande valeur, car il l’a achetée très cher! Son attitude est-elle crédible ?
Et pourtant, c’est l’approche des banques. Imaginons un instrument qui est censé générer une série de cash-flow (par exemple des coupons) dans le futur. Il est théoriquement possible de calculer la valeur actuelle de tous ces cash-flows et ainsi la valeur de l’instrument. C’est ce que les banques veulent faire avec les instruments toxiques illiquides. Le problème, c’est qu’il est parfaitement possible qu’un instrument toxique ne génère plus aucun cash-flow si les emprunteurs sous-jacents font défaut. Dans le cas des instruments toxiques, la qualité des sous-jacents n’est pas homogène, de sorte qu’il est encore beaucoup plus difficile que pour les autres instruments d’évaluer la probabilité de défaut des sous-jacents. Une mesure prudentielle serait donc de prendre le point de vue du marché et de considérer ces instruments comme sans valeur. Mais les banques préfèrent enregistrer une perte lorsque les sous-jacents font vraiment défaut et ainsi étaler leurs pertes sur de nombreuses années. Comme elles espèrent que le marché immobilier repartira dans un futur proche, elles ont mené un intense lobbying auprès des autorités pour suspendre partiellement la fameuse règle comptable FASB#157 et ont obtenu gain de cause. On se souvient que le 15 novembre 2007, les ennuis ont véritablement commencé pour les banques avec la mise en application de cette règle qui les obligeait alors à inscrire tous leurs instruments exotiques (RMBS, CDO et autres CDS, etc.) à leurs valeurs de marché plutôt qu’à leurs valeurs théoriques calculées par leurs propres modèles mathématiques. La suspension partielle de FASB#157 a permis aux banques de renouer avec les profits (virtuels !). A titre d’exemple, les 2.5 mds de USD de bénéfice de Citigroup proviennent d’une dévaluation des obligations qu’il a émis (l’idée étant qu’il pourrait les racheter et faire du profit) et de l’assouplissement de FASB#157 (631 millions de USD). Cette marche arrière comptable a entraîné une remontée des cours des actions bancaires alors que fondamentalement rien ne justifie cette remontée. Mais cela permet aux banques de lever du capital frais dont elles ont grand besoin.
Un autre regard
Les grands médias financiers sont assez homogènes dans l’information et surtout les commentaires qu’ils font et qui peuvent se résumer par: « pas de catastrophisme ». Ces médias, éternellement optimistes pour ne pas affoler les épargnants, soutiennent l’approche keynésienne de résolution de la crise (plans de relance) mise en place par les divers gouvernements. Depuis le début de cette crise, cette manière de présenter les choses a été très défavorable aux investisseurs qui ne peuvent anticiper les mauvaises nouvelles. Aussi, pour leur permettre d’avoir toutes les cartes en main avant d’investir, je crois utile de présenter deux autres éclairages :
Citons tout d’abord une cause majeure de la crise qui est totalement ignorée des médias traditionnels: les banques centrales toujours à la recherche du meilleur taux pour l’économie et le système de réserves fractionnaires. Il s’agit d’un système tellement implanté que pratiquement personne n’y voit le moindre risque. L’argent est créé à partir de rien en l’adossant à des collatéraux qui ne sont que des promesses de rembourser une dette. A titre d’exemple, initialement il s’agissait de promesses faites par le gouvernement américain (obligations gouvernementales) mais actuellement la Fed et les banques acceptent comme collatéral, pour créer de l’argent, directement ou indirectement, des obligations émises par Fannie Mae et Freddie Mac (en survie artificielle grâce à l’argent des contribuables) ou des papiers commerciaux que personne ne veut acheter ou des titres adossés à de l’immobilier commercial (sans locataire) ainsi que toutes sortes d’obligations exotiques. Certes, ce système est légal mais il n’y a pas que de bonnes lois (le travail des enfants a bien été légal).
Le système de réserve fractionnaire qui permet une création exponentielle d’argent nouveau via le crédit, alimente ainsi des bulles spéculatives. Le crédit facile crée une demande artificielle pour des biens de consommations et cette demande fictive encourage de mauvais investissements. Les premiers à accéder à cet argent l’utilisent pour acheter des actifs. Au fur et à mesure que d’autres acteurs accèdent au crédit, ils poussent le prix de ces actifs à la hausse (ce qui profite aux premiers). Quand finalement les derniers accèdent au crédit, une bulle sur le point d’exploser s’est déjà formée. L’exemple de l’immobilier américain et du subprime illustre parfaitement ce mécanisme.
Combien de dépositaires sont véritablement conscients que leur banque prête leur argent en ne gardant en réserve qu’un faible pourcentage ? Mais, même s’ils acceptent consciemment ce système, il n’empêche qu’il a un impact négatif sur l’ensemble de la population. Et la liberté de l’un ne s’arrête-t-elle pas là où commence celle des autres ?
En réalité, ce dont l’économie a besoin c’est de capital provenant de l’épargne et pas de crédits supplémentaires via le système de réserves fractionnaires. Lorsqu’un investissement est fait à partir de l’épargne, cela veut dire que les gens ont économisé pour acheter le fruit de cet investissement. Par contre, lorsqu’un investissement est fait exclusivement à partir du crédit, il n’y a aucune garantie que le produit final sera bien acheté.
Finalement, je voudrais conclure par une vision de l’avenir toute différente de celle donnée par les grands médias. J’ai déjà esquissé ce scénario dans un précédent article mais dans l’euphorie actuelle (fin avril) j’estime qu’il faut remettre les pendules à l’heure. Une fois encore mon but n’est pas de sombrer dans la déprime mais de se préparer. Je crois que la seule chose qui ne soit pas encore clair en ce qui concerne l’avenir, mais qui devrait se préciser au plus tard à l’automne 2009, c’est de savoir si la dépression sera courte (reprise économique en 2013) et très intense ou plutôt très longue (plus de 10 ans), faites de nombreuses reprises provisoires suivies de crash, le tout dans un climat de protectionnisme et de repli sur soi grandissant. Ceci étant, comme une telle dépression est inégalée dans l’histoire, il est difficile de se représenter les conséquences concrètes. Essayons néanmoins d’imaginer ce qui va se produire dans les prochains mois et années aux Etats-Unis (car c’est là que se situe le centre de la crise).
La valorisation des actions sur les marchés boursiers va s’aligner avec la réalité économique du terrain et subira de nombreuses vagues de baisses spectaculaires. Le S&P 500 chutera bien en-dessous des 500 points. On peut s’attendre alors à des interventions plus directes et plus musclées du gouvernement américain. Ce dernier n’hésitera pas à acheter directement des actions, avec des dollars frais crées par la Fed, pour soutenir les bourses et surtout les fonds de pension confrontés à des vagues de « baby boomers » qui prennent leur retraite. Cela n’aura aucun effet durable et permettra à de grands fonds de se débarrasser de vastes portefeuilles d’action sur le dos des contribuables. Tout sera fait pour empêcher les ventes à découvert (« short selling »). L’or et les SDR du FMI joueront le rôle central anticipé par le puissant lobbyiste « Council of Foreign Relation »ii.
La grande majorité des retraités qui avaient misés sur une retraite par capitalisation boursière se retrouveront sans rien, incapable de rester chez eux et obliger de demander de l’aide des services sociaux ou d’aller vivre chez leurs enfants. Et inversement les retraités qui auront encore une pension risquent de voir revenir leurs enfants, sans emploi, incapable de payer leur logement. Dans bon nombre d’Etats, les services sociaux seront tout simplement débordés et, avec des rentrées financières en chute libre, les autorités publiques seront incapables de les soutenir.
Le gouvernement enverra encore des chèques de relance (comme en 2008) qui susciteront l’espoir des investisseurs mais qui resteront comme en 2008 sans le moindre effet.
Comme le nombre d’emprunteurs est largement supérieur aux nombre d’épargnants et face aux déficits publics grandissants, il faut s’attendre à une forte dévaluation du dollar. L’impact sur les marchés monétaires sera catastrophique mais accélérera la mise en place d’une monnaie mondiale de réserve à la place du dollar US. De nombreuses monnaies locales verront le jour. Dans ce contexte, le seul acheteur d’obligations gouvernementales américaines restera la Fed.
Le chômage va exploser et le gouvernement ne parviendra plus à masquer la réalité par des artifices statistiques et décidera probablement de ne plus publier le moindre chiffre quand le taux de chômage réel atteindra les 30%.
La surcapacité commerciale va devenir criante: énormément de centres commerciaux en tous genres, motels, hôtels, aéroports locaux, business center... vont faire faillite et transformer des quartiers entiers en zones abandonnées, dangereuses et sans aucun entretien faute de moyens financiers.
D’ici fin 2010, des dizaines de millions de ménages seront en retard de paiement (ou carrément ne payeront plus du tout) leurs emprunts hypothécaires. Bon nombre de banques ne pourront suivre les innombrables saisies immobilières. Dans ces conditions, les banques seront plus insolvables que jamais et le gouvernement devra les nationaliser « provisoirement » pour éviter une ruée. La FDIC devra elle aussi être recapitalisée plusieurs fois.
Avec un salaire figé, une perspective de pension fortement réduite, il est probable que les forces de police vont se tourner vers la corruption pour survivre. Au fur et à mesure que le chômage augmentera et que de plus en plus de personnes dormiront dans des tentes, les troubles sociaux et protestations vont se multiplier. La natalité va s’effondrer. Les manifestations contre les augmentations de taxes (appelées « Tea Parties » par référence à la manifestation qui déclencha à Boston la guerre d’indépendance), seront de plus en plus nombreuses et de moins en moins pacifiques !
Obama sera fortement critiqué pour ne pas avoir apporté le changement espéré. De plus en plus de milices armées verront le jour, d’abord au Montana et dans le Tennessee, puis un peu partout.
Les prédictions du professeur Igor Panarin qui étudie les mouvements séparatistes aux États-Unis depuis une décennie, s’avéreront exactes: la première sécession en 2010 et la dislocation des États-Unis dans les cinq ans pour donner naissance à de nouveaux États. D’ailleurs le représentant républicain du Texas Ron Paul et ancien candidat à la présidence est intervenu sur CNN pour rappeler que le droit de sécession est un droit constitutionnel pour tout État membre de l’Union. Le gouverneur Rick Perry qui participera à la prochaine réunion annuelle du très influent Groupe de Bilderberg en mai 2009, n’a pas manqué d’assister à la « 2009 Tea Party » du Texas. À cette occasion, il a déclaré à la presse : « Le Texas est un lieu unique. Quand nous sommes entrés dans l’Union, en 1845, une des conditions posées était que nous pourrions partir si nous le décidions… J’espère que l’Amérique en général et Washington en particulier en sont conscients. Nous avons une grande Union. Il n’y a absolument aucune raison de la dissoudre. Mais si Washington continue à emmerder les Américains, qui sait ce que cela provoquera ».
Le 17 mai 2009, Pascal Roussel, analyste en produits dérivés au sein du Département des Risques Financiers de la Banque Européenne d’Investissement (BEI). Les opinions exprimées sont celles de l’auteur et ne reflète pas nécessairement l’opinion de la BEI ou de son management.
