une sorte dambiance de « drôle de guerre »
«La guerre au risque systémique est déclarée»
Didier Saint-Georges
Membre du Comité d'Investissement
Les pressions déflationnistes issues de la crise du crédit dans le monde développé continuent daccabler sans répit lactivité économique globale. Les pays émergents eux-mêmes ralentissent leur rythme de croissance, la reprise américaine flageole et, surtout, les pays européens ne parviennent plus à sortir seuls de leur spirale infernale entre déficits, austérité et récession. Le niveau dinquiétude des prêteurs internationaux les fait préférer investir leurs liquidités, pourtant abondantes, dans des actifs sans rendement (parfois même négatifs), plutôt que prendre le risque de prêter à des taux raisonnables aux pays européens périphériques. Cette fermeture effective des marchés de capitaux aux pays du sud de lEurope constitue pour ces derniers une perspective mortelle. Il est donc impératif que la Banque centrale européenne enraye cette économie du désastre et rétablisse une confiance suffisante des marchés dans la pérennité de la zone euro. Cest ce que Mario Draghi, son Président, a bien compris en pré-annonçant un soutien massif au marché des dettes souveraines européennes. Le plan dattaque est encore incertain et parsemé dembûches, mais la guerre au risque systémique est cette fois déclarée.
LA SUITE DE LA LETTRE
La bonne tenue des marchés actions européens au mois daoût atteste dune première bataille remportée par lespoir sur léconomie réelle (voir notre lettre mensuelle de mars dernier « Cest un peu plus que de léconomie »)
Et si la BCE ne déçoit pas dans les prochaines semaines, sy ajoutera peut-être le bénéfice de liquidités supplémentaires. Pourtant, notre anticipation dune aggravation de lactivité économique, qui motivait notre prudence en juillet, sest avérée largement justifiée dans lensemble de la zone. La production industrielle a baissé en juin de respectivement 6,9%, 8,2% et 2,3% en Espagne, Italie et France, et sest même infléchie, pour la première fois depuis début 2010, en Allemagne (-0,3%). Par ailleurs, 74 milliards deuros de dépôts ont encore quitté les banques espagnoles en juillet. En dépit de leurs efforts, lItalie et surtout lEspagne risquent donc toujours lasphyxie à brève échéance si leurs coûts de refinancement ne se normalisent pas rapidement. On notera quen France, alors que la menace deffondrement économique frappe à la porte, une sorte dambiance de « drôle de guerre » continue de prévaloir. Les pouvoirs publics, se sentant peut-être à labri dun statut heureux de signature refuge, semblent ne pas percevoir lurgence à renforcer la compétitivité de léconomie.
LES ENGAGEMENTS QUACCEPTERONT DE PRENDRE LES PAYS EMPRUNTEURS EN ÉCHANGE DU SOUTIEN DE LA BCE CONSTITUENT UNE CLÉ DES PROCHAINES SEMAINES.
Ils conditionnent à bon droit le soutien quapportera lAllemagne à linitiative de Mario Draghi, et constituent pour les pays emprunteurs un degré dabandon de souveraineté économique qui sera, nen doutons pas, durement négocié. Le Portugal et lEspagne continuent dafficher de lourds déficits budgétaires primaires (hors intérêts sur la dette publique) et devront par conséquent poursuivre leurs efforts budgétaires sans relâche, nonobstant le soutien de la BCE. Les freins à lactivité économique européenne ne sont pas près dêtre relâchés.
OUTRE-ATLANTIQUE, LE PRÉSIDENT DE LA BANQUE CENTRALE, BEN BERNANKE, PREND AUSSI SES RESPONSABILITÉS
...en confirmant limpératif dun soutien supplémentaire à une économie américaine qui ne crée plus demplois. Car en effet la stagnation du taux de chômage au dessus de 8% commence à grever la confiance des consommateurs, en forte baisse au mois daoût (lindice mensuel du Conference Board a chuté de 65,9 à 60,6). Par ailleurs, selon certaines estimations, limpact négatif dun éventuel « Fiscal cliff » en 2013 pourrait sélever à près de trois points de croissance (effet conjugué sur lactivité économique de la fin des réductions fiscales de lère Bush et de la réduction automatique des dépenses publiques). Et, « précipice fiscal » ou pas, la priorité budgétaire de la prochaine Administration américaine sera nécessairement de réduire son déficit. Par conséquent, même si quelques statistiques économiques nont pas été aussi mauvaises quattendu ces dernières semaines, le volontarisme affiché par le Président de la Fed de faire, lui aussi, « ce qui sera nécessaire » pour soutenir lactivité américaine nous semble devoir être pris au sérieux.
