"Essayez de vous écouter" : dans le fiévreux huis clos du règlement amiable de litiges judiciaires ( AFP / DAMIEN MEYER )
L'audience n'aurait pu commencer de manière plus glaciale : installés côte à côte par la juge qui les a réunis pour discuter d'un accord à l'amiable à leurs dix ans de litige judiciaire, le propriétaire d'hôtels et son ex-maître d'œuvre ne se serrent même pas la main.
L'hôtelier, sexagénaire au caractère sanguin, n'en démord pas. "Moi, je suis prêt à un consensus, mais d'abord il faut qu'il me serre la main. Monsieur, est-ce que vous voulez bien me serrer la main ?" insiste-t-il en se tournant et en avançant la sienne vers son contractant, qui lui réclame des honoraires impayés pour un chantier d'hôtel terminé avec des années de retard en 2018.
Acculé, le septuagénaire lui tend à contre-cœur le bout de ses doigts, sans même le regarder. La discussion peut s'ouvrir.
Intérieurement, Viviane Szlamovicz soupire de soulagement. Cette juge à la chambre de la construction immobilière de la cour d'appel de Paris redoutait de voir son dérailler avant même d'avoir commencé.
Pensées comme un moyen de désengorger le civil et de réintroduire de l'humain dans les arides procédures écrites, ces audiences instituées en 2023 progressent dans la justice française. Bien qu'encore marginales, leur nombre a doublé entre 2024 et 2025.
Dirigées par un magistrat professionnel, contrairement aux procédures de conciliation ou médiation, les ARA se tiennent à huis clos et les échanges y sont confidentiels. L'AFP a pu exceptionnellement assister à l'une d'elles avec le consentement de toutes les parties, à condition de les anonymiser.
Pour cette audience dans une poussiéreuse salle du palais de justice, Viviane Szlamovicz a fixé une durée limite de trois heures. Un échec et les deux antagonistes pourront continuer plusieurs années leur amère bataille judiciaire.
"Essayez de vous écouter jusqu'au bout", propose l'énergique juge, en tenue de ville. "Essayez de comprendre la position de l'autre, ce qui est hyper difficile, mais c'est comme ça que vous pourrez trouver la solution pour vous."
Juge et psychologue
Sortant de sa neutralité et de sa position surplombante habituelles, le magistrat devient dans ces discussions davantage un entremetteur, pouvant couper la parole ou mettre des propositions sur la table, se faisant parfois psychologue.
Le maître d'œuvre reproche à l'entrepreneur de l'avoir mis en difficulté financière en ne lui payant pas l'intégralité de ses honoraires. Les larmes aux yeux, l'autre l'accuse de lui avoir fait perdre "des millions" et "une partie de (sa) santé" en retardant de plusieurs années l'ouverture de son hôtel.
Après une heure à essayer d'évacuer les rancœurs, la juge demande à chacun d'avancer sa demande pour débuter la négociation. Sur un tableau, elle griffonne des chiffres.
L'hôtelier a été condamné en première instance à payer 18.000 euros à l'ingénieur, qui a fait appel en estimant le montant insuffisant.
Parcourant ses feuilles, ce dernier réclame aujourd'hui 67.000 euros. L'hôtelier tourne autour du pot, refuse d'avancer clairement une somme devant son contradicteur.
Sentant l'impasse, Viviane Szlamovicz sépare les deux hommes en les installant chacun dans une salle avec leur avocat. "Je pense qu'une somme de 20.000 euros pourrait clôturer. Après, c'est une discussion de marchands de tapis", finit par lâcher le propriétaire, une fois seul avec la juge.
Traversant à pas pressés un couloir aux fenêtres donnant sur la Sainte-Chapelle, Viviane Szlamovicz porte la proposition au camp d'en face.
"Je veux bien qu'on trouve un accord mais pas à n'importe quel prix", bougonne en réponse le retraité qui, têtu, revient avec une contre-proposition à peine abaissée.
Au fil des allers-retours, Viviane Szlamovicz rapproche subtilement les positions des deux hommes mais un écart subsiste. L'heure tourne, le couperet approche.
Un quart d'heure avant la fin, le maître d'œuvre sort soudain de sa salle : "D'accord pour 35. Mais 35, très mécontent !", tient-il à préciser.
Au niveau national, les ARA présentent un taux de réussite de 60% - 412 accords, partiel ou total, en 2025 -, qui atteint 73,5% en droit patrimonial de la famille.
Avant que quiconque se ravise, Viviane Szlamovicz embarque tout le monde dans le dédale du palais de justice pour aller dicter à un greffier l'inattaquable procès-verbal d'accord, que signent les parties. Des années de dispute judiciaire se terminent sur un coin de table.

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