Email: pasroussel@gmail.com
i Pour en savoir plus sur ce seuil critique, lire article « L’hyperdéflation » sur le site : www.leseditionsromaines.com/?pg=economy
ii Pour en savoir plus sur les SDR et l’or, lire l’article sur le site : www.leseditionsromaines.com/?pg=economy&arch=32
iii article sur le site : www.leseditionsromaines.com/?pg=economy&arch=42
Voir aussi : www.nakedcapitalism.com/2009/03/guest-post-banks-were-profitable-in.html
Les Européens ont voté pour que la crise continue, par Michel Rocard
LE MONDE | 06.07.09
Il y a quelque chose d'étonnant dans l'état actuel du débat sur la situation économique. Chacun admet qu'il y a crise. Le débat porte sur le fait de savoir si on a "touché le fond" et s'organise autour de la date probable d'une éventuelle reprise, à l'automne ou en 2010. Après tout, pourquoi pas ? L'étonnant est le contenu : on nous présente des confrontations de pronostics d'experts sur les périodes, mais quasiment pas d'informations factuelles permettant de se faire une idée sur le fait de savoir si on est oui ou non en train de sortir de la crise.
Ce constat comporte quelques exceptions pour le champ de la finance et de la banque. Les faits sont patents : les banques dominantes se sont à peu près rétablies, on ne craint plus de faillite majeure dans ce secteur, la transmission de la banqueroute par contagion paraît, de l'avis général, arrêtée. La confiance interbancaire est donc en voie de rétablissement lent, ce qui est naturellement une des conditions de la reprise.
L'accord semble lui aussi acquis sur la raison majeure de ce résultat positif. Les puissances publiques, contrairement à la crise de 1929-1932 où leur sottise cumulative avait tout aggravé, ont là agi avec rapidité, convergence intellectuelle et considérable puissance. Si le contribuable ne paiera pas tout de cet effort, c'est tout de même lui qui, dans son infinie bienveillance, a fourni la garantie et assumera finalement une part significative de la charge. Il n'est pas apparent que cette issue pose à la profession bancaire un problème éthique considérable.
L'impression de fin des tensions et de redémarrage partiel de l'activité est si claire dans ce secteur que la profession bancaire, un peu partout, a entrepris d'actives campagnes pour éviter les contrôles envisagés, et conserver la possibilité de verser à ses dirigeants et à ses traders des rémunérations extravagantes. L'étrange atmosphère de sortie de crise, entretenue conjointement par les gouvernements, les banquiers et la presse, contribue grandement à minimiser l'importance des problèmes.
Ainsi la City a contribué à une offensive, ces semaines récentes, pour déstabiliser Gordon Brown, le premier ministre britannique, coupable de vouloir un peu trop nettement mettre de l'ordre dans le système. Et le président américain Barack Obama est visiblement aux prises avec ses banquiers et ses sénateurs sur le même sujet. Le débat est moins véhément en France et en Allemagne, mais il est de même nature.
LA PRÉCARISATION DU TRAVAIL
Il semble qu'au total on s'oriente vers une – légère ? – mise à distance des paradis fiscaux, vers des discours symboliques sur les rémunérations, et vers le statu quo, le maintien de l'existant en ce qui concerne les produits dérivés. Si c'est finalement le cas, on aura maintenu le système en préservant aussi ses lourds facteurs d'instabilité.
Le détonateur financier pourra sauter une nouvelle fois dans quelques années. Après tout, cela fait quelque vingt ans que le monde connaît une crise financière grave à peu près tous les cinq ans… De là à essayer de réduire le volume insensé de l'activité financière par rapport à celui de la production, de là à essayer d'entraver la cupidité collective qui a fait dériver l'essentiel de cette profession vers l'immoralité, il y a un pas que l'on se garde bien de franchir. Et on recommence.
Mais il n'est pas sûr que le plus grave soit là. Les économies développées sont à peu près toutes en récession en ce moment. Plus qu'une récession, qui peut être brève, c'est la situation du chômage qui justifie l'emploi généralisé du mot crise. Or dans ce domaine, les rythmes actuels d'augmentation du chômage sont effrayants – la France s'attend à repasser au-dessus des 10 % d'ici à un an, les Etats-Unis au-dessus de 8 % soit un quasi-doublement en trois ans – et les perspectives fort inquiétantes.
Et pourtant sur ce front, celui de l'affaiblissement de la consommation, l'élément majeur est moins le chômage que la précarisation du travail. A cet égard, toutes les économies développées atteignent depuis plus d'une quinzaine d'années des pourcentages de travailleurs précaires compris entre 15 % et 20 %. Les précaires consomment aussi peu qu'ils le peuvent. Partout, la crise récente a encore aggravé leur nombre.
Mais curieusement, statisticiens officiels et gouvernements sont fort discrets sur ce point. On suit mal la variation. Chacun sait cependant qu'aujourd'hui, en Amérique du Nord, en Europe et au Japon, plus du quart de la population est soit en situation précaire, soit au chômage, soit pauvre. Un quart : 70 millions de personnes pour l'Europe, 40 à 50 pour les Etats-Unis, sans doute une trentaine pour le Japon, c'est évidemment massif pour le dynamisme de la consommation.
De fait, en une trentaine d'années, donc lentement, la part des salaires et des revenus de protection sociale dans les PIB respectifs a diminué d'entre 7 % à 10 %. Cet indicateur est contesté à cause de la faible lisibilité de la période de référence et des différences de mode de calcul ici ou là. Reste que la masse des chômeurs, des précaires et des pauvres est repérée, et qu'elle rend compte d'un sérieux tassement de la vitesse de croissance de la consommation.
On comprend mieux ainsi que, si le capitalisme développé a connu dans toute la triade (Amérique du Nord, Union européenne et Japon) une croissance moyenne de 4,5 % à 5 % l'an entre 1945 et 1970, il s'échine aujourd'hui (avant la crise) à essayer de retrouver 2,5 % à 3 % de croissance sans vraiment y parvenir.
Dans la mesure où l'indicateur de crise est le marché du travail, la crise, c'est d'abord cela. Cette situation rend compte de ce que le détonateur financier (hausse de prix des matières premières liées aux produits dérivés, puis subprimes, puis titrisations en partie frauduleuses, et chaîne de faillites) ait frappé des économies anémiées, donc sans résilience. De cette situation, personne ne parle et personne n'émet l'intention d'y porter remède. Or le fond de la crise est là.
En sortir n'est pas facile. Relancer exclusivement la consommation n'a guère de sens : on importerait davantage, notamment de Chine et d'Inde. C'est par l'investissement que le cycle vertueux doit être réamorcé, et surtout par l'investissement dans les énergies renouvelables, les techniques et produits bio. C'est ce démarrage qui pourra ensuite entraîner pouvoir d'achat et consommation vers la hausse.
Or l'investissement dans l'industrie, les services, et même l'agriculture et l'agroalimentaire, est gravement entravé pour deux raisons. Primo, toutes les entreprises importantes du monde développé ont vu en un ou deux ans leurs actifs financiers au bilan perdre une bonne moitié de leur valeur; le resserrement des fonds propres aux bilans étrangle évidemment les possibilités d'investissement. Secundo, le redressement relatif et précaire du monde bancaire s'accompagne tout aussi évidemment d'un resserrement draconien des conditions de crédit. On s'oblige à ne prêter qu'avec plus de prudence.
IL Y A DU SOUCI À SE FAIRE
Une "reprise économique" n'est donc guère probable à court-moyen terme. Les facteurs en sont absents. La sortie de crise suppose, après le redémarrage par l'investissement, de retrouver un mécanisme liant les salaires aux gains de productivité.
Dans ces conditions le pronostic devient celui d'une stabilisation entre 5 % et 10 % en dessous du niveau de production atteint précédemment, puis d'une croissance à peu près nulle ou extrêmement lente pour les trois ou quatre prochaines années.
Cela veut dire mise à mal de la cohésion sociale, fragilité des gouvernements, montée du populisme. Si le détonateur financier – puisqu'on est en train de préserver le système bancaire y compris ses facteurs de déséquilibre – réexplose dans peu d'années, il frappera des économies encore plus fragiles et anémiées.
Il y a du souci à se faire, je suis désolé de ne pas savoir m'en cacher. En trente ans, c'est une révolution intracapitaliste qui s'est faite, et pour le pire. Le motif de ce changement majeur est tout simple : dans le monde bancaire, c'est une avidité démesurée, une orientation viscérale vers la recherche de la fortune, qui explique aussi bien l'extension vertigineuse des produits dérivés que les invraisemblables niveaux de rémunération, comme la tendance évidente à la tricherie et à l'immoralité à l'œuvre dans les subprimes et les titrisations de créances douteuses.
Dans l'économie réelle, c'est le durcissement de la pression actionnariale, quasi absente jusqu'en 1980, ensuite organisée par les fonds de pension, d'investissement ou d'arbitrage, puis renforcée par la prise de pouvoir ou la constitution de minorités de blocage par tous ces fonds dans toutes les entreprises contemporaines ou presque. On veut du gain en capital, quitte à broyer les logiques d'entreprise. Chacun se souvient de la folle référence aux 15 % de rendement financier exigés un temps par les fonds.
Le diagnostic est limpide : les classes moyennes supérieures des pays développés sont en train de renoncer à l'espoir d'arriver à l'aisance par le travail au profit de l'espoir de réaliser des gains en capital rapides et massifs, bref de faire fortune. Ce comportement sociologique est incompatible avec le bon fonctionnement et surtout la stabilité du système.
La social-démocratie internationale explique depuis un demi-siècle que les marchés ne sont pas auto-équilibrants, qu'il faut réguler économie et finance, et lutter fiscalement contre les inégalités. Les faits, et cette crise, lui donnent tragiquement raison. Elle vient pourtant de perdre partout les élections européennes, et cela massivement.
En votant partout conservateur, pour les forces qui nous ont amenés à la crise, les électeurs ont montré leur attachement au modèle du capitalisme financiarisé. L'espoir du gain boursier, de la fortune est devenu trop prégnant. Le résultat ne laisse guère espérer un traitement politique sérieux de l'anémie économique actuelle. Combien faudra-t-il de crises pour convaincre les peuples ? En tout cas, le mécanisme de leur répétition paraît
enclenché.
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Michel Rocard est ancien premier ministre (1988-1991).
La cause essentielle de la crise actuelle
Le schéma de la crise actuelle est bien connu : crise immobilière aux Etats-Unis, crise financière et économique mondiales.
L’ampleur de celle-ci a permis de dégager le seul point de comparaison possible : la crise de 1929.
Est-il possible de dégager, dans l’état actuel des choses, une cause essentielle à la crise. Comme nous allons le voir, malgré l’utilisation de produits titrisés, c’est le secteur financier qui a supporté l’essentiel des pertes, dans un premier temps, et il y a un point commun entre la crise actuelle et la crise de 1929 : l’effondrement du système financier dû à l’endettement des ménages.
Le système financier a supporté, dans un premier temps, les pertes dûes à la crise immobilière :
Ce sont les biens immobiliers de catégorie inférieure qui ont le plus augmenté, puis baissé, aux Etats-Unis, à la suite du retournement du marché immobilier. Ce sont, en revanche, les biens immobiliers de catégorie supérieure qui ont le moins augmenté et baissé.
