Hier, vendredi 28 mai, soit deux mois après les États-Unis, Apple a lancé officiellement la commercialisation en France de liPad.
Loccasion pour nous de traduire cet article de Cory Doctorow dont le titre ne souffre daucune ambiguïté.
Lami Cory est lun de nos plus brillants défenseurs des libertés numériques, et il nest guère étonnant de le voir ici monter au créneau pour y manifester sa grande perplexité, arguments percutants et convaincants à lappui.
Avec notre billet iPadlibertés pour les utilisateurs de la Free Software Foundation, cela nous fait deux bonnes raisons dexpliquer aux adorateurs du Veau dor[1] que sous le vernis clinquant dune fausse modernité se cache une réalité bien moins reluisante quil ny paraît.
Remarque : Cette traduction a été entièrement réalisée le samedi 29 mai de 11h à 14h dans le cadre du premier « Traducthon », atelier original organisé par léquipe Framalang et inséré dans lUbuntu Party de Paris. Pour en savoir plus
Pourquoi je nachèterai pas un iPad (et pense que vous ne devriez pas non plus)
Why I wont buy an iPad (and think you shouldnt, either)
Cory Doctorow - 2 avril 2010 - BoingBoing
(Traduction Framalang : la quinzaine de personnes présentes au Traducthon)
Voilà dix ans que jécris des chroniques sur Boing Boing pour y faire découvrir des trucs sympas que dautres ont créés. La plupart des nouveautés vraiment intéressantes ne sont pas venues de grosses entreprises aux budgets gigantesques, mais damateurs qui expérimentent. Des gens qui ont été capables de créer des produits, de les proposer au public et même de les vendre, sans avoir à se soumettre aux diktats dune seule entreprise qui sautoproclame gardien de votre téléphone et autres engins high-tech personnels.
Danny OBrien explique très bien pourquoi je ne vois aucun intérêt à lachat dun iPad on dirait vraiment le retour de la « révolution » CD-ROM, quand lindustrie du « contenu » proclamait quelle allait réinventer les médias, en concevant des produits hors de prix (à fabriquer et à acheter). Jai commencé ma carrière dans linformatique en tant que programmeur pour des CD-ROM, et jai moi aussi ressenti cet engouement, mais jai fini par comprendre que cétait une impasse et que les plateformes ouvertes et les amateurs inventifs finiraient par surpasser les pros roublards et disposant de gros budgets.
Je me rappelle les premiers jours du Web - et les derniers jours du CD-ROM - quand tout le monde saccordait à dire que le Web et les PC étaient trop « geek », trop compliqués et trop imprévisibles pour « ma mère » (cest incroyable le nombre de technophiles qui mettent leur mère plus bas que terre). Si on mavait donné une action dAOL à chaque fois quon ma dit que le Web allait mourir parce quAOL était simplissime et que le Web était un vrai dépotoir, je serais un gros actionnaire.
Et mes parts ne vaudraient pas grand-chose.
Les entreprises dominantes font de piètres révolutionnaires
Compter sur les entreprises dominantes pour être à lorigine de nos révolutions est une erreur stratégique. Elles ont une fâcheuse tendance à utiliser leurs technologies pour facturer voire interdire tout ce quil y a de bien dans leur produit.
Prenez par exemple lapplication Marvel dédiée à liPad (jetez juste un coup dil, pas plus). Enfant, jétais fan de comics, et je le suis resté. Ce qui me plaisait par-dessus tout, cétait de les échanger. Il nexistait pas de medium reposant davantage sur les échanges entre gamins pour constituer son public. Et le marché des bédés doccasion ! Cétait et cest encore tout simplement énorme, et essentiel. Combien de fois ai-je farfouillé dans les caisses de bédés doccasion dans un immense entrepôt poussiéreux pour retrouver des anciens numéros que javais ratés, ou de nouveaux titres pour pas cher (dans ma famille, cest devenu une sorte de tradition qui se perpétue dune génération à lautre le père de ma mère lemmenait tous les week-ends avec ses frères et surs au Dragon Lady Comics sur Queen Street à Toronto pour troquer leurs vieilles bédés contre des nouvelles).
Quont-ils fait chez Marvel pour « améliorer » leurs bandes dessinées ? Ils vous interdisent de donner, vendre ou louer les vôtres. Bravo lamélioration. Voilà comment ils ont transformé une expérience de partage exaltante et qui crée du lien, en une activité passive et solitaire, qui isole au lieu de réunir. Bien joué, « Marvsney » (NdT : Contraction de Marvel et Disney, en référence au récent rachat du premier par le second pour 4 milliards de dollars).
Du matériel infantilisant
Considérons ensuite lappareil lui-même : à lévidence, on sest creusé la tête pour le concevoir, mais on ressent aussi un grand mépris pour lutilisateur. Je suis intimement convaincu de la pertinence du Manifeste du constructeur (NdT : Maker Manifesto) : « Si vous ne pouvez pas louvrir, alors ce nest pas à vous ». Il faut préférer les vis à la colle. Le Apple ][+ dorigine était fourni avec le plan schématique des circuits imprimés, et a donné naissance à une génération de hackers qui bidouillaient leur matériel informatique ou leurs logiciels et ont bousculé le monde dans le bon sens.
Mais, avec liPad, il semblerait que pour Apple le client type soit la maman technophobe et simplette, celle-là même dont on parle si souvent dans lexpression « cest trop compliqué pour ma mère » (écoutez les pontifes chanter les louanges de liPad, ils ne tarderont pas à expliquer quon tient enfin quelque chose qui nest pas trop compliqué pour leur pauvre maman).
