Parler de « crise des émergents » est une erreur (Banque de Luxembourg)

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Jean-Philippe Donge, directeur de la gestion obligataire à la BLI (Banque de Luxembourg Investments).
Jean-Philippe Donge, directeur de la gestion obligataire à la BLI (Banque de Luxembourg Investments).

Depuis l’été, on parle d’une nouvelle « crise des émergents ». Parmi les anciens « BRICS », le Brésil et la Russie sont en effet en récession. Mais tel n’est pas le cas de tous les émergents, explique Jean-Philippe Donge, directeur de la gestion obligataire de la Banque de Luxembourg.

Le monde des pays émergents est scruté avec attention par les économistes alors que les alertes se multiplient depuis l’été : la croissance se tasse en Chine tandis que deux grands piliers du monde émergent, la Russie et le Brésil, affrontent une forte récession ainsi qu’une érosion monétaire. Les rapatriements de capitaux des pays émergents vers les pays développés cet été et à la rentrée ont traduit les doutes des investisseurs sur la conjoncture de ces pays au profil relativement « risqué ».

Pourtant, il est important de ne pas mettre tous les pays émergents dans le même sac, explique Jean-Philippe Donge. Au sein des pays émergents, l’hétérogénéité domine, et les inquiétudes sur certains pays sont loin de concerner l’ensemble du monde émergent. Jean-Philippe Donge compare ainsi deux cas opposés : celui du Brésil et celui des Philippines.

Le Brésil, pays affecté par la chute des matières premières

Au Brésil, l’économie est attendue en récession cette année ainsi qu’en 2016. L’économie du pays, très dépendante de l’exploitation et de la vente de matières premières, supporte mal la chute des prix du pétrole et de certains métaux depuis un an. Les problèmes politiques et sociaux à l’intérieur du pays avaient déjà fragilisé auparavant les fondamentaux du pays.

Pour Jean-Philippe Donge, la situation du Brésil est représentative d’un ensemble de pays dépendants du pétrole et subissant actuellement une lourde crise incluant une rapide dévaluation de la monnaie et une dégradation des conditions d’emprunt public sur les marchés.

« En septembre 2015, S&P a abaissé la note du Brésil au rang de BB+, soit dans la catégorie d'investissement spéculatif. Sur la même période les notes du Nigéria et de l’Angola ont été ramenées à B+, celle du Ghana à B-, et enfin celles du Venezuela et de l’Afrique du Sud respectivement à CCC+ et BBB- », note le gérant luxembourgeois.

Les Philippines, toujours aussi solides

Pour autant, cette situation ne se retrouve pas dans de nombreux autres pays émergents, dont le développement est moins lié à l’exportation de matières premières. Tel est par exemple le cas des Philippines, mais aussi de l’Inde.

« En effet, la note des Philippines qui compte près de 100 millions d'habitants, est passée du niveau de BB- en 2005 à BBB en mai 2014. Cette évolution est confirmée par la direction prise par son endettement (en baisse constante depuis une dizaine d’années), le dynamisme de son économie et sa résilience au ralentissement de l’économie chinoise », explique Jean-Philippe Donge.

Le gérant luxembourgeois cite un rapport de la Coface soulignant plusieurs points forts de l’économie philippine. Parmi ceux-ci se trouvent la croissance régulière des exportations vers les autres pays d’Asie, la hausse de la consommation des ménages soutenue par des transferts de capitaux de travailleurs expatriés, ou encore la hausse des activités liées à l’externalisation des services d’entreprises des pays développés.

La croissance du pays est ainsi toujours supérieure à 5% en rythme annuel d’après les chiffres du mois de juin 2015. Certes, la croissance dépassait 7% deux ans auparavant, mais le rythme reste bon.

Grâce à une balance budgétaire par ailleurs bien maîtrisée, l’endettement public rapporté au PIB du pays ne cesse de décroître. Alors que le ratio de dette/PIB des Philippines dépassait 65% en 2004, ce ratio n’était plus que de 35% en 2014. À titre de comparaison, la France et les Etats-Unis se situent à un niveau avoisinant les 100% de dette publique rapportée au PIB annuel.

Parler de « crise des émergents » est abusif

La comparaison entre les deux situations montre que le « monde émergent », bien qu’on en fasse souvent qu’un seul et même bloc, se caractérise désormais par des situations très hétérogènes. Parler de « crise des émergents » est donc certainement abusif, du moins très imprécis.

La plupart des pays émergents d’Asie sont plutôt importateurs de matières premières et ne sont donc pas affectés par cette crise. Jean-Philippe Donge souligne que les distinctions entre les pays émergents commencent à se faire naturellement, alors que l’idée de « bloc unifié » prévalait encore en 2013.

« En 2013, l’annonce du tapering par Ben Bernanke [en référence au projet de la Fed de réduire son plan de relance monétaire à cette époque] pesait indistinctement sur les deux émetteurs [Brésil et Philippines]. Par contre, fin 2014 et courant 2015, tant l’effondrement des prix pétroliers que la dépréciation du yuan affectaient l’indice brésilien sans perturber outre-mesure la dette philippine », remarque le directeur de la gestion obligataire de la BLI.

Les économistes devront peut-être trouver à l’avenir de nouveaux acronymes pour distinguer spécifiquement les pays émergents exportateurs de matières premières de ceux qui en sont plutôt importateurs. L’acronyme « BRICS » (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) ne reflète désormais plus aucune réalité économique et doit être remplacé.

X. Bargue (redaction@boursorama.fr)

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