A Los Angeles, San Francisco, San Diego et Miami, la baisse des prix a atteint 50%, voire 57%.
Lorsque le marché de l’immobilier s’est retourné à partir de 2007, un nombre croissant de maisons avaient une valeur inférieure à celle des emprunts contractés, cela concernait en décembre 2008, 10,5 millions de ménages.
Les premières victimes ont été évidemment les acquéreurs à faible revenu qui avaient contractés des crédits subprimes au sommet de la bulle immobilière et qui n’avaient pour seul bien que leur maison dont la valeur nette était faible.
Le reste des pertes a donc du être absorbée par le système financier.
On peut donc dire qu’il a subi un coup sans précédent depuis la Grande Dépression dû à la faiblesse de la situation financière des individus qui possédaient des actifs immobiliers en baisse ce qui renvoie à un système bancaire qui a cru que l’utilisation systématique de produits titrisés, lui permettait de se libérer du contrôle du risque et d’externaliser celui-ci sur des investisseurs institutionnels à la recherche d’une forte rentabilité.
Afin de mieux comprendre ce qui s’est passé, il faut prendre pour point de comparaison, la crise des valeurs internet des années 2000.
Entre décembre 1999 et septembre 2002, lors de la baisse du marché des actions, ce sont 10 billions de dollars de valeur nette qui se sont évaporés.
Si on prend, par ailleurs, l’indice BKX des sociétés financières, on se rend compte que ,sur la même période, celui-ci avait baissé de moins de 6%.
Lors de la crise actuelle, la valeur de l’immobilier résidentiel a diminué d’environ 3 billions de dollars, mais l’indice BKX a chuté de 75% par rapport à son pont haut de janvier 2007.
Comment expliquer qu’une crise qui efface 10 billions de dollars, ne cause presque pas de dommage au système financier, alors que la crise actuelle a provoqué son effondrement.
Durant la chute des marchés actions dans les années 2000, les actifs appartenaient à des investisseurs institutionnels et à des particuliers qui étaient soit propriétaire de ceux-ci, soit en détenaient une faible partie grâce à l’endettement, les pertes ont donc été supportées par leurs propriétaires.
Alors que dans la période actuelle, les actifs immobiliers aujourd’hui en baisse, ont été acquis avec un endettement de 90%, voir de 100% (sans remplir d’ailleurs le moindre questionnaire). Les baisses pouvant atteindre, dans les villes les plus touchées, 50%.
Au cours de la crise actuelle, avec la baisse des prix de l’immobilier, des millions de maisons se sont mise à valoir moins que le montant des emprunts contractés pour les acheter, les emprunteurs ayant toujours la possibilité d’abandonner leurs prêts afin de se libérer de leurs dettes . En conséquence des pertes énormes sont retombées sur le système financier : banques d’investissement, investisseurs en Mortgage - Backed - Securities, vendeurs de Credit Default Swaps, et sur l’assureur en dernier ressort, le Trésor Américain.
Une bulle basé sur un excès d’endettement des ménages induit donc un risque systémique fort. La Grande Dépression et la crise des Subprimes en sont la parfaite illustration.
La crise actuelle et la crise de 1929 ont une cause essentielle commune : l’excès d’endettement des ménages qui a provoque l’écroulement du système financier.
Dans un article paru en 1983, Ben Bernanke (l’actuel président de la FED) a expliqué, que durant la Grande dépression, les graves dommages subis par le système financier avaient entravé sa capacité à s’acquitter de son rôle économique qui est de prêter aux ménages afin qu’ils puissent acheter des biens durables ainsi qu’aux entreprises commerciales et industrielles.
Il faut reformuler cette hypothèse afin de l’adapter à la crise actuelle, de la manière suivante : les graves dommages subis par le système financier mondial dûs à l’utilisation de produits titrisés, ont rendu celui-ci insolvable et ont entravé sa capacité à s’acquitter de son rôle économique qui est de prêter aux ménages afin qu’ils puissent acheter des biens durables et aux entreprises industrielles et commerciales afin qu’elles puissent financer leurs investissements et leurs cycles d’exploitation.
La crise actuelle est par définition un crise économique mondiale qui est due, au blocage synchronisé des marchés du crédit à l’échelle mondiale, et qui est marqué par des faillites en chaîne, une très forte augmentation du chômage et une contraction du commerce international. C’est une différence majeure avec la crise de 1929 qui n’était pas à l’origine une crise mondiale.
Rien n’illustre mieux cela, que la crise du secteur automobile dûe, en partie, à une offre excédentaire au niveau mondial, mais aussi à la réduction drastique du crédit automobile, notamment aux Etats-Unis.
Elle marque donc une rupture dans un long cycle de croissance qui a commencé dans les années 80. Ajoutons à cela que les événements des 10 dernières années présentent une très forte similitude avec la période menant à la grande dépression.
En 1920, la dette hypothécaire résidentielle représentait 10,2% de la richesse des ménages américains; en 1929 elle en représentait 27,2%.
La grande crise serait dûe à un excès de spéculation, entre le printemps 1927 et l’automne 1929.
Or, si les difficultés des banques avaient été causées par les pertes sur les prêts faits aux coutiers concernant les achats sur marge (possibilité d’acheter une action en ne payant que 10% de sa valeur et en empruntant le reste à un courtier), celles-ci auraient du faire ressentir leurs effets immédiatement après le Krach boursier. Alors que le système bancaire n’a pas connu de tensions sérieuses avant l’automne 1930.
En 1929 les bénéfices des banques avaient atteint un montant record de 729 millions de dollars. Elles étaient, toutefois, fortement exposées à l’immobilier : la baisse des prix de l’immobilier et les abandons de prêts devaient par la suite balayer les banques par milliers.
Si l’effondrement du système bancaire au cours du « Bank Holiday » de mars 1933 avait été provoqué, comme l’ont affirmé Milton Friedman et Anna Schwartz, par la contraction de l’offre de monnaie, alors les injections massives de liquidités au cours de la crise actuelle auraient du éviter l’effondrement des marchés financiers.
Il semble que la Grande dépression et la crise actuelle trouvent leur origine dans un excès d’endettement des ménages (en particulier de l’endettement hypothécaire).
L’hypothèse que l’on peut proposer est que celui-ci peut provoquer un écroulement du système financier, en particulier lorsqu’il concerne les ménages qui sont concentrés dans le bas de l’échelle de la répartition des richesses et des revenus.
Nous assistons donc au deuxième grand effondrement du à l’endettement des ménages, même s’il y a une grande différence avec 1929.
La crise de 1929 a provoqué l’effondrement du système financier américain, alors que la crise des subprimes a provoqué l’écroulement du système financier mondial, à cause de la mondialisation des marchés financiers et de l’utilisation de produits titrisés qui ont lié entre elles les différents zones économiques du monde.
Une question vient intuitivement à l’esprit pourquoi les dirigeants du monde, surtout aux Etats-Unis d’ailleurs, ont-ils permis un endettement aussi extravagant?.
A mon sens, ils étaient prisonniers d’un modèle de croissance basé sur la primauté de la finance et donc sur la recherche d’une très forte rentabilité à court terme (rentabilité des capitaux propres).
Dans ce cadre, on ne pouvait que stimuler la croissance par l’endettement, sans remettre en cause le partage des richesses et des revenus.
En définitive l’endettement a masqué la faiblesse de la croissance.
En conséquence aucun dirigeant n’était prêt à remettre en cause le principe de l’endettement, car cela aurait remis en cause l’euphorie ambiante et le rôle dominant du secteur financier. Le prix politique à payer aurait été trop important.
On préfère toujours la mort lente à la mort rapide.
Dans son remarquable ouvrage, La crise économique de 1929 - Anatomie d’une catastrophe financière, J.K.GALBRAITH, identifie cinq critères qui permettaient de déterminer que l’économie américaine était en mauvaise santé : la mauvaise répartition des revenus, la structure déficiente des sociétés (Holdings et sociétés d’investissement), la piètre qualité du système bancaire, l’état incertain de la balance commerciale et la faiblesse des connaissances économiques.
Remarquons que ces critères sont toujours d’actualité, mais il insistait particulièrement sur le premier d’ente eux : la mauvaise répartition des revenus.
La courbe des revenus a ainsi suivi, aux Etats-Unis une courbe en U. Elle a retrouvé au début des années 2000, les niveaux de 1920.
La solution définitive à la crise de 1929 a consisté à mettre, après la seconde guerre mondiale, en face des innovations technologiques (l’automobile) et des gains de productivité, le modèle de consommation adapté : la consommation de masse.
Si l’on veut résoudre la crise actuelle, il faut faire exactement la même chose, dans des formes adaptées à notre époque, ce qui passe par une meilleur répartition des richesses et des revenus à l’intérieur de chaque pays et dans le monde. Les inégalités freinent la croissance, d’autant plus que le poids financier de la crise financière et économique pèse sur les États (même si dans un premier temps, le système financier a supporté les pertes dues à la crise immobilière).
Il faut, en outre, tenir compte d’un paramètre important. La crise actuelle est plus grave que celle de 1929, car elle est par définition mondiale. En effet selon les calculs des économistes Barry Eichengreen et David O’Rourke, la chute de la production industrielle mondiale est depuis neuf mois aussi violente qu’en 1929. La chute des cours de bourse deux fois plus rapide, de même que le recul du commerce international.
C’est dans ce contexte qu’il faut mettre en place un nouveau modèle de croissance. La question posée est avant tout politique : le secteur financier doit-il continuer à accaparer une partie significative de la richesse produite?.
Paul Bara
http://blog-de-la-finance-et-de-l-economie.over-blog.com/
19 juillet 2009
Un très mauvais climat
Publié par Paul Jorion
Ce texte est un « article presslib’ » (*)
Son nom est le Borowitz Report et son édition du 16 juillet s’intitule Goldman Sachs en pourparlers en vue d’acheter le Département du Trésor (le Ministère des Finances américain). Dans ce rapport, Borowitz explique l’offre de Goldman Sachs comme faisant partie d’un effort de rationalisation : « Nous avons déjà tant d’employés en commun ! » Et le porte-parole de la firme ajoute : « Le plus difficile pour nous en ce moment, c’est de déterminer la partie que nous ne possédons pas encore ! »
C’est une plaisanterie bien entendu mais ce genre de plaisanteries fleurissent en ce moment aux États-Unis. Certains plaisantent, d’autres se fâchent, comme Matt Taibbi dans son article devenu fameux dans Rolling Stone Magazine, d’autres encore s’énervent, se départissent, comme on dit, de leur flegme légendaire, comme Paul Krugman.
Un petit rappel : un extrait de The Great American Bubble Machine, l’article de Matt Taibbi publié dans le numéro de juillet 2009 de Rolling Stone :
« … et que rendit en échange Goldman Sachs au peuple des États-Unis en 2008 ?
Quatorze millions de dollars.
Voilà ce que la firme a payé en taxes en 2008, un taux d’imposition effectif d’exactement, oui : vous lisez bien, un pourcent. La banque a versé la même année dix milliards de dollars en rémunérations et privilèges et déclaré un profit de deux milliards de dollars – et elle a pourtant payé au fisc moins d’un tiers de la somme qu’elle a déversé cette année-là sur son P-DG Lloyd Blankfein, qui récolta 42,9 millions de dollars.