La seule interaction que propose liPad est celle du simple « consommateur », cest-à-dire, selon la mémorable définition de William Gibson, « un truc de la taille dun bébé hippo, couleur patate bouillie vieille dune semaine, qui vit seul, dans lobscurité, dans un mobile home, aux alentours de Topeka. Il est recouvert dyeux, et transpire en permanence. La sueur dégouline et lui pique les yeux. Il na pas de bouche
pas dorganes génitaux, et ne peut exprimer ses pulsions rageuses et ses désirs infantiles quen changeant de chaîne avec sa télécommande universelle ».
Pour améliorer votre iPad, ne cherchez pas à comprendre comment il fonctionne pour le bricoler, achetez des iApps. Offrir un iPad à vos enfants, ce nest pas un moyen de leur faire comprendre quils peuvent démonter et réassembler le monde autour deux. Cest un moyen de leur dire que même changer les piles cest une affaire de pros.
Sur ce sujet, il faut absolument lire larticle de Dale Dougherty sur linfluence dHypercard pour toute une génération de jeunes hackers. Jai effectué mes débuts comme programmeur Hypercard, dont linvitation douce et intuitive à refaire le monde ma donné envie dembrasser une carrière dans linformatique.
Le modèle de la grande distribution sétend au logiciel
Intéressons-nous maintenant à liStore. Les DRM sont lalpha et loméga dApple, alors même que son dirigeant clame partout quil les déteste. Apple sest allié à deux industries (celles du divertissement et des télécoms) qui sont les plus convaincues que vous ne devriez pas être en mesure de modifier vos appareils, dy installer vos logiciels, décrire des applications, et doutrepasser les instructions envoyées par le vaisseau mère. Apple a construit son activité autour de ces principes. La société utilise des DRM pour contrôler ce que vous pouvez faire sur vos propres appareils, ce qui signifie que les clients dApple ne peuvent emmener leur « iContenu » avec eux vers des appareils concurents, et que ceux qui développent pour Apple ne peuvent vendre à leurs propres conditions.
Le verrouillage de liStore ne rend pas meilleure la vie des clients ou des développeurs dapplications . En tant quadulte, je veux être capable de choisir ce que jachète et à qui je fais confiance pour lévaluer. Je ne veux pas que le Politburo de Cupertino (NdT : La ville du siège dApple) restreigne mon univers applicatif à ce quil choisit dautoriser sur sa plateforme. Et en tant que créateur et détenteur de copyright, je ne veux pas dun unique canal de diffusion contrôlant laccès à mon public et dictant quel contenu est acceptable. La dernière fois que jai blogué sur ce sujet, Apple sest répandu en excuses pour le caractère abusif de ses conditions contractuelles, mais la meilleure était : « Pensiez-vous vraiment que nous fournirions une platefome où vous pouvez faire fortune sans aucune contrepartie ? ». Jai lu cette phrase en imitant la voix de Don Corleone et ça sonnait vraiment bien. Je crois en un marché où la compétition peut prendre place sans que jaie pour autant à magenouiller devant une entreprise qui a érigé un pont-levis entre mes clients et moi.
Le journalisme en quête dune figure paternelle
Si la presse parle autant de liPad, cest selon moi parce quApple assure le spectacle, et parce dans le monde merveilleux de la presse, chacun cherche une figure paternelle qui lui promettra le retour de son lectorat payant. Toutefois, ce nest pas seulement parce que les gens peuvent avoir accès gratuitement aux journaux quils ne paient plus. Cest aussi parce que des contenus alternatifs, gratuits et de qualité équivalente, se multiplient. Louverture des plateformes a permis une explosion de la quantité de contenus, certains un peu amateurs, dautres de qualité professionnelle, la plupart mieux ciblés que ne le proposaient les anciens médias. Rupert Murdoch peut menacer tant quil le veut de retirer son contenu de Google, je lui dis : Vas-y Rupert, fonce ! Ta fraction de fraction de morceau de pourcentage du Web nous manquera tellement peu quon ne le remarquera même pas, et nous naurons aucun problème à trouver du contenu pour combler le vide.
La presse techno regorge de gadgets dont les blogueurs spécialisés raffolent (et qui nintéressent personne dautre). De même, la presse généraliste est remplie darticles qui nourrissent le consensus médiatique. Les empires dhier pensent faire quelque chose de sacré, vital et surtout mature, et ce sont ces adultes qui veulent nous extraire de ce bac à sable quest le Web, plein de contenus amateurs sans circuits de distribution, afin dy conclure des accords dexclusivité. Et nous retournerons alors dans le jardin clôturé qui apporte tant de valeur actionariale à des investisseurs dont le portefeuille na pas évolué avec le commerce en ligne.
Mais lobservation attentive du modèle économique de lédition sur iPad nous raconte une toute autre histoire : même des ventes astronomiques diPad narriveront pas vraiment à arrêter lhémorragie des ventes de lédition papier. Et ce nest pas en poussant de grands soupirs et en regrettant le bon temps où tout était verrouillé que les clients reviendront.
Les gadgets, ça va ça vient
Les gadgets, ça va ça vient. LiPad que vous achetez aujourdhui va devenir de le-pollution dans un an ou deux (moins, si vous décidez de ne pas payer pour quon vous change la batterie). Le vrai problème nest pas dans les fonctionnalités de ce bout de plastique que vous déballez aujourdhui, mais dans linfrastructure technique et sociale qui laccompagne.
Si vous voulez vivre dans un univers créatif où celui qui a une bonne idée peut en faire un programme que vous pourrez installer sur votre appareil, liPad nest pas fait pour vous.
Si vous voulez vivre dans un monde équitable où vous pouvez conserver (ou donner) ce que vous achetez, liPad nest pas fait pour vous.
Si vous voulez écrire du code pour une plateforme où la seule chose qui conditionne votre succès est la satisfactions de vos utilisateurs, liPad nest pas fait pour vous.