Vingt ans après la guerre, Karadzic attend le verdict des juges

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RADOVAN KARADZIC FACE AU VERDICT DES JUGES
RADOVAN KARADZIC FACE AU VERDICT DES JUGES

par Daria Sito-Sucic

SARAJEVO (Reuters) - Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie de La Haye (TPIY) rend jeudi son verdict contre Radovan Karadzic, ancien président des séparatistes serbes de Bosnie jugé pour génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre.

Arrêté après onze ans de clandestinité en juillet 2008 dans un bus de Belgrade, physiquement méconnaissable, et transféré à La Haye, Radovan Karadzic est accusé des 43 mois de siège de Sarajevo, fatal à 11.500 personnes tuées sous les bombes ou les tirs des snipers, et du massacre de juillet 1995 à Srebrenica, "zone de sécurité" sous protection théorique de l'Onu où 8.000 Musulmans de Bosnie, hommes et adolescents, ont été tués par les séparatistes bosno-serbes.

L'ancien psychiatre, poète à ses heures, est considéré comme le cerveau de la campagne de purification ethnique menée par ses forces séparatistes. S'il est jugé coupable, il sera le plus haut responsable politique à être condamné en Europe par un tribunal international depuis les procès de Nuremberg contre les dignitaires nazis.

Aujourd'hui âgé de 70 ans, Radovan Karadzic a assuré seul sa défense lors de son procès fleuve, qui s'est étalé sur cinq ans et 497 jours d'audience avec les dépositions de 586 témoins. Le dossier de l'accusation représente trois millions de pages.

Les procureurs ont requis la réclusion criminelle à perpétuité.

"UN DES PLUS GRANDS CRIMINELS DE L'HISTOIRE RÉCENTE"

Vingt ans ont passé depuis que les accords de Dayton ont mis un terme à l'automne 1995 à la guerre de Bosnie, qui a fait quelque 100.000 morts, et donné naissance à la nouvelle Bosnie-Herzégovine, avec sa présidence collégiale et ses deux entités, la Republika Srpska (RS) et la Fédération de Bosnie-Herzégovine (FBiH).

Pour les Bosniaques musulmans et les Croates du pays, Radovan Karadzic incarne la sauvagerie de la guerre. "De tous, Karadzic est le plus responsable de ce qui est arrivé à la Bosnie", dit Fikret Grabovica, dont la fille, Irma a perdu la vie il y a vingt-trois ans dans l'explosion d'une grenade serbe devant leur maison, à Sarajevo.

"Il faut qu'on s'en souvienne comme de l'un des plus grands criminels de l'Histoire récente et non pas, comme certains le souhaiteraient, comme un héros national", ajoute-t-il.

Kada Hotic, survivante de Srebrenica où son mari et son fils sont morts, estime que le verdict est important pour que personne n'ait le sentiment d'être intouchable. Elle y voit "un avertissement pour ceux qui à l'avenir oseraient pousser leur peuple à de tels crimes".

Le massacre de Srebrenica a été perpétré sous le commandement du général Ratko Mladic, chef militaire de Karadzic lui aussi jugé par le TPIY.

HÉRITAGE POLITIQUE

Pour de nombreux Serbes en revanche, Radovan Karadzic est une victime diabolisée par la communauté internationale.

Milorad Dodik, qui dirige l'entité serbe de Bosnie, présidait dimanche l'inauguration d'un dortoir universitaire baptisé à son nom à Pale, au-dessus de Sarajevo, qui fut le fief des séparatistes lors des années de guerre. Son procès a été une "humiliation pour la république serbe", a-t-il dit avant de dénoncer une "justice sélective".

Serge Brammertz, procureur en chef du TPIY, observait début mars que "tant qu'on aura en Bosnie trois livres d'histoire différents utilisés par les communautés serbe, croate et bosniaque avec un regard totalement différent sur la guerre mais aussi sur les 200 dernières années, comment voulez-vous qu'on avance ?"

La Bosnie de 2016, avance Srdjan Susnica, commentateur bosno-serbe, porte l'"héritage politique" de Karadzic. "Tout est là : les frontières, le nom, les symboles, la légitimité juridique et politique, les municipalités ethniquement purifiées en Republika Srpska, au point que je pense qu'il a obtenu tout ce qu'il voulait".

"Quel que soit le verdict, cela ne produira aucune différence significative parce que le territoire politique, qui a été créé sur un génocide et une homogénéisation nationale, d'abord des Serbes puis de tous les autres, survit", ajoute-t-il.

(avec Thomas Escritt à Amsterdam, Henri-Pierre André pour le service français)

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