[…] Voilà le monde où nous vivons aujourd’hui. Et dans ce monde, certains sont obligés de suivre les règles tandis que d’autres reçoivent une note du sur-gé les dispensant de devoirs jusqu’à la fin des temps, avec en cadeau, dix milliards de dollars dans une enveloppe en papier kraft pour avoir de quoi s’acheter à déjeuner ».
Un extrait maintenant de l’éditorial de Krugman publié le 17 juillet dans le New York Times et intitulé The Joy of Sachs (un jeu de mots sur le titre d’un livre – illustré – qui fit scandale en 1972 : « The Joy of Sex »).
… Goldman a fait ses bénéfices en nous prenant nous, nous les autres, pour des imbéciles.
Et Wall Street y trouve un encouragement à perpétuer ce genre de petits jeux.
Les bonus gigantesques que Goldman s’apprête à distribuer prouvent que les vedettes de l’industrie financière opèrent toujours de la même manière : pile, ils gagnent, face, les autres perdent ».
Tout cela crée un très mauvais climat. Cela signifie la chose suivante : cela signifie que le peuple américain, dont on imaginait que son admiration pour la réussite financière ne se démentirait jamais n’apprécie en réalité plus guère le genre de fanfaronnades consistant pour Goldman Sachs à annoncer triomphalement que ses employés gagneront 642.000 dollars en moyenne en 2009, dans un pays où le taux de chômage frise les 10 %, non pas que le fossé entre les privilégiés et les autres se soit trop creusé – des écarts énormes entre nantis et « sous-privilégiés » (underprivileged) n’ont jamais constitué dans ce pays un obstacle insurmontable à l’identification du gagne-petit au multimillionnaire – mais du fait que la réussite du milieu financier n’apparait plus aujourd’hui fondée sur l’effort mais uniquement sur l’artifice : trop de brume artificielle cette fois-ci, beaucoup trop d’effets de miroir…
Bien sûr, des îlots de prospérité se recréent, grâce aux commissions colossales que génère la liquidation de l’ancien système à l’agonie, primes touchées par ceux qui furent responsables de sa perte et qui apparaissent encore une fois récompensés – contre toute logique et contre toute justice. La fin sans gloire d’une classe corrompue, tuée par ses propres excès est un spectacle affligeant. Mais que dire d’autre ? Et surtout, pourquoi s’énerver ?
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer sur le site de Paul Jorion.
La tuile du chômage oscille sous la bourrasque.
Il reste une tuile de la crise actuelle qui attend de nous tomber dessus. Mis à part les émeutes d’Athènes et la faillite des pays baltes, nous n’avons rien vu des amères protestations politiques en train de dévorer la légitimité des élites dirigeantes d’Amérique du Nord, d’Europe et du Japon. Cela pourrait n’être qu’une question de temps.
Au début des années 90, j’ai couvert les USA et ait vécu des expériences bizarres. L’une d’elles consista à visiter des groupes de miliciens apparus au Texas, en Idaho et dans l’Ohio à la suite d’une récession. C’étaient essentiellement des cols bleus, victimes précoces de l’arbitrage global du travail. C’étaient aussi des gens assez en colère contre Washington pour passer les weekends en treillis avec un M16. Ils protestaient en soutenant Ross Perot, candidat à l’élection de 1992, promettant de fermer la frontière mexicaine au commerce, qui ramassa 19 % des votes exprimés.
Cette protestation brouillonne se dissipa avec les emplois retrouvés après une reprise économique. Elle ne vint pas assez vite pour un groupe extrême qui fit sauter le bâtiment fédéral d’Oklahoma City en 1995. Cette fois, les emplois ne seront pas présents à la reprise. Les taux d’occupation battent des records de minimum (68 % aux USA, 71 % dans l’Eurozone) et se traduiront par des pertes d’emplois du même ordre.
Le choc n’est pas seulement venu de la perte de 467 000 emplois en mai, mais aussi d’une chute du temps de travail de 6,9 % par rapport à l’année dernière pour arriver à un misérable 33 heures par semaine.. « Jamais durant les récessions des années 90 et 2001 nous ne sommes arrivés à un nombre aussi explosif d’emplois perdus » déclara David Rosenberg de Glukin Shelf. « Nous avons perdu le nombre record de neuf millions de pleins-temps durant ce cycle. »
Les gains ont chuté de 1.6 % en taux annuel durant le dernier trimestre. La déflation des salaires à la japonaise s’installe. Plus intéressant, l’organisation international du travail est assez inquiète demander un pacte global pour éviter à tous les pays une ruineuse spirale descendante des salaires afin d’essayer de mendier un avantage à son voisin.
Des baisses de salaires US sont déguisées en réduction de temps de travail. C’est le cas de plus 238 000 fonctionnaires californiens avec deux jours chômés mensuels supplémentaires par mois depuis février. Cette situation se retrouve, avec des variantes, dans 22 autres états..
Le centre d’études du marché du travail (CLMS) de Boston affirme que le chômage US est maintenant de 18.2% selon l’ancienne méthode de calcul. La raison pour laquelle tout cela ne « ressemble » pas aux années 30 est la plus vitesse à laquelle les étapes de la Dépression se succèdent. Il faut du temps aux gens pour dépenser leurs économies et tomber dans la misère. Cela suffira peut être à nous éviter d’autres « Raisins de la Colère ». Mais 20 millions de propriétaires fonciers sont dans les chiffres rouges (NEGATIVE EQUITY). Les expulsions se poursuivent à une vitesse terrifiante.
Environ 342 000 maisons ont été saisies en avril, forçant une petite armée d’enfants à vivre dans des maisons de charité (CHARITY SHELTERS). Cela est à comparer avec les 273 000 maisons perdues en 1932. Les shériffs du Michigan et de l’Illinois refusent discrètement de jeter des familles à la rue. Ils rappellent la désobéissance de la police catholique durant la Grande Dépression.
L’Europe est environ à une année de cette situation et rattrape très vite son retard. Le chômage a atteint 18.7% en Espagne (37% chez les jeunes) et 16.3% en Lettonie. L’Allemagne a retardé la chute verticale en payant ses entreprises pour garder leurs employés congédiés dans des « Kurzarbeit ». Les « sages » d’Allemagne craignent que le nombre de sans emplois passe de 3.7 à 5.1 millions l’année prochaine. L’OCDE s’attend à 57 millions de chômeurs dans les pays riches à la fin de l’année prochaine.
Cet effet de traîne est mortel. Il est troublant de voir les gouvernements repousser les coupes budgétaires et éviter le piège de la spirale des intérêts composés de leur dette.
Le président français Nicolas Sarkozy, sensible aux humeurs du peuple, déclare : « Nous devons tout réformer. Il est impossible d’avoir un système de rentiers et d’assistés socialement avec la globalisation. Soit nous avons la justice ou nous aurons la violence. C’est une chimère de penser que cette crise est juste un incident bientôt clos et que nous pourrons continuer comme avant. »
Ce message n’est pas arrivé à Wall Street ou la City. Si les banquiers savaient ce qui est salutaire pour eux, ils percevraient un salaire d’enseignant pendant quelques années, le temps de laisser passer l’orage. S’ils touchent les bonus proposés maintenant et que les contribuables paient les erreurs de leur caste, alors ils doivent s’attendre à un contre coup féroce.
Nous avons de la chance que le président US actuel jouit d’une grande compréhension et d’un congrès avec une majorité claire. D’autres nations doivent faire avec des gouvernements très affaiblis : la grande coalition allemande paralysée, les reliques calcinées du PLD japonais, la marche à la mort des travaillistes britanniques. Quelques uns prennent des précautions : Silvio Berlusconi tente d’émasculer son parlement (avec peu de protestations) pendant que le Kremlin a activé ses unités « anti-crise » pour étouffer toute protestation à sa naissance.
Nous passons dans la phase II de la grande destruction (UNWINDING). Il serait temps de se débarrasser des textes de Keynes, Friedman et Fisher, qui furent tant utiles pour la phase I, et de commencer à étudier ce qui arriva à la société quand le chômage global échappa à tout contrôle en 1932.
Bonne soirée
Ambrose Evans-Pritchard
"The unemployment timebomb is quietly ticking" a été publié par le "Telegraph" le 4 juillet 2009
Leçon d'économie, par Jacques Attali
Dans une économie saine, l'emprunt sert à investir pas à consommer.
| lundi 22 juin 2009
Parmi les innombrables messages qui circulent sur le Net, il en est un, ces jours-ci, qui m'a beaucoup intrigué. Le voici: «Dans un village qui vit du tourisme, il n'y a plus de touristes, à cause de la crise. Pour survivre, tout le monde emprunte à tout le monde. Plusieurs mois passent, misérables. Arrive enfin un touriste qui prend une chambre dans l'hôtel, qu'il paie avec un billet de 100 euros. Le touriste n'est pas plutôt monté à sa chambre que l'hôtelier court porter le billet chez le boucher à qui il doit justement cent euros. Le boucher va lui-même aussitôt porter le même billet au paysan qui l'approvisionne en viande; le paysan, à son tour se dépêche d'aller payer sa dette à la prostituée à laquelle il doit quelques «services». La prostituée va à l'hôtel pour rembourser à l'hôtelier les chambres qu'elle louait à l'heure. Comme elle dépose le billet de 100 € sur le comptoir, le touriste, qui venait dire à l'hôtelier qu'il devait repartir tout de suite, ramasse le billet et disparaît. Au total, chacun a payé sa dette; rien n'a été dépensé, ni gagné, ni perdu, par personne. Et plus personne dans le village n'a de dettes. N'est-ce pas ainsi qu'on est en train de résoudre la crise mondiale?»
Ce texte étonnant appelle bien des commentaires :
-1. Quel est le tour de passe-passe? Comment est-il possible de faire disparaitre l'ensemble des dettes de tout un village sans que personne ne dépense un sou (sauf peut-être l'hôtelier, qui a perdu la disposition de sa chambre pendant le temps, même court, pendant lequel le client l'avait louée)? Tout simplement parce que, chaque villageois a une dette à l'égard d'un autre; de façon circulaire. Il suffit donc, pour l'annuler pour tous, de l'annuler pour chacun.
-2. La situation globale de l'économie réelle ressemble à la situation de ce village, car chacun, dans le monde, est à la fois créancier de l'un (au moins sa banque) et débiteur d'un autre (au moins une banque), et même de plusieurs autres. Et le total des dettes, par définition, est égal à celui des créances.
-3. Cette histoire donne une belle leçon d'économie: personne, dans les institutions financières au moins, ne pense à rembourser sa dette; au contraire, beaucoup s'emploient, avec l'argent nouveau qu'ils peuvent recevoir, à en créer de nouvelles, pour eux-mêmes et pour d'autres.
-4. Si l'argent que distribue en ce moment de façon presque illimitée, dans chaque pays, la Banque Centrale (ici, le touriste) servait à rembourser les dettes de tous , et d'abord celles de l'Etat (ici, l'hôtelier), plutôt qu'à en accumuler de nouvelles, en le dépensant, la crise pourrait etre résolue beaucoup plus vite et plus sainement qu'aujourd'hui, où le recul de la crise s'annonce comme la préparation d'une autre, bien plus terrible, par accumulation de dettes insurmontables.
