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Quelle est la doctrine nucléaire russe et comment pourrait-elle évoluer ?
information fournie par Reuters 02/09/2024 à 17:40

par Mark Trevelyan

La Russie a annoncé la semaine dernière qu'elle allait réviser sa doctrine définissant les circonstances dans lesquelles elle pourrait utiliser l'arme nucléaire. Quelles pourraient en être les conséquences ?

QUE DIT LA DOCTRINE NUCLÉAIRE EXISTANTE ?

La doctrine actuelle a été énoncée par le président Vladimir Poutine en juin 2020 dans un décret de six pages. Elle stipule notamment que "la Fédération de Russie se réserve le droit d'utiliser des armes nucléaires en réponse à l'utilisation d'armes nucléaires et d'autres types d'armes de destruction massive contre elle et (ou) ses alliés, ainsi qu'en cas d'agression contre la Fédération de Russie au moyen d'armes conventionnelles, lorsque l'existence même de l'État est menacée".

Ce risque n'étant pas clairement défini, Vladimir Poutine et d'autres responsables russes comme l'ancien président Dmitri Medvedev ont brandi à plusieurs reprises des menaces nucléaires à peine voilées contre les pays occidentaux depuis l'invasion de l'Ukraine.

POURQUOI LA RUSSIE VEUT-ELLE CHANGER DE DOCTRINE ?

Le vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Ryabkov, a déclaré dimanche que les changements envisagés étaient "liés à l'escalade de nos adversaires occidentaux" dans le cadre du conflit en Ukraine. Il n'a pas fait référence à des événements précis.

La question d'éventuels changements de la doctrine nucléaire est débattue publiquement depuis plus d'un an en Russie, bien avant l'incursion menée depuis le mois d'août par l'armée ukrainienne dans la région de Koursk.

Le débat s'est intensifié après que le président français Emmanuel Macron a évoqué la possibilité d'envoyer des troupes occidentales en Ukraine, alors que la menace nucléaire est utilisée depuis le début du conflit comme un moyen de dissuader les Occidentaux d'accentuer leur soutien à Kyiv.

Le partisan le plus vocal d'un tel changement est un expert en politique étrangère nommé Sergueï Karaganov, qui considère que la Russie doit abaisser son seuil d'utilisation des armes nucléaires afin de "contenir, effrayer et dégriser nos ennemis", en proposant de cibler les pays qui apportent un soutien direct à l'Ukraine.

"En 75 ans de paix relative, les gens ont oublié les horreurs de la guerre et ont même cessé de craindre les armes nucléaires... Cette peur doit être ravivée", a écrit Sergueï Karaganov en juin 2023.

Selon lui, les ennemis de la Russie doivent savoir que cette dernière est prête à mener à tout instant une frappe nucléaire préventive limitée. Sergueï Karaganov se dit convaincu que si la Russie utilisait une bombe atomique en Europe, les Etats-Unis n'oseraient pas répliquer, même de manière conventionnelle, par crainte d'une guerre nucléaire mondiale.

QUE SIGNIFIERAIT CONCRÈTEMENT UN CHANGEMENT DE DOCTRINE ?

Lors d'un débat télévisé au forum économique de Saint-Pétersbourg, le 7 juin, Sergueï Karaganov a directement demandé à Vladimir Poutine si la Russie devait "pointer un pistolet nucléaire sur la tempe" de l'Occident ?

Le président russe a répondu que Moscou n'avait pas besoin d'utiliser des armes nucléaires pour remporter la guerre en Ukraine. La doctrine nucléaire est un "instrument vivant" qui peut évoluer, a-t-il toutefois ajouté.

Nikolaï Sokov, ancien diplomate soviétique puis russe, spécialiste du contrôle des armements, estime que le principal objectif serait de faire passer aux alliés de l'Ukraine le message suivant : "N'oubliez pas les armes nucléaires. Soyez très, très prudents."

Mais Nikolaï Sokov, qui travaille désormais au Centre de Vienne pour le désarmement et la non-prolifération, pense que Moscou n'adoptera pas publiquement la ligne défendue par Sergueï Karaganov.

"Je ne vois pas la Russie dire ouvertement : 'nous pourrions utiliser des armes nucléaires à petite échelle, de manière préventive, juste pour effrayer tout le monde'. Même si elle le faisait, cela ne serait jamais rendu public. Ce serait vraiment très mauvais pour l'image internationale de Moscou", y compris auprès de pays qu'elle courtise comme la Chine, l'Inde ou le Brésil, souligne-t-il.

Nikolaï Sokov juge problématique un changement de doctrine nucléaire, d'autant que la doctrine actuelle est très vague. Vladimir Poutine l'avait par exemple brandie début 2022 en menaçant tout pays qui se mettrait en travers du chemin de l'armée russe en Ukraine de "conséquences sans précédent dans son histoire".

Le chercheur estime par conséquent que Moscou pourrait se contenter d'annoncer que sa doctrine a changé, sans dévoiler la nouvelle, ce qui présenterait l'avantage d'envoyer le signal souhaité à l'Occident tout en entretenant l'ambiguïté.

COMMENT LA MENACE NUCLÉAIRE AFFECTE-T-ELLE LA GUERRE EN UKRAINE ?

Le risque d'une guerre nucléaire avec la Russie a sans doute dissuadé, jusqu'à présent en tout cas, les États-Unis et leurs alliés de l'Otan d'envoyer des soldats en Ukraine ou d'autoriser des frappes en profondeur sur le territoire russe avec des armes occidentales.

Pour autant, ce risque ne les a pas empêchés d'intensifier leur aide militaire à Kyiv dans des proportions qui étaient auparavant impensables, notamment en fournissant des chars, des missiles à longue portée et des avions de chasse F-16.

L'Ukraine a piétiné le mois dernier une nouvelle "ligne rouge" du Kremlin en franchissant la frontière de la région de Koursk, un argument utilisé par le président Volodimir Zelensky pour tenter de convaincre les pays occidentaux d'accentuer leur aide en ignorant dorénavant le "bluff" de Moscou.

C'est ce qui pourrait pousser Vladimir Poutine à annoncer un changement de doctrine nucléaire, souligne Nikolaï Sokov, qui rappelle que d'autres initiatives en ce sens, comme le déploiement de missiles nucléaires tactiques russes en Biélorussie, ont eu pour effet de limiter et ralentir l'aide promise par les pays occidentaux à l'Ukraine.

"Ce serait une grosse erreur de dire 'oh c'est juste du blabla'. Tout changement de doctrine nucléaire doit être prise au sérieux", dit-il.

(Rédigé par Mark Trevelyan, version française Tangi Salaün, édité par Blandine Hénault)

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