DANS LE MONDE ÉMERGENT, LE RALENTISSEMENT ÉCONOMIQUE GÉNÉRAL SEST POURSUIVI CET ÉTÉ, AVEC UNE RÉACTION DES POUVOIRS PUBLICS PLUS CONVAINCANTE EN AMÉRIQUE LATINE QUEN ASIE.
Ainsi au Brésil, le gouvernement a annoncé en août un programme dinvestissement en infrastructures (routes, voies ferrées, aéroports) de 1,6% du PIB sur 5 ans. Il intervient aussi par de nombreuses mesures dallègements fiscaux. De plus, les banques publiques viennent désormais prendre le relai des banques privées, et sont en mesure daccélérer loctroi de crédits (+26% depuis le début de lannée). Par conséquent, même si la croissance économique peinera à atteindre le niveau de 2% cette année, la baisse des taux décidée fin août, de 8% à 7,5% pourrait bien être la dernière baisse du cycle (les taux étaient à 12,5% il y a un an !). En Inde en revanche, le passage de réformes essentielles demeure bloqué (plus de trente projets de loi sont en attente) et la croissance peinera à remonter rapidement au-dessus du rythme actuel de 5,5%. En Chine, sous linfluence désormais bien identifiée de multiples facteurs (ralentissement des investissements, notamment immobiliers, décrue du solde commercial, mais soutien à la consommation domestique), le rythme de croissance économique a continué de décliner. Tant que cette tendance ne saggravera pas, la perspective dun plan de relance vigoureux par les autorités chinoises reste peu probable, ce que les marchés continuent de sanctionner (lindice des actions chinoises H, cotées à Hong-Kong, est en baisse de 6% depuis le début de lannée). En revanche, en cas de signaux de détérioration supplémentaire, les autorités resteront-elles inactives ? Nous en doutons, compte tenu des marges de manuvre monétaires dont elles disposent, surtout lors dune année de transition du leadership politique. Mais en attendant, laffaiblissement du prix du minerai de fer (largement sous les 100 $ la tonne désormais, en baisse de 35% depuis le début de lannée) atteste du ralentissement des dépenses dinfrastructures chinoises. Dans le même temps toutefois, le prix du cuivre se situe toujours sur les mêmes niveaux quen début dannée, autour de 7500 $ la tonne. Cette résilience atteste, elle, du rééquilibrage de léconomie chinoise en faveur de lactivité industrielle tournée vers la consommation domestique (les ventes dautomobiles sont en hausse de 10% cet été sur lan passé). Laugmentation des prix de lénergie, provoquée par le réveil du risque géopolitique au Moyen-Orient, et de ceux des denrées alimentaires, suite à la sécheresse estivale aux Etats-Unis, constitue une nouvelle source dinquiétude, en tous cas pour certains pays. Souvenons-nous par exemple que lInde importe 80% du pétrole quelle consomme, alors que le Brésil est devenu largement auto-suffisant. Notre vigilance est donc vive, et il est déjà clair que lEurope ne pourra pas compter sur la Chine pour enrayer son naufrage économique.
DANS CE CONTEXTE, UNE STRATÉGIE DINVESTISSEMENT GLOBALE DOIT ÊTRE PLUS LUCIDE QUE JAMAIS, ET TENIR LES DEUX BOUTS DE LA CORDE.
Car le volontarisme, sil se confirme, de la Fed et de la BCE constitue le pendant dune situation économique globale alarmante. Il faut saluer lun et se garder de lautre. Cela passe par des constructions de portefeuilles qui font désormais une place aux bénéficiaires directs du soutien de la BCE (actions et obligations privées de banques européennes, dettes souveraines périphériques pour les fonds obligataires) mais qui continuent de privilégier les entreprises peu exposées au cycle économique. Cela passe aussi par le maintien, voire le renforcement, des positions aurifères (à laube dun effort de reflation par les Banques centrales) et, pour ceux de nos Fonds qui le peuvent, des dettes locales émergentes, qui profitent du ralentissement économique global. On remarquera à ce sujet que les actions émergentes, dont le parcours est très en retard, pourraient bénéficier enfin à la fois dune baisse globale de laversion au risque et de la baisse continue des taux émergents. Enfin, une gestion responsable passe aussi par une capacité dajustement rapide des taux dexposition des Fonds, comme mise en uvre cet été, car la guerre déclarée par la Banque centrale européenne ne sera pas gagnée au premier coup de canon.