-5. Peut être faudrait-il enseigner ainsi l'économie. Sans doute comprendrait-on mieux quelques idées simples. Et d'abord, que la priorité d'une économie saine, c'est d'utiliser l'emprunt pour investir, et pas pour consommer. Mais de cela, le système financier ne veut pas entendre parler. Même aujourd'hui, alors que la crise est encore intense, il n'a qu'une seule préoccupation: retourner au plus vite à son métier principal, endetter les autres, pour faire le maximum de profits.
Jacques Attali
slate.fr
La nuit du 4 août
Publié par Paul Jorion
Ce texte est un « article presslib’ » (*)
Une chose est certaine, il y a deux cent-vingt ans exactement, durant la nuit du 4 août 1789, il ne fut pas question de « risque systémique ». Et pourtant ! Durant cette nuit historique au cours de laquelle l’Assemblée nationale vota l’abolition des privilèges, la France, par la voie de ses représentants, entérina la fin de la féodalité, victime du risque systémique.
Il faut y réfléchir aujourd’hui et tout spécialement parce que nous n’avons pas encore suffisamment pris conscience du fait que lorsqu’on se mit à évoquer en 2007 le « risque systémique », il ne s’agissait pas d’une menace à venir pour le capitalisme mais bien de ce qui venait de le blesser mortellement et sous nos propres yeux. On se penche maintenant sur lui, feignant de croire que ses jours ne sont pas en danger et des optimistes à la sincérité douteuse clament à la cantonade qu’on lui voit reprendre des couleurs. Il est en vérité à l’agonie et rien ne pourra plus désormais le sauver.
Une solution existait en principe, exploitée ad nauseam lors des alertes précédentes, mais qui ne fut d’aucun secours cette fois-ci, bien trop coûteuse dans un contexte où les États avaient cessé de disposer de moyens de cet ordre de grandeur : la « privatisation des profits, socialisation des pertes », formule classique en cas de crise du capitalisme, a cessé d’être d’application face à l’orgie d’endettement à laquelle la finance s’est abandonnée au cours des trente-cinq dernières années. Les paradis fiscaux ont veillé à ce que seuls les pauvres paient encore des impôts, et les sommes dérisoires que ceux-ci parviennent à rassembler et à verser à l’État ont fait de la socialisation des pertes encourues par la finance, un objectif désormais hors d’atteinte.
Alors on ferme les yeux et l’on touche du bois ou bien l’on prie. On dissimule la gravité de la crise, on dope les efforts de propagande en espérant que si le moral s’améliore, les choses iront peut-être mieux assez longtemps pour que le système tout entier se refasse une santé. Ce faisant, des îlots de prospérité se recréent, en particulier grâce aux commissions colossales que génère la liquidation de l’ancien système, primes touchées par ceux qui furent responsables de sa perte et qui apparaissent encore une fois récompensés, contre toute logique et contre toute justice.
Les plus faibles furent abandonnés à leur triste sort et les moyens dont on disposait furent mobilisés pour mettre sous perfusion les rares survivants (aux États-Unis : Goldman Sachs, Morgan Stanley et J.P. Morgan Chase), confortant la thèse d’une « oligarchie » faisant barrage à une solution réelle des problèmes. Lorsqu’on se retourne vers le passé, ce sont eux du coup, ces gloutons pitoyables, incapables de se sevrer de leurs excès de table, qui semblent avoir réglé la danse de toute éternité. Lehman Brothers, passé aux profits et pertes le 15 septembre de l’année dernière, était un concurrent de Goldman Sachs et l’on note alors avec un haussement d’épaules : « Ne vous l’avais-je pas dit : “Government Sachs” ! »
Or la concurrence faisait rage aux beaux jours entre les banques et la thèse de l’inféodation du capitalisme à l’« oligarchie » lui suppose a posteriori une robustesse intrinsèque dont il ne reste en tout cas rien aujourd’hui. « Les choses iraient bien », affirme-t-on maintenant, « si les méchants (lisez : le dernier carré) n’avaient pas kidnappé l’héritière ! Mettons-les à l’ombre et tout rentrera dans l’ordre ! » Si cela était seulement possible ! On n’assista pas, je l’ai dit, à un processus en deux temps où, dans le premier, l’on prenait conscience de l’existence du risque systémique et dans le second, on en prenait avec effarement la juste mesure : on découvrit l’existence du risque systémique lorsqu’il avait fait son œuvre et que le pot-au-lait était brisé.
Les soubresauts du moribond se poursuivront quelques temps encore et sa survie assistée nous convie, non plus dans la Wall Street florissante d’autrefois mais dans son cadre en ruines, au spectacle renouvelé de tous les excès passés : ceux d’une aristocratie condamnée à terme, s’accrochant désespérément aux dernières bribes de son pouvoir et aux signes passés d’un Âge d’Or définitivement éteint.
Quand aura succédé au système capitaliste celui destiné à prendre sa suite, la succession de l’un par l’autre n’apparaîtra pas comme ce qu’elle est pourtant : la substitution banale d’un système neuf à un autre cassé, mais comme le triomphe de la Raison : l’évacuation sans gloire d’une classe corrompue, terrassée par ses propres outrances.
(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer sur le site de Paul Jorion :
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Créer des monnaies par millions
LE MONDE | 18.08.09
Ne dites pas à Roland Canonica qu'il contribue à changer le monde, il croit qu'il est banquier... Et c'est d'un ton placide, avec un bel accent helvète de Neuchâtel, qu'il explique au journaliste français étonné que la Banque Wir existe depuis 1934, et que, oui, elle gère sa propre monnaie, et que, ma foi, ça marche bien : 60 000 entreprises participent au système. Bien sûr, on a été un peu prudents, on visite tous les clients avant d'ouvrir un compte. Ah, un détail, les wirs ne rapportent pas d'intérêts.
Si M. Canonica est très heureux que vous l'appeliez, il n'est pas du genre à vous promettre que sa banque se pliera en quatre pour vous, et qu'il multipliera vos économies par miracle. "On vise le long terme", dit-il. Et, en passant : "C'est une opportunité pour résister à la mondialisation." En fait, la Banque Wir, dont M. Canonica se présente comme "le technicien", est un archétype des systèmes monétaires indépendants que de plus en plus de groupes divers veulent créer à travers le monde : elle crée et gère sa propre monnaie.
Elle est née en Suisse en 1934, au coeur de la crise économique, de l'union d'une quinzaine de petites entreprises : celles-ci voulaient pouvoir s'échanger leurs produits, alors même que, faute d'argent, le commerce était au point mort. L'idée était de s'ouvrir des crédits mutuels au sein d'un Wirschaft Ring ("cercle économique"). Ils seraient comptabilisés en une unité spécifique, le wir, de valeur égale à un franc suisse.
Comment cela fonctionne-t-il ? Quand l'entreprise A achète quelque chose à B, A reçoit un crédit et B enregistre le débit correspondant. Le débit en wir sera compensé par les ventes de B à un participant C, ou réglé en francs suisses, avec lesquels la convertibilité est totale.
Le système a fait ses preuves, de nombreuses autres entreprises s'y sont agrégées, l'organe de comptabilité a obtenu le statut bancaire. Mais cette banque présente une caractéristique remarquable : elle ne cherche pas à gagner de l'argent, juste à faciliter les transactions entre les participants. "Nous pratiquons un taux de 0,8 %, pour couvrir les frais, dit M. Canonica d'un ton détaché. C'est beaucoup moins qu'ailleurs." Le système prospère : soixante-quinze ans après sa création, il fait circuler chaque année plus de 1,7 milliard de francs suisses (1,1 milliard d'euros), et il est cité en exemple par un des meilleurs spécialistes mondiaux des monnaies complémentaires.
"Vous l'aimez cuit comment, votre saumon ? - Euh, comme vous voulez, ça ira." Bernard Lietaer reçoit très gentiment dans son grand appartement de Bruxelles, décoré de masques africains et asiatiques et de centaines de livres. Plutôt que de vous retrouver dans un restaurant, il prépare - avec talent, il faut le dire - le repas, tout en poursuivant la conversation.
Son amabilité recouvre une longue et originale expérience de financier. Au sein de la Banque royale de Belgique, il a appartenu à la petite équipe qui a conçu le système monétaire qui a conduit à l'euro ; puis, il est devenu gérant d'un des premiers fonds spéculatifs, le Gaia Fund, au début des années 1990. Il était alors un des plus gros acheteurs "d'options" à la City de Londres. Mais, aussi étrange que cela paraisse, il a quitté ce jeu qui ne répondait pas à ses aspirations, et a commencé à se passionner en intellectuel sur le phénomène monétaire, avant de promouvoir les monnaies complémentaires.
Pour comprendre sa démarche ou celle de la Banque Wir, il faut se rappeler un fait, si contraire au sens commun : la monnaie n'est pas fabriquée par une autorité centrale qui l'adosse à des réserves d'or ou d'argent ; elle est créée par les banques privées à partir des promesses de remboursement des emprunteurs. Et durant les dernières décennies, les banques se sont émancipées de toute autorité - avec les résultats que l'on sait.
"L'homogénéisation monétaire, dit M. Lietaer, a incontestablement facilité les échanges à chacune des étapes historiques, le passage à l'Etat-nation, puis la mondialisation. Mais elle a aussi pénalisé la capacité de gérer les problèmes qui se manifestent dans les économies locales. En même temps, la puissance financière a tendance à se concentrer dans un nombre sans cesse plus réduit de centres de décision de plus en plus éloignés du citoyen ."
Les conséquences sont néfastes. La monnaie est indifférente à la finalité de l'échange, et se moque de servir à enfouir des déchets toxiques ou à dispenser des cours d'alphabétisation. Elle pousse à des activités susceptibles de détruire l'environnement : "Quand une banque prête 300, il faut lui rendre 600. La croissance est nécessaire pour créer les 300 supplémentaires", explique Bernard Lietaer. La création monétaire étant aux mains des banques, elle conduit à la concentration d'argent d'un côté et à la sous-monétarisation d'une partie de la population mondiale de l'autre : "Cette rareté, écrit un autre spécialiste, Patrick Viveret, oblige les dominés à n'utiliser qu'une faible partie de leur potentiel d'échange et d'activité." Et puis, comme l'expérience actuelle le montre, le système financier est intrinsèquement instable.
La solution de Bernard Lietaer à tous ces maux ? "Il faut de la diversité monétaire, comme il y a de la biodiversité dans une forêt, afin d'amortir les chocs. Les sociétés matriarcales ont toujours eu un système de double monnaie : une pour la communauté dans laquelle on vit, l'autre pour les échanges avec l'extérieur. Il nous faut créer des monnaies complémentaires qui permettent aux communautés de satisfaire leurs besoins d'échange sans dépendre d'une autorité extérieure."
