Les autorités serbes ont, par avance, décrété que la proclamation dindépendance du Kosovo serait nulle et non avenue. Léditorialiste de Danas se demande ce que signifie concrètement cette décision. La perte du Kosovo est-elle celle du « bien le plus précieux de la patrie » ? Et que va faire la Serbie pour poursuivre sa route vers lEurope ? Le pays semble bien se trouver au seuil de nouvelles défaites : qui en assumera la responsabilité ?
Tout ne tenait plus quà un fil ténu, avant que le Président de la République, le Premier ministre et les organes législatifs ne parviennent à un accord historique de non-agression provisoire.
Comme il se doit, lévénement sest produit au siège de lAgence de sécurité et de renseignement (BIA), les services secrets serbes. Le lieu a été choisi non pas parce quil est lun des mieux gardés de Belgrade, mais pour que les mauvaises langues ne puissent deviner qui est allé sincliner devant qui.
Nos politiciens se sont donc rencontrés sur un terrain neutre. Maintenant, les malintentionnés diront que leur rencontre rappelle le moment où les généraux de la JNA avait enfermé tous les membres de la présidence de lancienne Yougoslavie dans un bunker souterrain, exigeant linstauration de létat durgence.
À vrai dire, il ny a pas eu de telles exigences lors de cette dernière réunion. La BIA na joué que le rôle dun hôte attentioné. Il semble même que les services évitent de se mêler de politique. Comme sils se trouvaient au-dessus des jeux de la rue, ils sont prêts à rendre à lavenir de bons services impartiaux, loin des intérêts partisans, à tous ceux qui sont en conflit sur différents points de vue.
Kosovo, « le joyau le plus précieux »
De toute façon, il y aura encore des disputes. Chez nous, toutes les trêves sont temporaires. Le Kosovo a momentanément uni les rivaux. Le Kosovo est la partie la plus précieuse de la patrie. Cest bien connu : à une époque, lInde était qualifiée de joyau le plus précieux de la couronne de Sa Majesté britannique.
La liberté poétique admet que certaines expressions soient répétées, même si elles deviennent bien banales au fil des siècles. Chaque individu trouve que son petit pays natal est le plus précieux du monde, alors que certains nont toujours pas compris que les gens sont les mêmes partout, que tout paysage et que toute pierre est belle à sa manière, et quil nexiste pas de plus beau torrent du monde ni de coucher de soleil le plus enchanteur.
Affirmer quune partie de la patrie est la plus précieuse de toute est difficile à inclure dans les normes juridiques, même lorsque cest un juriste qui sexprime, comme celui qui occupe actuellement le poste de Premier ministre de Serbie.
Comment mesure la préciosité de certaines régions de la patrie ? Pour quelle raison Dobro Polje près de Boljevac serait-il moins précieux, ou bien Backo Dobro Polje ? Qui donc est compétent pour estimer le degré de préciosité ? Que peut faire lhabitant de abar pour que son pays devienne le plus précieux ?
Utiliser des superlatifs de façon démesurée témoigne plus souvent dun manque de sentiment envers la réalité que du fait que quelque chose serait vraiment le plus grand, le plus puissant, le plus beau, le meilleur, le plus sacré...
Les électeurs de Dobro Polje ont réussi leur examen de rattrapage. Quand ils ont appris qui avait gagné les élections, certains ont changé davis. Le vote renouvelé - exigé par la loi, même si tout était joué davance -, a confirmé que la versatilité nest pas seulement une caractéristique des dirigeants de lÉtat. Lhomme est versatile et peut changer très vite dopinion. Surtout sil suppose quil est filmé dans le bureau de vote par une caméra invisible. De nombreux électeurs non seulement le supposent, mais le croient. La vie leur a appris que, tôt ou tard, tout secret sera découvert et que les autorités apprennent toujours ce quelles veulent savoir.
Comme lÉtat a davance déclaré nulle et non avenue lindépendance du Kosovo, il ne précise pas pour linstant ce quil va entreprendre. La bonne nouvelle est que létat durgence nest pas décrété. La mauvaise nouvelle est que personne à Belgrade na essayé dexpliquer aux habitants du Kosovo ce quils obtiendraient avec leur retour sous laile de la Serbie et lacceptation de son ordre juridique.
Lerreur ne date pas dhier. La responsabilité des erreurs historiques, daprès lusage en vigueur en Serbie, nincombe à personne. Pour les erreurs actuelles, les responsables sont les autorités actuelles. Non pas à cause de la perte du Kosovo, car il était déjà séparé de la Serbie en 2000, lors de la chute de Miloević, mais parce quelles ne veulent pas regarder le monde sans les lunettes usagées du poète.
Tout le monde peut proclamer à lavance chacune de ses décisions comme étant historique. Il serait préférable que lhistoire mesure les mérites et les actes de chacun, sans colère et sans passion. Lhistoire nest pas faite seulement de victoires et de défaites. Elle est faite de la vie modeste de millions de gens qui vivent de leur travail honnêtement. LÉtat nest pas seulement fait de territoire et dautorités. Il est fait par les hommes. Le travail des politiciens est dassurer à ces gens un présent plus sûr et un lendemain plus certain encore. A ces hommes, de Horgo en Voïvodine à Draga au sud du Kosovo, quils aient voté pour Tadić ou pour Nikolić, on na pas dit ce que leur apporterait lannulation de lindépendance du Kosovo.
La route européenne de la Serbie
Les dirigeants de lÉtat ont convenu de la manière dont ils vont agir avec la province du Sud. On sait moins comment ils vont procéder avec lEurope. Si lon devait parier, je crois que la Serbie se trouve au seuil dune défaite semblable à celle du Kosovo. Boris Tadić a été élu par les électeurs qui veulent sengager vers lEurope. Ils sont également nombreux à le désirer parmi les électeurs de Tomislav Nikolić. Ils considéreront tout recul ou tout report de leurs espérances comme une tromperie impardonnable.
LÉtat dAustralie a présenté ses excuses aux Aborigènes pour les injustices quils ont subies dans le passé. La lente justice humaine a reconnu ses erreurs, mais seulement quand les descendants des victimes ne représentaient plus que deux pour cent de la population autochtone du continent. Sil y avait eu plus de justes et de justice à lépoque où les Aborigènes et les immigrants européens étaient en nombre égal, on ne se poserait pas la question de savoir si ces excuses tardives relèvent de lhypocrisie.
Toutefois, il est toujours plus difficile de sexcuser que dinjurier ou de maudire. La vie est dure. Mais tôt ou tard, le remords se réveillera. Chez les individus comme chez les peuples.
À la bourse de Novi Sad le blé est plus cher quà la bourse de Chicago. Le kilo coûte deux fois plus que ce que les agriculteurs ont payé lété dernier. La plus grande partie des réserves se trouve dans les mains de quelques commerçants habiles. Sils ont payé honnêtement, on ne peut rien leur reprocher : personne nachète pour revendre moins cher. Les reproches et les questions ne peuvent sadresser quà lÉtat. La principale question est donc la suivante : est-ce que le mot serbe le plus précieux, jusquà la prochaine récolte, sera celui de « pain » ?