Le plus étonnant est que déjà, nombre de monnaies s'émancipent du système dominant : les bons de réduction dans les supermarchés, les "miles" des compagnies aériennes ou les chèques-déjeuner sont si courants qu'on n'y prête plus attention. A une échelle plus impressionnante, les "marchés d'émissions de gaz à effet de serre" mis en place par les Nations unies ou par l'Union européenne afin de parer au changement climatique ne créent rien moins qu'une nouvelle monnaie, la monnaie carbone.
Partout dans le monde, des communautés créent de nouvelles monnaies : les SEL (système d'échange local) permettent aux individus d'échanger leurs compétences, comptées en unités de temps. Les SOL (abréviation de solidaire), expérimentés en France par une dizaine de communes, fonctionnent sur carte à puce comme une carte de fidélité dans un magasin - sauf que c'est tout un réseau de magasins et d'institutions qui participent au système.
En Allemagne, plus d'une trentaine de monnaies régionales (appelées regio) ont cours. L'Argentine a passé le pire moment de sa crise financière, entre 1998 et 2002, avec des systèmes privés d'échange qui ont impliqué jusqu'à six millions de personnes. Au Brésil, dans un bidonville de Fortaleza, la Banco Palmas délivre depuis dix ans des microcrédits avec le palma , sa monnaie, qui présente un taux d'intérêt très faible. Elle a ainsi créé 3 200 emplois. D'autres villes brésiliennes commencent à imiter cette démarche.
Le mouvement est stimulé par l'affaissement du système financier capitaliste, et va prendre une autre ampleur grâce aux nouvelles technologies. Les téléphones portables deviennent un moyen de paiement électronique. Une possibilité de plus en plus appréciée en Afrique, où le système bancaire est défaillant : au Ghana, par exemple, TradeNet permet d'effectuer les transactions des matières premières agricoles sur le téléphone.
Internet pourrait permettre à des communautés autonomes de créer leur propre monnaie. Un réseau discret prépare cette mutation, dont Jean-François Noubel, cocréateur en son temps du serveur AOL, est un prophète : "La philosophie d'Internet peut s'appliquer à la monnaie comme elle l'a fait avec les médias, où l'on passe d'un système centralisé à un système où chacun est producteur et transformateur d'information. Il y aura ainsi des millions de monnaies, comme il y a maintenant des millions de médias. Il s'agit maintenant de fabriquer les outils d'interopérabilité, les protocoles permettant de mettre en réseau ce qui est fait."
Concrètement, des groupes expérimentaux commencent à définir des règles d'échanges et des registres de crédit, avec deux caractéristiques essentielles : les monnaies ne peuvent générer de phénomène spéculatif, et elles peuvent être pondérées par des paramètres définis en commun, comme par exemple la bonne réputation que s'attire chaque membre du réseau. De la même manière qu'Internet repose sur des protocoles tels que HTML (format de données conçu pour représenter les pages Web), le réseau "Metacurrency project" (projet monnaies libres) achève d'élaborer un protocole pour des monnaies libres.
Les banquiers qui tiennent les rênes des institutions monétaires laisseront-ils ce bouleversement arriver ? Jean-François Noubel ne s'en inquiète pas : "Le processus est énorme, il est dans l'air, il est en train d'arriver. On va déposséder les banques du pouvoir de faire la monnaie."
Hervé Kempf
La vache et la finance folles, par Jean Fosseprez
Publié par Paul Jorion
Billet invité.
Vétérinaire de mon état, néo-urbain depuis 2 ans, j’ai exercé pendant 15 ans en milieu rural. Durant cette période, j’ai été confronté de très près à la trop fameuse crise dite de la vache folle. Pour tout dire, j’ai été le bras armé d’une législation incohérente qui me conduisit à euthanasier – par injection létale – un troupeau de 70 vaches même pas folles. C’est, entre autre, cette pathétique corrida qui m’a amené à être exhaustif sur le sujet. Par contre, mes connaissances en économie sont beaucoup plus lacunaires. Je ne sais donc si c’est une ânerie ou une lapalissade, mais il me semble que la crise actuelle ressemble davantage à une crise sanitaire type vache folle qu’à une crise économique classique. Nous verrons que si cette intuition de profane est correcte, cela expliquerait pourquoi nous serions loin d’être sortis du pétrin.
Ce qu’on peut dire d’emblée, c’est qu’avec la vache folle la (dé)raison économique l’a emporté sur la raison sanitaire. Le même processus morbide est à l’œuvre dans la crise actuelle, sauf qu’il s’exprime à un niveau supérieur : c’est la (dé)raison financière qui s’essuie les pieds sur la raison économique.
La Vache Folle, une histoire de la déraison économique
Au risque de surprendre, je dirais que la crise de la VF trouve son origine dans les accords de Bretton Woods en 1944. En effet, les USA, non contents de se tailler la part du lion dans le système financier mondial, vont aussi s’octroyer un quasi monopole de la culture du soja. Je signale qu’en matière d’alimentation animale le soja est la source de protéines de référence. C’est ainsi que les Européens n’auront de cesse de se défaire de cette dépendance phyto-protéique. Leur stratégie en la matière tiendra hélas le plus souvent du système D. Système au sein duquel les – très controversées – farines animales, du fait de leur évidente valeur protidique, trouveront toute leur place.
La deuxième date clé est le choc pétrolier de 1973. L’augmentation du prix des hydrocarbures incite les industriels du Royaume Uni à restreindre – voire à annuler – les (pourtant nécessaires) traitements thermiques et/ou chimiques des farines animales. Le maintien des marges… et de l’emploi sont à ce prix. Une pratique pourtant dénoncée comme potentiellement dangereuse dès le milieu des années 1970 par des experts du cru, en vain.
S’en suit une période obscure d’environ 10 ans qui voit l’apparition d’une neuropathie bovine inexpliquée dont le nombre de cas augmente avec le temps. Impossible de dire quand le phénomène s’amorce. Les animaux concernés seront régulièrement abattus et finiront en sauce à la menthe dans les assiettes des consommateurs, mais le plus souvent en farine dans les auges de leurs congénères. C’est ainsi que s’installe un effet boule de neige qui voit la toxicité des farines animales anglaises s’accroitre de manière démesurée avec le temps. La découverte de l’agent causal en avril 1986, la fameuse protéine prion, ne changera pas vraiment la donne.
Ce n’est qu’en juin 1988 que la culpabilité des farines animales est enfin admise par les autorités britanniques. Elles décident donc derechef d’en interdire l’usage. Mais sans donner plus de directives quant à leur devenir. Les acteurs de cette filière privatisée de nécro-recyclage se retrouvèrent donc livrés à eux-mêmes avec des stocks croissants de produits à haut risque. Qu’à cela ne tienne, en cas de tiédeur législative, force reste à la loi… du marché. Ainsi, confrontés à cette soudaine baisse de la demande intérieure, certains décident de fourguer leur daube, en douce et à prix réduit, là où on n’a pas encore eu le temps d’en interdire le commerce. La grande braderie prionique, intracommunautaire puis mondiale, peut commencer. Elle durera 10 ans.
« Mais il est bien lent le temps de la loi, il est plus rapide le temps des marchands. »
Pendant ce temps, donc, de l’autre côté de la Manche, les autres pays européens s’apprêtent à légiférer dans le même sens… chacun à son rythme.
Ainsi en France, pays des lignes Maginot et des nuages de Tchernobyl qui passent à côté, l’interdiction de nourrir les vaches avec l’ersatz entrera en vigueur un an plus tard, soit en juillet 1989. Rappelons quand même que la loi française en la matière était censée nous éviter cet Azincourt spongiforme : les restrictions à l’import sont telles, à l’époque, qu’il est théoriquement impossible que des farines animales anglaises traversent le channel. En fait, ce commerce discutable est régi par le tandem « Interdiction / Dérogation », un genre de schizophrénie législative qui signifie que c’est rigoureusement interdit, mais pas tout le temps et sous certaines conditions. Les responsables des ministères concernés (agriculture, douanes) ne furent pas plus troublés que ça devant l’accroissement sensible des demandes de dérogations dès la fin de l’année 1987. Lesquelles furent accordées avec une parcimonie toute relative et beaucoup de recommandations à l’intention du mandant. A cela il faut ajouter la fameuse tolérance à l’écoulement des stocks existants, qui autorise l’utilisation de tout ce qui a été acheté avant la date de l’interdiction. Le prion bovin britannique n’en demandait pas tant.
C’est dans ce contexte qu’il faut restituer cette allégation des industriels français de l’alimentation animale : « Nous n’avons jamais importé illégalement des farines animales. Nous avons toujours respecté la réglementation en vigueur ! ». C’est malheureusement vrai. Justement, c’est cette absence d’illégalité qui pose problème, que dis-je, qui fut le cœur du problème. On voit bien que c’est par ce vide juridique, doublé d’une aubaine économique, qui va de début 1988 à mi-1989, que le ver va entrer dans le fruit. Il est vrai que la chute du mur de Berlin en novembre 1989 ne va pas arranger les choses : elle accréditera cette idée qu’on a le droit de faire tout et n’importe quoi pourvu que ça soit inspiré de la doctrine des « vainqueurs ». Les empêcheurs de libre-échanger à tout crin n’auront plus qu’à raser les murs. L’entrée en vigueur du traité de Maastricht en 1992 en remettra une couche, le trafic des produits à risque « made in UK » y trouvera un second souffle.
« Le marché finira par s’assainir de lui-même »
Un ministre français, même pas de droite, lâchera plus tard cet aveu d’impuissance des pouvoirs publics : « En dépit d’une minorité de brebis galeuses, le marché [de l'alimentation animale] finira par s’assainir de lui-même ». Ah l’indécrottable couetude du libéral dans l’âme, qui a grandi avec cette idée que les écuries d’Augias sont auto-nettoyantes. La vache folle n’aura été, en définitive, qu’un premier avatar de dimension mondiale de la fameuse « main invisible du marché ». Une crise systémique avec la farine dans le rôle de l’argent…
Déjà Lehman Brothers perçait sous la vache folle.
En quoi la crise actuelle s’inscrit en filigrane de celle de la vache folle ?
En premier lieu, on remarque que ce sont les mêmes évènements historiques qui président aux destinées des deux crises. Passons vite sur les dates les plus évidentes : Bretton Woods en 1944 (naissance des FMI, Banque Mondiale, Gatt…) puis son changement de cap en 1971 (fin de la convertibilité du dollar en or) et bien sûr le choc pétrolier de 1973. Mais surtout, il y eut les fabuleuses années 1980, les « dix glorieuses idéologiques », les années Thatcher au Royaume Uni et Reagan aux États Unis. Car de même que la crise de la vache folle est consubstantielle du Thatchérisme, de même les Reaganomics portèrent au maximum le feu sous la marmite de la finance. Décennie qui s’achève en apothéose avec la mort du Soviétisme en 1989. Le vent de l’Histoire a rendu son verdict. Désormais sûr de son fait, le néo-libéralisme peut s’approprier le Monde.
Mais leur similitude est surtout d’ordre sémiologique : les mêmes mots pour les mêmes maux ? Ne parle-t-on pas de crédits à risque, d’actifs toxiques à propos de la crise actuelle ? Une histoire de grands corps malades qui se répète, en somme : au commencement est une phase de latence (très longue, en général) qui voit la toxicité d’une filière – alimentaire hier ou financière aujourd’hui – s’accroitre avec le temps. Puis arrive le temps où les produits ainsi frelatés voient leur valeur marchande, et la confiance qu’ils inspirent, menacées. On assiste alors à un « reconditionnement » de ces déchets toxiques : de même que les subprimes ont étés adossés à d’autres produits financiers de plus en plus complexes, de même les denrées britanniques à risque furent dissimulées dans des aliments complets. Opérations de détraçabilisation facilitées par l’existence de ces espaces de non-droit où la volonté politique n’ose pas mettre les pieds, avec pour conséquence une diffusion mondiale des produits foireux.
Une dernière question pour la route : quel est, aujourd’hui, le degré d’empoisonnement système financier mondial ? Je ne suis pas économiste, mais j’ai l’impression que depuis un an, la tendance en matière d’actifs toxiques est plutôt au statu-quo. Et je dirais, à cet égard, que la période actuelle est comparable aux années 1988-92 de la vache folle. Période où l’on sait la toxicité des produits, mais où rien d’efficace n’est mis en œuvre pour s’en prémunir de manière globale. Pour reprendre la métaphore de l’eau qui bout dans la marmite, je dirai que la thérapie a surtout consisté à rajouter de l’eau froide pour réduire l’ébullition, sans se préoccuper du feu en dessous. Si c’est le cas, on ne peut que se dire que le pire est devant nous. Et le pire, en équivalent vache folle, c’est la crise de 1996, celle où le grand public découvre que l’ESB est transmissible à l’Homme. C’est là que la crise entre en phase aigüe. La confiance des consommateurs est violemment entamée. Des pans entiers de la filière économique bovine vont disparaître, notamment au Royaume Uni. Je n’ose imaginer le scénario quand la crise actuelle entrera à son tour en phase aigüe. Car la crise de l’ESB ne toucha somme toute qu’un secteur restreint de l’économie. Alors qu’aujourd’hui, tous les secteurs de la finance et de l’économie réelle sont menacés. En outre, quand on pense que, dans le cas de la VF, la raison sanitaire a mis plus de 15 ans pour reprendre des couleurs… J’en viens à souhaiter, in fine, que l’analyse produite dans cet article soit entièrement à côté de la plaque.
Le virus mortel est toujours actif, par Paul Jorion
LE MONDE ECONOMIE | 14.09.09
La cause essentielle de la fragilité de Lehman Brothers était son portefeuille de prêts hypothécaires commerciaux - alors le plus important des Etats-Unis - composé de bureaux, hôtels, centres commerciaux, terrains à bâtir et projets de stations touristiques.
La situation de ce secteur, dont la valeur se chiffre aujourd'hui à 6 700 milliards de dollars (4 600 milliards d'euros), dont 700 milliards sont titrisés, n'a pas cessé de se dégrader depuis. A la fin août, le programme de soutien gouvernemental TALF (Term Asset-Backed Securities Loan Facility) y a injecté 3 milliards de dollars, une misère par rapport à son volume. Les pertes se sont accrues au cours de l'année écoulée au rythme de 1,75 milliard de dollars environ par mois, pour atteindre aujourd'hui 25,7 milliards de dollars. Le taux de défaut, de 3,14 % en juillet (six fois plus qu'en juillet 2008) devrait atteindre 5 % à la fin de l'année.
La valeur des crédits hypothécaires commerciaux ne cesse de se déprécier pour une raison liée à la structure du financement de ce secteur. Les emprunts y prennent généralement la forme de prêts à cinq ans.
Dans certaines formules, le crédit est défini d'emblée comme "revolving", ou se trouve automatiquement transformé, à maturité, en un nouveau prêt avec amortissement. Souvent, la seule alternative est le refinancement par un nouveau prêt, ou une vente de l'immeuble. Or la revente dans un marché déprimé est quasi impossible sans accuser des pertes considérables. Le prêteur impose alors un seuil maximal au montant du nouveau crédit par rapport à la valeur de la propriété, généralement fixé à 60 %.
Mais en raison de la baisse récente des prix, 35 % à 45 % des prêts arrivant à maturité auront cessé de remplir cette condition, et conduiront certains emprunteurs à la faillite. Les échéances de refinancement vont culminer en 2012, à 151 milliards de dollars pour les prêts titrisés et de 525 milliards pour les autres.
La situation des établissements de crédit ne sera pas plus enviable. Ce sont les petites et moyennes banques américaines qui se sont spécialisées dans le crédit à l'immobilier commercial. Les régulateurs dénonçaient, avant le début de la crise, leur fragilité, ces établissements n'ayant que très peu diversifié leurs activités. Un danger accru par leur opacité relative, puisqu'ils ont été exemptés de "stress tests", les tests de résistance, et ont tiré parti du relâchement des règles comptables intervenu en avril.
Le nombre de banques de ce type jugées à risque par la Federal Deposit Insurance Corporation, l'organisme qui assure les fonds des déposants, atteignait en août 416, un chiffre qui ne cesse de croître. Lehman Brothers est mort il y a un an, mais les causes de son décès sont plus que jamais présentes aux États-Unis.
Paul Jorion, économiste et anthropologue
Article paru dans l'édition du 15.09.09.
http://www.leseditionsromaines.com/?pg=economy&SID=1efac6c4f91051922768100fd cfa383a
Le risque de dépression n’est toujours pas écarté, par Thomas Palley
12 octobre 2009
Les milliards consacrés aux renflouements des banques et aux plans de relance ont permis d’arrêter la glissade vers l’abîme de l’hiver dernier et ramené le sourire à Wall Street, mais les problèmes de fond restent entiers, et tout risque de dépression n’est pas écarté, avertit l’économiste post-keynésien Thomas Palley. La consommation des ménages, représentant 70% du PIB américain, est désormais plombée par le remboursement de la dette et la montée du chômage, et elle ne retrouvera pas son niveau initial. Les Etats de l’Union qui ont vu fondre leurs recettes fiscales procèdent également à des coupes sombres dans leurs dépenses. Lorsque deux moteurs sur trois de la croissance US - crédit, inflation des actifs et consommation - sont grippés, le risque est réel de voir s’installer une spirale récessive, juge-t-il.
Par Thomas Palley, Financial Times, 11 octobre 2009
L’an dernier, l’économie mondiale a subi une contraction massive, la plus forte depuis la Grande Dépression des années 1930. Puis, au printemps, les économistes ont commencé à parler de « petits signes » de reprise et cette vision optimiste s’est alors propagée rapidement à Wall Street. Plus récemment, le jour de l’anniversaire du krach de Lehman Brothers, Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale, a officiellement adoubé ce consensus en déclarant que la récession était « très probablement terminée ».
L’avenir est fondamentalement fait d’incertitudes, rendant toujours téméraire l’exercice de la prévision. Cela dit, il existe une probabilité non négligeable que ce nouveau consensus soit erroné. A contrario, on trouve de solides motifs de penser que l’économie américaine subira un deuxième plongeon, suivi d’une stagnation prolongée qui pourra être qualifiée de seconde Grande Dépression. Des signes commencent déjà à apparaitre avec les fortes et inattendues destructions d’emplois aux USA en septembre et la chute des ventes d’automobiles intervenue après la fin de la prime à la casse.
Que l’optimiste soit de retour à Wall Street ne devrait pas surprendre. Les bénéfices de Wall Street proviennent de la hausse des cours des actifs, sur lesquels les établissements financiers perçoivent des frais de gestion, de la signature de contrats sur lesquels elles touchent des honoraires pour leurs conseils, ainsi que de l’incitation des petits investisseurs à acheter des actions, ce qui augmente le chiffre d’affaire. Ces revenus sont bien plus importants lorsque les marchés boursiers sont à la hausse, ce qui explique la propension génétique de Wall Street à amplifier la reprise économique.
De la même façon, les modèles théoriques de la majorité des économistes ont été aveugles face à la crise et ne peuvent aujourd’hui que prévoir la reprise en raison même des hypothèses de ces modèles. Dans la théorie économique dominante, on présuppose que le plein emploi est un point de gravité vers lequel tend l’économie.
Les modèles économétriques empiriques sont tout aussi discutables. Ils prévoient également une reprise progressive, mais c’est le résultat de schémas de retour à la tendance longue fondés sur l’observation des données historiques. Le problème, comme le disent les professionnels de l’investissement, c’est que « la performance passée n’est pas une indication des performances futures ». Cette crise économique marque l’implosion du modèle économique qui gouvernait la croissance américaine et mondiale depuis ces trente dernières années. Ce modèle était basé sur la consommation alimentée par l’endettement et l’inflation du prix des actifs. Mais c’est terminé.
Il existe une raison simple pour laquelle l’économie connaîtra une deuxième baisse d’activité. Elle se fonde sur le cycle économique du désendettement, qui produit inévitablement une correction en deux étapes. La première étape a été franchie, et elle a déclenché une crise financière qui a causé la pire récession depuis la Grande Dépression. Mais la deuxième étape ne fait que commencer.
Le désendettement [1] peut être compris grâce à une métaphore où l’économie serait représentée par une automobile. Le crédit y serait la pédale des gaz, qui accélère l’activité économique. Lorsque cesse l’emprunt, que le pied cesse d’appuyer sur la pédale, la voiture ralentit. Mais lorsque le coffre de la voiture est alourdi par la dette accumulée, l’activité économique ralentit en dessous de son niveau initial.
Lors d’une phase de désendettement, les ménages augmentent leur épargne et remboursent leur dette. C’est la deuxième étape, identique à un coup de frein qui ralentit encore plus l’économie, en une séquence semblable à celle d’une récession en deux temps. Le désendettement rapide, comme c’est le cas à l’heure actuelle, est l’équivalent d’un freinage violent. Le seul point positif, c’est que cela réduit la dette, ayant pour effet d’alléger le coffre. Cette activité contribue à stabiliser l’activité à un nouveau palier, mais elle n’accélère pas la voiture, contrairement à ce qu’affirment les économistes.
La métaphore automobile ne décrit cependant que partiellement la situation actuelle car elle suppose que le processus de freinage soit régulier. Dans la réalité, la crise financière s’est déjà déclenchée et l’économie réelle est désormais victime d’un processus démultiplicateur, entraînant une diminution des dépenses, des pertes massives d’emplois et des faillites. S’ajoutant à cela, le désendettement ouvre la possibilité que s’installe une spirale à la baisse, c’est à dire une dépression.
Une telle spirale peut être décrite par l’image du Titanic, que l’on croyait insubmersible grâce à ses compartiments séparés par des cloisons étanches. Toutefois, ces cloisons n’avaient pas de plafond, et lorsque le Titanic a heurté l’iceberg qui déchiré son flanc, le compartiment avant s’est rempli d’eau, provoquant l’enfoncement du navire. L’eau a ensuite envahi les compartiments suivants, provoquant le naufrage.
L’économie américaine a heurté l’iceberg de la dette. La déchirure provoquée menace de submerger les mécanismes de stabilisation de l’économie. C’est ce que l’économiste Hyman Minsky appelait « enrayer les institutions ».
L’assurance chômage n’est pas à la hauteur de la tâche et elle arrive à expiration pour de nombreux travailleurs. Ce qui augure de nouvelles réductions dans les dépenses des ménages et d’une augmentation du nombre de saisies.
Les États de l’Union sont tenus par les exigences d’équilibre budgétaire et ils taillent dans les emplois publics. Par conséquent, le secteur public contracte ses dépenses, imitant ainsi le secteur privé.
En raison de la destruction de la valeur de leurs actifs, de nombreux foyers ont un patrimoine net quasi-nul, voire négatif. Ce qui augmente la nécessité d’épargner et interdit l’accès aux emprunts qui pourraient dynamiser une reprise. En outre, les ménages comme les entreprises sont menacés de faillites qui amplifient le choc démultiplicateur à la baisse et pénalisent l’activité économique future en leur interdisant ultérieurement l’accès au crédit.
Enfin, les États-Unis continuent de souffrir de la triple hémorragie du déficit commercial, qui draine des dépenses par les importations, de la délocalisation des emplois et de la délocalisation de nouveaux investissements. Cette hémorragie est évidente dans le cas de la prime à la casse, où les huit véhicules les plus vendus étaient de marques étrangères. Par conséquent, même une énorme relance budgétaire n’aurait que des effets limités.
La crise financière a créé une boucle de rétroaction négative sur les marchés financiers. Un niveau de désendettement inégalé et le processus de démultiplication ont créé une boucle de rétroaction négative dans l’économie réelle. C’est une boucle qui est bien plus difficile à inverser, et c’est pourquoi une seconde Grande dépression reste une réelle possibilité.
Thomas Palley est l’ancien économiste en chef de l’US-China Economic and Security Review Commission. Il est membre invité de la Schwartz Economic Growth de la New America
Foundation.
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Publication originale FT, traduction Contre
Info
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[1] Deleveraging dans le texte - ndt
http://contreinfo.info/
(…) on ne peut attendre du libre jeu de la concurrence l’avènement d’un régime économique bien ordonné.
C’est en effet de cette illusion, comme d’une source contaminée, que sont sorties toutes les erreurs de la science économique individualiste. Cette science, supprimant par oubli ou ignorance le caractère social et moral de la vie économique, pensait que les pouvoirs publics doivent abandonner celle-ci, affranchie de toute contrainte, à ses propres réactions, la liberté du marché et de la concurrence lui fournissant un principe directif plus sûr que l’intervention de n’importe quelle intelligence créée.
Sans doute, contenue dans de justes limites, la libre concurrence est chose légitime et utile ; jamais pourtant elle ne saurait servir de norme régulatrice à la vie économique. Les faits l’ont surabondamment prouvé depuis qu’on a mis en pratique les postulats d’un néfaste individualisme.
Il est donc absolument nécessaire de replacer la vie économique sous la loi d’un principe directeur juste et efficace.. La dictature économique qui a succédé aujourd’hui à la libre concurrence ne saurait assurément remplir cette fonction ; elle le peut d’autant moins que, immodérée et violente de sa nature, elle a besoin pour se rendre utile aux hommes d’un frein énergique et d’une sage direction qu’elle ne trouve pas en elle-même.
Pontife Pie XI (15 mai 1931), QUADRAGESIMO ANNO
http://www.pauljorion.com/
Sortie de crise : vers l'émergence de nouveaux modèles de croissance ?
Ce rapport vient d'être remis hier à Nathalie Kosciusko-Morizet, Secrétaire d'État chargée de la Prospective et du Développement de l'économie numérique, par René Sève, directeur général du Centre d'analyse stratégique.
Rapport du groupe de travail présidé par Daniel Cohen, Professeur d'économie à l'École normale supérieure, à Paris 1 et à l'École d'économie de Paris, Directeur du Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP) .
Le groupe de travail constitué par le Centre d'analyse stratégique comprend une vingtaine d'experts, partenaires sociaux, membres d'administrations et entreprises.
De nouveaux comportements émergent, plus respectueux de l'environnement, plus économes en ressources et plus technologiques, qui pourtant ne concernent pas encore l'ensemble de nos concitoyens. À quelles conditions les Français pourraient-ils se convertir massivement à une consommation responsable qui serait le gage d'un nouveau modèle de croissance ?
Les points clés de ce rapport qui bouscule les idées reçues :
1 - Trois crises en une.
2 - La crise diffère plus qu'elle n'interrompt la vague d'innovations.
3 - Les nouvelles interfaces industrie-services constituent un gisement potentiel de croissance.
4 - Le déclassement accéléré d'une économie industrielle polluante et sa réinvention lente.
5 - De nouveaux biens et services.
6 - La solvabilisation de la nouvelle économie.
7 - Le modèle d'ajustement dual de l'emploi et d'incitation au travail en question.
8 - Repenser l'ancrage territorial des activités et des hommes.
www.strategie.gouv.fr
lien de l'article avec en PDF le résumé du rapport et les 14 points clés
:
http://www.cfo-news.com/Sortie-de-crise-vers-l-emergence-de-nouveaux-modele s-de-croissance_a12200.html
Lehman, Enron, même syndrôme
Par Pierre-Yves Dugua le 20 mars 2010
Il ne fallait naturellement pas sauver Lehman Brothers en septembre 2008. Ceux qui, surtout en Europe, ont affirmé le contraire n'avaient rien compris. Espérons qu'ils le reconnaitraient aujourd'hui.
On dispose désormais de bien plus de détails sur les circonstances de la faillite de la banque d'investissement dirigée par Dick Fuld. C'est notamment grâce au travail extraordinaire d'Anton R. Valukas, examinateur bancaire nommé par le tribunal des faillites. Qu'apprend-t-on ? Que Lehman mentait. La firme maquillait ses comptes pour faire croire qu'elle était moins endettée et pour masquer la mauvaise qualité de ses actifs, pour retarder leur dévalorisation, pour afficher des bénéfices en 2007 alors que ses concurrents commençaient de prendre l'eau.
Qui avaient senti l'entourloupe ? quelques "spéculateurs", gérants de hedge funds comme David Einhorn de Greenlight Capital. Il avait le courage, la patience et l'intelligence de fouiller dans les comptes de Lehman. Il sentait que ce qui était publié ne tenait pas debout. Comme d'autres il "shortait", c'est à dire qu'il vendait à terme des actions de Lehman Brothers, convaincu que le reste du marché finirait par comprendre comme lui que la banque était gravement malade.
Si Einhorn s'était trompé, il aurait perdu beaucoup. Dick Fuld a tout fait pour empêcher Einhorn de dire la vérité sur Lehman. De mars à juillet 2008, à 20 reprises il s'est plaint auprès de la Securities & Exchange Commission et de la Fed de New York. Il dénoncait les horribles spéculateurs qui voulaient tuer Lehman en répendant des fausses nouvelles sur ses finances. Le menteur était plutôt Dick Fuld.
Le plus beau tour de passe passe réalisé par ce dernier consistait à sortir du bilan de la banque 50 milliards de dollars d'actifs toxiques juste avant la fin du trimestre, au moment où ses comptes étaient examinés. Dès que l'examen était passé, les actifs pourris étaient rachetés par Lehman à un prix pré-établi. Cela rappelle les manoeuvres d'Enron pour sortir de son bilan tout ce qui était mauvais et cacher la réalité à ses actionnaires.
Là où le paralléle avec Enron fait peur est qu'en apparence en tout cas, l'auditeur de Lehman, Ernst & Young, a fermé les yeux sur ces manoeuvres. Arthur Andersen avait béni les tricheries d'Enron. Ernst & Young aurait fait de même ? une belle bataille d'avocats se prépare.
Mais revenons aux horribles méchants spéculateurs. Savez-vous le courage qu'il faut pour "shorter" une action ou un devise ? Avez-vous essayé ? Savez-vous le cran qu'il faut pour perdre pendant des semaines avant de voir son pari récompensé ?
Je ne fais pas l'apologie des spéculateurs et des parasites. Je dis simplement que ceux qui dénoncent aujourd'hui ce type d'investisseurs ne savent souvent pas de quoi ils parlent. Les risques sont énormes. Il est faux de dire que les spéculateurs gagnent à tous les coups. Il est faux de dire qu'il suffit d'être riche pour devenir encore plus riche en spéculant.
Le spéculateur peut tout perdre. Généralement c'est ce qui se produit d'ailleurs.
Je pense qu'il y deux types de personnes qui s'intéressent à la finance: celles pour lesquelles c'est une affaire abstraite et passionnante. Il est alors facile d'avoir des opinions tranchées. Beaucoup de fidèles lecteurs de ce blog tombent dans cette catégorie. Je respecte leur point de vue, même s'il diverge parfois du mien. Le débat est enrichissant.
Et puis, il y a ceux qui osent prendre des positions en espèces sonnantes et trébuchantes. Ceux-là mettent l'exactitude de leur analyse à l'épreuve du marché. Si vraiment vous pensez que le dollar est une monnaie de singe, shortez-là un peu pour voir...Et vice versa. Ceux qui pensent que l'euro va exploser: allez-y, shortez donc l'euro ! Puisque c'est si facile !
Celui qui se mouille reçoit tous les jours une leçon d'humilité. Il sait que s'il gagne à court terme, ce n'est que parcequ'il a eu de la chance. C'est sur le long terme que la justesse de son analyse est vraiment éprouvée.
Le probléme du spéculateur est double: 1) il doit avoir raison contre les autres 2) il ne finit par triompher que lorsque les autres se rangent tardivement à son avis et font enfin basculer le marché dans son sens. Il lui faut donc avoir raison avant tout le monde et ensuite être assez solide financièrement et intellectuellement pour tenir des mois dans la tempête.
Un dernier point sur Lehman Brothers: sauvez cette banque avec de l'argent public aurait été scandaleux. En effet on aurait alors couvert le mensonge de la direction de l'établissement. Tôt ou tard la vérité serait sortie. Le contribuable aurait payé. En outre "Lehman was not too big to fail". C'est à dire que sa faillite n'a pas déclanché de crise systémique. Celle de Merrill Lynch en septembre 2008 l'aurait peut-être fait. Celle d'AIG l'aurait certainement fait.
La crise systémique est née de l'implosion la semaine précédente de Fannie Mae et Freddie Mac. Elle résultait de la crise immobilière et des défauts massifs de paiement de foyers sur-endettés. Dire que si on avait sauvé Lehman, on aurait évité la crise, revient à dire que si on avait empêché l'assassinat de l'archiduc d'Autriche à Sarajevo, on aurait évité la Première Guerre mondiale. Bien-sûr que non ! la guerre aurait éclaté de toutes façons. Peut-être pas en 1914, mais un peu plus tard. Les circonstances étaient mûres.
Aujourd'hui on nous dit que plus de régulation est le remède nécessaire pour prévenir d'autres crise.OK. Mais que faisaient la SEC et le Fed de New York en 2007 ? pourquoi n'ont-elles pas vu ce qu'Einhorn avait senti ? pourquoi feraient-elles mieux demain ? La SEC n'avait pas non plus vu les manipulations pourtantes grossières de Bernie Madoff...S'en remettre au génie infaillible de "régulateurs" est tellement pratique. Je plaide pour qu'on laisse les spéculateurs jouer aussi leur rôle d'empêcheur de mentir en rond.
http://blog.lefigaro.fr/
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